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Full text of "Sébastien Gouvès : roman contemporain"

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in  2011  with  funding  from 

University  of  Toronto 


http://www.archive.org/details/sbastiengouvOOdaud 


LEON    A.    DAUDET 


ROMAN   CONTEMPORAIN 


«  Après  l'injustice  il  y  a  le  feu, 
et  après  le  feu  la  justice.  » 


QUATRIÈME    MILLE 


PARIS 

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 

EUGÈNE    FASQUELLE,  ÉDITEUR 
11,     RUE     DE     GRENELLE,      Il 

1899 


SÉBASTIEN  GOUVÊS 


Eugène  FASQUELLE,  Éditeur,  ii,  rue  de  grenelle 


OUVRAGES    DU   MÊME    AUTEUR 

ruBLiBS  DANS   LA   B I B  L I O  TH  È  Q  U  E  -  C  H  A  R  P  E  N  T  lE  R 

à  3  fr.  50  le  volume 


Germe  et  Poussière  (-2'  millcj 1  vol. 

Haerès  (3'  mille) 1  vol. 

L'Astre  Noir  (3*  mille) 1  vol. 

Les  Horticoles  (21«  mille) 1  vol. 

Les   Kamtchatka  (8*  mille) 1  vol. 

Les  Idées  en  marche  ('2^  mille) 1  voh 

Le  Voyage  de  Shakespeare  ((r  mille) 1  vol. 

Suzanne  (11'  mille) 1  vol. 

La  Flamme  et  l'Ombre  (6'  mille) 1  vol. 

Alphonse  Daudet  (6'  mille; 1  vol. 


//  a  été  tiré  de  cet  ouvrage 

quinze  exemplaires,  numérotés  à  la  presse,  sur  papier 

de  Hollande. 


12065.  —  L. -Imprimeries  réunies,  rue  Saint-Benoît,  7,  Paris. 


LÉON   A.    DAUDET 


ROMAN  CONTEMPORAIN  — 


<  Après  l'injustice,  il  y  a  le  feu, 
et,  après  le  feu,  la  justice,  » 


PARIS 
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 

EUGÈNE  FASQUELLE,  ÉDITEUR 
11,    RUE     DE    GRENELLE, 11 


t8^9ers7t^ 


Bl 


Jj^THECA 
$yivten 


PO 


'dioU'i 


,4  mon  cher  ami 

PAUL   MARIÉ  TON 

Au  poète  délicat  et  profond 

A  Vérudit  visionnaire 

Au   mainteneur  des  traditions 

et  du  parler  dr  Provence 

Je  dédie  ce  livre 

En  témoiijnage  d^une  tendre 
et  fidèle  admiration. 

LÉON  DAUDET, 


SÉBASTIEN  GOUVÈS 


CHAPITRE  PPxEMIER 


LE    PAIN   ET   LA   PEINE 


Par  un  brûlant  dimanche  de  juin,  le  docteur  Sébas- 
tien Gouvès  de  Lunel  s'installait,  avec  sa  femme,  son 
fils  et  sa  fille,  dans  un  très  modeste  rez-de-chaussée 
de  cet  te  étroite  et  caillouteuse  rue  Lhomond,  qui  semble, 
derrière  le  Panthéon,  le  triste  corridor  des  gloires 
mortes. 

Des  bagages  et  des  meubles  de  pauvres,  nombreux, 
disloqués,  composites,  encombraient  les  six  petices 
p4èces.  Le  boyau  qualifié  de  cuisine  auvrait  au  fond 
sur  \e  jarduiy  quatre  mètres  de  sable  rare  et  de  gazon 
pelé,  qu'un  mur  bas  séparait  d'un  préau  d'école.  A 
l'autre  bout  de  l'enfilade,  l'antichambre  et  la  salle  à 
manger  donnaient  sur  l'escalier,  en  face  de  la  loge. 

Sébastien  Gouvès,  en  bras  de  chemise,  déballait 


±  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

méthodiquement    les  objets;   quil  passait  à    Paul, 
lequel  les  rangeait  à  terre  contre  le  mur. 

C'était  un  homme  du  Midi,  robuste  et  trapu, 
imberbe,  au  visage  rugueux,  creusé  par  cinquante- 
cinq  ans  de  lutte,  d'étude  et  de  privations.  Ses  che- 
veux, touiïus  et  grisonnants,  encadraient  d'une  ligne 
nette  le  front  admirable,  élevé,  rond  et  bossue  au- 
dessus  des  sourcils  eu  broussailles.  Enfoncés  et 
mobiles,  deux  yeux  d'un  noir  brûlant  éclairaient  cette 
âpre  physionomie  de  paysan  rusé,  laboureur  de  pen- 
sées, défricheur  de  problèmes.  La  bouche,  large  et 
charnue,  avait  un  pli  amer.  Le  nez,  très  accentué, 
court  et  carré  du  bout,  complétait  le  masque  d'une 
ténacité  sensuelle. 

Paul,  son  fils,  soldat  en  congé,  débarrassé  de  la 
lourde  capote,  n'avait  conservé  du  visage  paternel  que 
le  regard  puissant  et  doux.  Les  traits  mous,  indécis, 
les  joues  blêmes  signifiaient  la  faiblesse,  malgré  les 
moustaches  châtain  clair  aux  pointes  conquérantes; 
et  les  gestes  mêmes  par  lesquels  il  aidait  son  père 
avaient  des  arrêts,  des  hésitations,  des  reprises  de 
paresseux.  Il  soufflait  et  s'épongeait  le  front,  brossait 
mélancoliquement  les  plaques  de  poussière  de  son 
large  pantalon  garance,  bâillait  de  chaleur  et  répon- 
dait à  peine  aux  interpellations,  exclamations  et  jure- 
ments du  fougueux  savant  languedocien,  Gouvès  de 
Lunel,  Gouvès  le  bavard. 


LE  PAIN  ET  LA  PELXE  ^ 

Dans  la  pièce  à  côté,  les  deux  femmes  s'occupaient 
du  linge  et  des  vêtements.  M"'  Gouvès,  de  silhouette 
obscure  et  résignée,  habituée  à  trembler  devant  son 
mari,  qu'elle  admirait  et  aimait  depuis  trente  ans, 
comme  elle  tremblait  devant  son  père,  le  vieux  Guil- 
laume Ensade,  était  assez  usée  par  l'existence  sou- 
cieuse  pour  n'avoir  plus   d'âge^  ni  de  figure.  Quel 
étonnant  contraste  avec  sa  fille,  Marianne,  brune, 
élancée,  hautaine,  qui,  les  bras  nus  dans  la  lumière, 
effaçait,  par  sa  splendeur,  le  logis  sordide,  T occupa- 
tion avilissante  !  D'elle,  de  son  corps  souple  et  cambré, 
de  ses  yeux  sombres  piquetés  d'or,  de  son  nez  fin,  de 
sa  bouche  harmonieuse,  de  sa  chevelure  aux  reflets 
de  bronze,  la  beauté   émanait  comme    un   parfum 
violent.  Grande   fleur   sauvage  poussée  en   terrain 
de  misère,   elle  était  telle    que  la  métamorphose, 
pour  les  sens  et  la  joie,  du  génie  paternel  captif  sous 
sa  rude  écorce  et  les  outrages  de  la  vie.  Les  nobles 
rêves  du  savant,  de  l'apôtre  ignoré  qu'était  Gouvès, 
avaient  pris  la  forme  émouvante  en  cette  fille  d'un 
père  à  l'épreuve,  et  la  beauté  morale  vaincue  s'était 
muée  en  beauté  physique  pour  conquérir  un  monde 
rebelle. 

—  Zou,  garçon,  du  courage!  M"' Gonstans,   notre 
brave  concierge,  est  allée  chercher  delà  bière.  Pauvre 
microscope,  il  n'a  pas  trop  souffert  du  trajet! 
Avec  une  grande  adresse  de  ses  doigts  bronzés  et 


4  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

poilus,  mais  délicats,  Gouvès  faisait  tourner  les  vis 

de  l'appareil  étincelant. 

—  Il  me  brûle,  l'animal  !...  On  grille  plus  qu'à 
Montpellier  dans  cette  rôtissoire  de  Paris...  Julie, 
ma  mignonne,  cria-t-il,  j'espère  que  notre  Moumette 
et  le  père  n'auront  pas  manqué  le  train,  qu'ils  seront 
ici  demain,  à  l'heure  dite... 

Après  bien  des  vicissitudes  et  des  années  d'une  pra- 
tique épuisante  qui  répugnait  à  sa  haute  intelligence 
générale,  le  docteur  Sébastien  Gouvès,  universelle- 
ment estimé  à  l'étranger  pour  d'importants  travaux 
sur  les  fièvres  et  le  système  nerveux,  mais  dédaigné 
de  ses  concitoyens  en  raison  de  sa  pauvreté  et  de  sa 
modestie,  avait  obtenu,  par  chance  insolite,  une  chaire 
à  l'Université  de  Montpellier.  Alors,  en  pleine  ardeur 
scientifique,  doué  d'une  imagination  lucide  et  de 
cette  perpétuelle  curiosité  qui  mène  aux  grandes  dé- 
couvertes, il  n'abandonnait  point,  pour  ce,  la  clien- 
tèle, car  il  n'avait  que  de  très  petites  rentes,  insuffi- 
santes à  nourrir  deux  enfants,  une  femme,  un  beau- 
père.  Par  la  stricte  économie  de  Julie  Gouvès,  le  mé- 
nage s'était  maintenu  honorable  et  sans  dettes,  si  l'on 
ne  mangeait  pas  de  la  viande  tous  les  jours.  Peu  à  peu 
la  gêne  s'accentuait,  car  il  fallait  payer  les  études  de 
Paul  et  de  Marianne  ;  en  outre,  le  vieil  Ensade,  jus- 
qu'alors employé  dans  une  compagnie  d'assurances, 
atteint  d'infirmités  croissantes,  cessait   tout  travail 


LE  PAIN  ET  LA  PELNE  5 

réel,  devenait  Taide  illusoire  de  son  gendre,  passait 
ses  journées  à  coller  des  étiquettes,  à  frotter  les  verres 
du  microscope  et  le  fléau  de  la  balance. 

Au  milieu  de  ces  déboires  et  de  ces  tristesses,  le 
vaillant  ménage  avait  eu  la  fortune  de  rencontrer  un 
dévouement,  Moumelte,  robuste  fille  de  paysans  pro- 
vençaux, qui  devint  une  magique  auxiliaire,  réalisant 
sur  tout  acbat  des  économies  surprenantes,  menant 
Paul  au  collège,  taillant  les  robes  de  Marianne,  tra- 
vaillant la  moitié  des  nuits  à  rapiécer  le  linge  de  la 
maison,  avec  cela  têtue,  emportée,  familière  et  ne 
cédant  qu'au  Maître,  pour  qui  elle  avait  un  culte  pas- 
sionné. L'instinct  de  cette  pauvre  ignorante  était  allé 
droit  au  génie  et  au  cœur  du  savant,  alors  que  pas  mal 
de  docteurs  fameux,  de  réputations  locales  et  la  plu- 
part des  étudiants  riaient  entre  eux  des  fantaisies  du 
«  bon  toqué  »,  duLunélatique,  plaisantaient  ses  dis- 
tractions fréquentes,  ses  redingotes  décennales,  ses 
pantalons  rapiécés,  et,  plus  que  tout,  ses  théories 
hasardeuses  et  son  audace  expérimentale. 

C'est  qu'en  effet  Gouvès  de  Lunel  différait  étrange- 
ment de  cette  foule  de  professionnels  et  d'intrigants 
dont  la  carrière  médicale  est,  en  France,  encombrée. 
Il  n'était  tout  d'abord  ni  athée,  ni  matérialiste,  ni 
positiviste. 

Élevé  par  une  mère  dévote,  il  s'était,  le  long  d'une 
enfance    réfléchie  et    d'une  adolescence    studieuse, 

I. 


6  SÉBASTIEN  GOITÈS 

affranchi  peu  à  peu  du  dogme,  en  conservant  l'esprit 
chrétien,  la  sensibilité  à  la  pitié  et  à  la  douleur.  Elle 
était,  cette  pitié,  le  sous-sol  fécond  de  sa  conscience, 
l'aboutissement  de  sa  mystique  et  de  ses  longues  rêve- 
ries. Il  l'avait  cultivée,  élargie  sans  cesse,  associée  à 
chaque  effort  de  son  intelligence,  si  bien  qu'il  ne 
pouvait  penser  qu'en  s'émouvant  et  que  chacune  de 
ses  découvertes  était  le  prolongement  d'un  frisson 
charitable,  la  conséquence  de  son  désir  à  poursuivre 
sous  leurs  masques  le  mal  et  l'injustice.  Cette  vertu 
devint  son  viatique  à  travers  les  duretés  de  l'exis- 
tence, la  brume  qui  lui  dissimula  l'angoisse  et  la 
détresse  personnelles.  Elle  tournait  son  âme  vers 
autrui  de  l'aube  aux  ténèbres,  l'empêchant  de 
se  replier  sur  soi,  de  s'irriter,  de  s'aigrir.  Ainsi 
évita-t-il  le  piège  de  l'analyse  et  la  stérilité  du 
doute. 

Or  cette  «  bonté  du  charbonnier  ;)  ne  gêna  jamais 
le  fonctionnement  de  son  merveilleux  cerveau  de 
poète  autant  que  de  savant,  apte  à  poursuivre  l'ana- 
logie jusqu'à  ce  qu'elle  devienne  trouvaille,  la  méta- 
phore tant  qu'elle  révèle  une  face  inconnue  de  la 
réalité  :  le  Réel,  terme  vague  pour  la  plupart  des 
hommes,  qui,  chez  certains  privilégiés,  prend  une 
valeur  insolite  et  une  force  de  création. 

Par  nature,  Gouvès  était  un  innovateur  autant  que 
par  zèle  pour  le  vrai.  Ses   sens  percevaient  toutes 


LE  PAIN  ET  LA  PEINE  7 

choses  dans  leur  fraîcheur  et  leur  simplicité,  n'accep- 
tant ni  préjugé  ni  routine.  Il  aimait  passionnément 
la  vie  en  ses  moindres  aspects  et,  à  mesure  de  son  déve- 
loppement, il  se  faisait  d'elle  une  image  de  plus  en 
plus  harmonieuse  et  candide.  Aussi,  sans  qu'il  les  cher- 
chât, trouvait-il  aisément  des  formules  qui  boulever- 
saient ses  collègues,  les  irritaient  par  leur  nou- 
veauté. 

Il  n'imitait  pas  d'ailleurs  ces  pédants  qui,  sous  pré- 
texte de  science,  méprisent  l'art  et  le  monde  extérieur. 
La  musique  lui  versait  une  merveilleuse  ivresse,  don- 
nait des  formes  soudaines  à  ses  pensées  les  plus 
secrètes  :  ((  Je  dois  à  Beethoven  ma  théorie  sur  la 
pesanteur;  les  lieds  de  Schumann  sont  associés  à 
mes  travaux  sur  la  moelle.  >)  Dans  les  pires  détresses, 
Julie  Gouvès  n'avait  pas  vendu  son  piano,  antique, 
solide  et  bon,  qui  en  ce  moment  même  occupait  à 
lui  seul  la  moitié  d'une  chambre.  Telle  était  l'unique 
distraction  de  la  courageuse  femme,  et  souvent 
Marianne  l'accompagnait,  d'un  jeu  fier  et  robuste  où 
se  dévoilait  son  tempérament. 

Il  aimait  aussi  la  peinture,  le  dessin.  D'un  voyage 
de  jeunesse  en  Italie,  il  avait  rapporté  de  précieux 
souvenirs,  des  visions  de  couleurs  et  de  lignes  qui  fai- 
saient sa  règle  esthétique.  Paul  avait  hérité  de  ce 
goût,  montré  une  habileté  précoce,  couvert  ses  cahiers 
de  classe  de  croquis  ingénieux  et  rapides.  L'espoir  de 


8  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

se  réveiller  un  beau  matin  dans  la  gloire  d'un  Rem- 
brandt ou  d'un  Léonard  convint  à  sa  nonchalance. 
Pendant  deux  longues  années  d'engourdissement 
militaire  —  la  libération  devait  venir  dans  trois  mois 
—  il  obtint  congés  et  faveurs  grâce  à  des  portraits 
d'officiers  et  à  la  décoration  du  mess.  Sa  mère,  qui 
l'idolâtrait  et  adoptait  ses  chimères  comme  elle  excusait 
ses  sottises,  recueillait  les  moindres  essais,  afin  d'en 
composer  un  album,  lequel  «  plus  tard  vaudrait 
gros  ». 

Enfin,  on  n'ignorait  pas  à  la  Faculté  que  le  père 
Gouvès  «  chérissait  les  Muses  ».  Dans  quelques  cir- 
constances solennelles,  il  s'essayait  à  des  pièces  de 
vers  d'un  tour  classique,  qui  lui  valurent  la  jalousie 
de  ses  collègues  et  les  compliments  ironiques  de  la 
presse  locale.  Cela  complétait  la  vague  défaveur  où  il 
avait  jusqu'alors  vécu. 

Or  il  advint  que,  quelques  mois  avant  le  début  de  ce 
récit,  un  congrès  médical  réunit  à  Montpellier  plu- 
sieurs célèbres  professeurs  de  Paris  et  de  l'étranger, 
parmi  lesquels  Ephraïm  Mercier,  le  richissime  méde- 
cm  Israélite,  membre  de  flnstitut  et  de  toutes  sociétés 
savantes. 

Celui-ci,  ambitieux,  intelligent 'et  fourbe,  parvenu 
jeune  encore  à  la  grande  notoriété  par  l'argent,  les 
femmes  et  l'intrigue,  cherchait  justement  un  col- 
laborateur a  modeste  ».  et  dévoué  pour  les  ouvrages 


LE  PAIN  ET  LA  PEINE  9 

sérieux  qu'il  n'avait  pas  le  temps  ni  les  moyens  d'écrire. 
Il  crut  l'avoir  trouvé  dans  Gouvès,  dont  il  devina  la 
puissance  créatrice.  Il  fit  des  propositions  qui  enchan- 
tèrent le  savant  pauvre  :  huit  mille  francs  d'appoin- 
tement,  un  laboratoire  admirablement  outillé  au 
Jardin  des  Plantes.  L'objet  essentiel  du  pacte  demeu- 
rait secret;  le  méridional  ne  comprit  point,  malgré 
sa  subtilité,  qu'on  exigeait  de  lui  la  servitude  et  l'ano- 
nymat. Il  vit  seulement  la  possibilité  de  travailler 
libre,  à  l'abri  du  besoin,  dans  la  fréquentation  de 
ceux  qui,  de  loin,  semblaient  des  maîtres  désinté- 
ressés et  hardis.  Sa  femme,  plus  clairvoyante,  n'osa 
lui  confier  ses  craintes.  Il  n'hésita  point  à  quitter  sa 
ville,  sa  chaire,  ses  médiocres  appointements,  à  faire, 
comme  il  disait,  peau  neuve.  Et  il  apportait,  ce  jour 
d'été,  dans  ses  cartons,  la  matière  de  vingt  décou- 
vertes et  de  désillusions  mortelles. 

—  Enfin,  voici  la  bière  I  Restez,  madame  Gonstans, 
vous  boirez  avec  nous. 

—  Ce  n'est  pas  de  refus,  docteur. 

La  robuste  commère  à  face  de  grenouille  essuya  les 
cannettes  et  les  verres,  disposa  le  tout  sur  une  malle. 
Paul  versa  lentement,  pour  éviter  c(  la  mousse  ».  On 
but  à  la  bonne  arrivée,  à  l'avenir,  aux  absents,  au 
père  Ensade  et  à  Moumette. 

—  Elle  vous  plaira,  notre  Moumette,  dit  le  savant 
avec  familiarité.  Elle  est  brusque,  mais  c'est  un  bon 


JO  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

cœur.  Nous  ne  sommes  pas  des  gens  fiers,  n'est-ce  pas, 
Julie,  mon  trésor?  Et  je  soignerai  gratis  vos  rhuma- 
tismes, ajouta-t-il  en  apercevant  les  nodosités  qui 
déformaient  les  vastes  mains  de  la  concierge. 

Dans  le  chaud  silence  du  dehors,  la  voix  d'un 
violon  s'éleva.  Ce  chant  mélancolique,  imprévu,  en 
contraste  avec  le  soleil,  avait  quelque  chose  de 
solennel. 

—  Du  Chopin,  murmura  Marianne. 

Elle  dressait  la  tête,  pour  boire  le  son.  Ses  narines 
palpitaient.  Son  père  la  caressa  d'un  reijard  admi- 
ratif  et  tendre. 

—  Mais  qui  donc  joue  ainsi? 

—  C'est  tout  en  haut,  le  petit  Berthel,  du  cinquième, 
un  artiste  qui  vit  seul.  11  crève  de  faim,  le  pauvre,  et 
souvent  je  lui  porte  sa  part  du  fricot. 

—  Si  on  lui  proposait  de  se  rafraîchir? 
Quelques  minutes  après,  un  jeune  homme  brun, 

maigre,  à  tète  volontaire,  court  et  moustachu,  rece- 
vait sans  timidité  les  félicitations  de  Marianne  et  de 
Gouvès.  Il  était,  lui,  de  Nîmes,  presque  un  compa- 
triote ;  sorti  du  Conservatoire  avec  un  second  prix, 
Tannée  précédente,  il  gagnait  sa  vie  tant  bien  que 
mal  dans  les  concerts  et  les  petits  théâtres. 

—  Mais  j'ai  de  l'ambition,  poursuivit-il  avec  un 
tin  sourire...  ,Ie  travaille,  j'étudie  beaucoup,  j'ai 
composé  un  opéra... 


LE  PAIN  ET  LA  PELXE  11 

—  Vous  avez  des  parents?  demanda  doucement 
Julie  Gouvès. 

—  Non,  madame;  par  malheur,  je  n'ai  plus  que  moi 
à  mal  nourrir.  L'existence  est  pénible  ici.  Et  ce  n'est 
qu'à  Paris  cependant  qu'on  peut  espérer,  ambitionner, 
hUler. 

Il  parlait  avec  une  décision  tranquille,  son  regard 
fuyant  Marianne,  car  il  savait  la  beauté  dangereuse, 
quand  il  voulut,  tout  à  coup,  sorlir  de  lui-même, 
faire  preuve  d'éloquence  : 

—  Mon  opéra,  c'est  Paris  tout  entier,  dans  sa  force 
et  dans  sa  splendeur.  Les  musiciens  actuels,  qu'hyp- 
notise Wagner,  vont  chercher  des  légendes  obscures, 
alors  qu'ils  ont  sous  la  main  les  plus  vastes  réservoirs 
d'harmonie  qui  se  puissent  imaginer.  Vous  verrez, 
mademoiselle  —  la  flamme  des  yeux  attentifs  l'exal- 
tait —  et  vous  aussi,  monsieur  Gouvès,  quel  sublime 
et  gigantesque  chaudron  de  pitié,  de  débauche,  d'in- 
justice est  cette  colossale  cité  que  l'on  habite  et  que 
l'on  ignore,  de  vie  apparente  et  mystérieuse,  sorte  de 
révolution  figée,  où  riches  et  pauvres  se  côtoient  sans 
se  mordre,  mais  non  sans  se  haïr.  Un  soir  d'été,  tel 
qu'aujourd'hui,  nous  entendrons  bruire  autour  de 
nous  l'immense  concert  des  convoitises  qui  se 
propagent  dans  les  rues  chaudes.  Alors  je  saisis 
mon  violon  et  me  laisse  traverser  par  ces  images 
sonores... 


1-2  SÉBASTIEN  GOU\  ES 

—  Mais,  pour  un  opéra,  jeune  homme,  il  faut  une 
intrigue,  interrompit  Gouvès,  qu'émouvait  &e  sincère 
enthousiasme.  Le  goût  français  n'admet  les  grandes 
synthèses  qu'avec  un  fil  conducteur. 

Cette  observation  quelque  peu  prudhommesque  fit 
sourire  le  musicien. 

—  Mon  cher  maître,  laissez-moi  vous  appeler  ainsi, 
car  tout  bon  méridional  connaît  et  admire  Gouvès  de 
Lunel,  nous  avons  changé  cela.  La  musique  est  une 
autre  vie,  dont  les  intrigues  sont  particulières.  Elle 
développe  les  essences  secrètes,  les  énergies  spiri- 
tuelles et  sensibles  qu'enferment  la  cité,  la  forêt  ou 
la  m.er  et  que  les  hommes  s'approprient  et  morcellent 
en  sentiments,  passions,  vertus  ou  vices.  Dès  que  plu- 
sieurs individus  sont  en  présence,  il  y  a,  se  tairaient- 
ils,  du  drame  entre  eux  ;  il  y  a,  se  croiraient-ils  indif- 
férents, de  l'intrigue  parmi  eux.  Nos  silences  sont 
faits  de  tragédies  muettes.  Le  mouvement  ni  la  parole 
ne  sont  indispensables  à  rechange  des  plus  vives 
ardeurs. 

Dans  ce  discours,  prononcé  avec  feu  et  d'une  voix 
de  timide  enhardi,  Marianne  comprit  qu'elle  jouait  un 
rôle.  Elle  connaissait  ce  pouvoir  étrange  qu'exerce  la 
beauté  par  sa  seule  présence.  Elle  songeait  : 

—  Il  dépendrait  de  moi  que  ce  pauvre  garçon  de- 
vînt follement  amoureux!  D'ailleurs,  il  a  de  l'intérêt, 
du  zèle.  La  rencontre  est  de  bon  présage. 


LE  PAl^  ET  LA  PEINE  13 

Et  elle  offrit  à  Berthet,  ébahi  de  sa  propre  faconde, 
une  seconde  chope  de  bière,  qu'il  accepta. 

Le  jeune  homrne  une  fois  sorti,  ainsi  que  la  con- 
cierge, Gouvès  déclara  que  l'on  avait  assez  travaillé. 

—  Femmes,  un  brin  de  toilette!  Nous  allons 
prendre  l'air  de  Paris,  de  la  «  symphonie  »  du  voisin. 
Et,  pour  inaugurer  pompeusement  ce  séjour,  je  nous 
paye  à  dîner  au  restaurant. 

Tous  quatre  descendirent  la  rue  Soufflot,  de  cette 
allure  guindée  spéciale  aux  provinciaux  nouvellement 
débarqués.  Gouvès  marchait  devant,  sa  fille  à  son 
bras.  Suivaient,  à  quelques  pas,  Paul  et  sa  mère.  Ils 
admiraient  la  foule,  Tair  joyeux  des  promeneurs,  les 
toilettes,  la  hauteur  des  maisons,  la  verte  perspective 
du  Luxembourg  d'où  s'envolaient  des  flonflons  de 
musique  militaire.  Paul  s'appliquait  à  saluer  \es  offi- 
ciers. Les  étudiants,  par  couples  ou  par  bandes,  se 
retournaient  sur  Marianne,  sa  provocante  beauté,  sa 
démarche  royale.  Elle  portait  une  robe  noire  très 
simple.  Sous  une  petite  loque  noire,  combinée, 
exécutée  par  elle-même,  d'après  les  plus  récents  mo- 
dèles, sa  figure  mate  aux  lignes  pures  resplendissait; 
la  fièvre  de  Tarrivée,  du  changement,  l'admiration 
sentie  autour  de  soi  et  la  douceur  dorée  du  crépus- 
cule l'enorgueillissaient  jusqu'aux  larmes.  Son  âme 
ardente  de  vingt-deux  ans  se  reportait  à  quelques  rares 
souvenirs  d'amour,  à  des  silhouettes  de  provinciaux, 


11  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

élèves  du  père,  amis  de  la  maison,  dont  un  seul,  Pierre 
Trousselin,  marié  depuis,  avait  su  la  toucher  vrai- 
ment. Elle  songeait  que  cette  ville  immense  renfermait, 
à  n'en  pas  douter,  celui  dont  elle  serait  la  joie.  Elle 
rimaginait  riche,  beau,  jeune,  illustre,  car  elle  ché- 
rissait les  choses  brillantes,  mais  il  mettrait  à  ses 
pieds  tous  ces  avantages,  fier  uniquement  d'être  aimé 
d'elle.  C'était  une  de  ses  idées  que  sa  beauté,  par  des 
voies  indirectes,  servirait  la  gloire  paternelle,  venge- 
rait le  brave  homme,  dont  elle  pressait  le  bras,  des 
injustices  et  des  affronts  subis.  Celui  qui  mettrait 
Sébastien  Gouvès  à  sa  place,  dans  le  Panthéon  des 
vivants,  celui-là  aurait  Marianne,  les  battem.ents  de 
son  cœur  et  la  fraîcheur  de  son  baiser. 
Aux  portes  du  Luxembourg,  ils  hésitèrent. 

—  L'heure  s'avance,  affirma  Gouvès.  Tous  ces 
gens  qui  s'amusent  sont  sûrs  de  leur  dîner.  Il 
faut  nous  enquérir  d'un  bon  restaurant,  pas  trop 
cher. 

—  Mais  qui  nous  renseignera,  mon  ami? 

—  Nous  ne  sommes  pas  aveugles.  Nous  verrons  par 
nous-mêmes.  Suivez-moi. 

Et,  délibérément,  ils  descendirent  le  boulevard 
Saint-Michel. 

A  la  terrasse  d'un  immense  café,  deux  jeunes  gens 
se  levèrent  et  vinrent  à  leur  rencontre. 

—  Mon  cher  patron,    dit  le  plus  grand,  noir  de 


LE  PAI>'  ET  LA  PEINE  15 

cheveux  et  de  barbe,  et  armé  d'un  fort  accent  du  Midi, 
je  suis  bien  aise  de  vous  rencontrer. 

—  Coquilet!  s'écria  Gouvès,  joyeux  à  l'aspect  de 
son  meilleur  disciple.  Vous  connaissez  mon  fils  et  ces 
dames? 

L'étudiant  s'inclina,  serra  la  main  de  Paul,  puis 
présenta  son  camarade  : 

—  L'ami  Robert,  un  Parisien,  lui,  mais  presque  un 
frère.  Nous  ne  nous  quittons  pas. 

Le  a  Parisien  y),  pauvrement  velu,  avait,  au-dessus 
d'un  visage  pâle  et  irrégulier,  menton  ras,  proémi- 
nent et  pommettes  saillantes,  un  front  de  mystique  et 
deux  yeux  étrangement  clairs  qui  évitaient  de  se  fixer. 
Jérôme  Goquilet,  lui,  était  de  ces  natures  droites  et 
limpides  qui  se  livrent  de  prime  abord.  Gouvès  les 
invita  tous  deux  à  dîner  et  l'on  prit  le  chemin  du  res- 
taurant Foyot. 

Assis  à  une  petite  table  qu'éclairaient  coquettement 
deux  flambeaux,  les  six  convives  excitèrent  la  curio- 
sité générale.  Le  savant,  très  en  verve,  confiant  dans 
l'avenir,  parlait  haut,  commandait  ((  ce  qu'il  y  a  de 
meilleur».  Bouteilles  et  plats  se  succédaient,  au  grand 
effroi  de  la  ménagère  qui  s'exagérait  la  dépense  pro- 
bable. Toutes  portes  ouvertes  à  cause  de  la  chaleur, 
il  venait  du  dehors  un  bruit  de  voix  et  de  voitures,  un 
souffle  tiède  qui  courbait  la  flamme  des  bougies.  Les 
garçons  s'em.pressaient,  opposant  un  air  digne  et  des 


16  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

conseils  d'une  discrète  obligeance  à  l'invincible  farai- 

liarilé  méridionale. 

—  Du  Châteauneuf,  celaî...  Ce  n'est  pas  à  moi 
qu'on  le  ferait  croire,  disait  Gouvès  se  versant 
un  plein  bord  du  vin  rose  et  parfumé...  Tout  s'en 
va,  les  raisins  et  les  hommes.  Le  terroir  de  France 
s'appauvrit.  Eh  !  buvez,  jeunes  gens  !  Parmi  les  idées 
qui  fument  à  travers  le  cerveau,  il  en  est  une,  peut- 
être,  qui  sera  la  bonne  et  fera  la  gloire  de  son  maître. 

...  Il  réfléchit  une  seconde,  le  verre  à  la  main, 
superbe  de  visage  et  d'assurance,  l'ironie  de  sa  bouche 
s'accenluant  : 

—  La  gloire!  Je  l'ai  rêvée...  C'est  une  grande 
chose...  Mais  pourrai-je  maintenant  l'atteindre?...  Ne 
suis-je  pas  trop  vieux? 

—  Oh.  maître!... 

—  Coquilet.  merci.  Yous  êtes  des  très  rares  qui 
ont  cru  en  moi.  J'eusse  aimé  former  la  jeunesse!  Ah, 
mes  amis,  il  en  a  passé  des  chimères  par  cette  vieille 
tête  blanchissante,  et  je  jure  qu'elles  furent  bonnes, 
charitables;  soulager  l'humanité,  j'y  pensais  nuit  et 
jour,  au  milieu  des  tourments  de  toute  sorte,  appuyé 
sur  ma  vaillante  Julie  et  les  braves  petits  que  voilà. 
Enfants  de  ma  chair,  Paul  et  Marianne,  enfant  de  mon 
cerveau,  Jérôme,  prenez  la  suite  du  vieux  Gouvès. 
Tâchez  de  vaincre  l'indifférence. 

—  Eh!    qui  la  vaincra,  docteur?  fit  brusquement 


LE  PAIN  ET  LA  PELVE  17 

(d'ami))  Robert,  jusqu'alors  silencieux...  Nous  vivons 
dans  un  temps  abominable,  mille  fois  pire  que  les 
âges  passés,  car  nous  concevons  la  liberté  et  nous  ne 
voulons  point  l'obtenir...  car  nous  nous  comportons 
en  fauves  et  affichons  partout  ce  mot  sublime  :  c(  Fra- 
ternité. ))  L'hypocrisie!  l'hypocrisie!...  Tel  est  notre 
triomphe  et  le  progrès  moderne. 

La  banalité  du  propos  fut  rachetée  par  la  voix 
sèche,  brusque,  coupante,  de  logicien  fiévreux,  et  il 
y  eut  ce  petit  malaise  qui  vient  des  convictions  trop 
fortes. 

—  Robert  est  un  révolté,  dit  Coquilet  en  manière 
d'excuse. 

—  Au  vrai,  un  anarchiste,  si  les  mots  ne  vous  font 
pas  peur...  poursuivit  l'autre  vivement.  Monsieur Gou- 
vès,  un  homme  comme  vous  est  un  symbole  vivant  de 
ma  doctrine.  Les  sociétés,  les  instituts,  les  conventions 
sociales  vous  renient  à  cause  de  votre  indépen- 
dance. 

—  Et  comment  le  savez-vous?  interrompit  Gouvès 
étonné. 

—  Par  la  renommée  d'abord,  ensuite  par  mes  yeux, 
simplement.  Je  vous  vois  sage  et  fort  et  je  vous  devine 
odieux  à  la  racaille  scientifique  et  bourgeoise.  Au 
lieu  de  dîner,  dès  votre  arrivée  à  Paris,  avec  tel  ou  tel 
qui  vous  protégerait  —  pouah  !  l'ignoble  mot —  vous 
invitez   Robert,    un   pauvre  diable  sans   profit.   En 


18  SEBASTIEN  GOUVES 

(FaiUres  termes,  vous  portez  le  crime  d'être  im  spon- 
tané, un  sincère. 

Les  paroles  âpres  émouvaient  Marianne.  Ce  type 
humain  lui  était  inconnu.  La  franchise  lui  donnait  le 
frisson  et  elle  pensait  qi.ie  les  vies  modernes  sont  un 
tissu  de  préjugés  qui  empêchent  toute  nohlesse  et 
toute  justice.  Puis,  tandis  que  Jérôme  Coquilet  ne  La 
quittait  pas  du  regard,  saisi  par  sa  beauté  aussi  vite 
que  le  petit  musicien  au  violon,  le  bouillant  orateur 
ne  s'occupait  pas  d'elle.  Et  Marianne  avait  l'admira- 
tion du  mâle  en  même  temps  que  l'amour  de  la  lutte. 
Elle  intervint  dans  la  conversation  : 

—  Vous  voyez  juste,  monsieur.  Mon  père  fut  tou- 
jours exploité,  méconnu.  A  côté  d'un  élève  comme 
M.  Coquilet  qui  lui  garde  de  la  reconnaissance,  com- 
bien d'indifférents,  d'ingrats  !  Votre  sincérité  rafraî- 
chit l'âme. 

—  Ma  fille  s'exalte  aisément,  ajouta  le  savant  avec 
indulgence.  Elle  a  vécu  près  de  mon  esprit  et  partagé 
mes  pauvres  rêves.  Espérons  en  Paris. 

Coquilet  secoua  la  tête  : 

—  Vous  retrouverez  ici,  patron,  toutes  les  vilenies, 
les  iniquités,  tous  les  passe-droits  de  la  province,  avec 
cette  différence  d'une  cohue  plus  grande  où  les  auda- 
cieux ont  des  chances,  mais  hasardeuses... 

Puis,  très  bas  : 

—  Méfiez- vous  de  Mercier  :  c'est  un  intri2:ant. 


LE  PAIN  ET  LA  PEINE  19 

M""*  Gouvès  soupira,  ses  appréhensions  se  justi- 
fiaient. 

—  Je  ne  rne  méfie  de  personne... 

Et  le  docteur  frappa  la  table  de  son  poing 
rude. 

—  Tôt  ou  lard,  la  vérité  a  son  jour.  S'il  lui  faut  des 
sacrifices  humains,  je  suis  prêt.  Quand  le  sage  est  au 
pilori,  la  foule  s'inquiète  de  sa  doctrine,  et  les  bour- 
reaux sont  ébranlés. 

—  Quand  le  sage  est  au  pilori,  monsieur,  reprit 
Robert  sèchement,  on  vient  par  lâcheté  lui  cracher  au 
visaae.  Dans  l'aube  indifférente  et  cruelle,  il  entend 
les  outrages  monter  jusqu'à  lui  et  il  se  désespère 
d'une  offrande  inutile  aux  forces  aveugles  de  la  desti- 
née. C'est  de  son  vivant  qu'il  doit  vaincre. 

Ces  propos  étranges  faisaient  dresser  la  tête  aux 
autres  dîneurs.  Robert  changea  de  ton  : 

—  Supposez-vous  que  la  plupart  de  ces  bourgeois 
qui  s'empiffrent,  expectorent  leur  habituelle  sottise  et 
digèrent,  se  soucient  du  vrai  ou  du  juste  ?  Pour 
quelques  porteurs  de  flambeaux,  la  masse  demeure 
barbare,  cupide  et  molle. 

—  Alors?... 

—  Alors,  que  les  meilleurs  s'unissent  et  imposent 
leurs  idées  aux  autres...  par  la  parole...  les  actes... 
par  le  fer,  par  le  feu. 

—  Le  fer  ni  le  feu  ne  valent  rien.  Le  mal  repousse 


20  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

dans  les  décombres.  Je  suis  pour  la  pitié,  la  bonté  et 

la  charité. 

On  se  leva  de  table;  la  soirée  s'annonçait  lourde, 
orageuse.  M™'  Gouvès  fatiguée  pria  Paul  de  la 
reconduire  au  logis,  tandis  que  Marianne,  son  père  et 
les  deux  étudiants  allaient  demander  un  peu  de  fraî- 
cheur au  Luxembourg. 

Les  monuments  dressaient  leurs  hautes  sil- 
houettes pâles;  les  statues  fantômes,  de  place  en 
place,  interrompaient  la  sombre  verdure.  Gomme  le 
docteur  et  son  élève  s'entretenaient  de  leurs  projets, 
la  jeune  fille  accapara  Robert,  dont  l'intelligence  rude 
lui  agréait  de  plus  en  plus. 

—  Tel  que  vous  vous  montrez,  monsieur,  vous 
devez  vivre  mal  à  l'aise  dans  cette  société  parisienne 
dont  vous  faites  un  si  triste  tableau. 

—  Je  vis  à  l'écart,  mademoiselle.  De  pauvres  be- 
sognes me  font  manger.  Pour  ce  qui  est  du  spirituel, 
je  sculpte,  et  mon  maître  est  Avan,  l'admirable  génie 
que  vous  avez  sans  doute  entendu  bafouer,  car  il  tra- 
vaille en  solitaire  et  dédaigne  toute  compromission. 
La  fumée  ne  vous  gêne  point  ? 

Il  tira  de  sa  poche  une  courte  pipe  noire,  la  bourra, 
l'alluma  et  reprit  : 

—  Quand  j'appelle  Avan  mon  maître,  il  faut  s'en- 
tendre. Abandonné  par  ma  famille  et  manquant  de 
tout,  je  fus  recueilli  par  ce  brave  homme  dont  le  cœur 


LE  PAIN  ET  LA  PELXE  21 

vaut  rinteliigence.  il  me  mit  l'ébaiichoir  en  main, 
me  conseilla  d'an  ton  bourru;  puis,  quand  il  me  crut 
en  possession  des  principes  indispensables,  il  me  dit  : 
((  Mon  enfant,  regarde,  réfléchis,  enthousiasme-toi  et 
tâche  de  t'exprimer  avec  tes  pattes.  » 
Elle  sourit. 

—  Voilà  ce  cjui  est  difficile. 

—  Difficile,  certes.  Et  c'est  la  seule  règle.  Je  ne  me 
fais  pas  d'illusions.  Mes  moyens  sont  courts.  Et  puis, 
mes  idées  sociales  nuisent  à  mes  efforts  artis- 
tiques. 

Des  groupes  les  frôlaient  dans  les  ténèbres.  Marianne 
se  sentait  vibrante.  Une  multitude  de  rêveries  con- 
fuses s'enchevêtraient  aux  paroles  du  révolté.  Elle 
demanda,  songeant  à  elle-même  : 

—  X'avez-vous  point  d'amis  à  qui  vous  confier? 
Car  vos  propos  témoignent  de  secrètes  désillu- 
sions. 

—  Si,  répliqua-t-il,  avec  une  douceur  soudaine. 
Ici  et  là,  j'ai  découvert  des  natures  libres  et  loyales 
avec  qui  je  sympathise.  Mais,  pour  bien  des  raisons, 
on  se  voit  rarement. 

—  EtM.  Coquilet? 

—  Je  l'aime  de  tout  mon  cœur;  pourtant  il  ne 
partage  pas  mes  opinions.  Les  grandes  villes,  les 
rassemblements  d'hommes  ont  ceci  d'affreux,  qu'ils 
émoussent   les   personnalités.   Chaque  passant  vous 


n  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

enlève  un  peu  de  substance...   Je  hais  ces  déserts 

peuplés. 

—  Tu  n'as  pas  froid,  petite?  fit  la  Ibrte  voix  de 
Gouvès. 

—  Oh,  père,  on  étouffe...  C'est  singulier,  continua- 
l-elle,  que  tant  d'êtres  qui  s'ignorent  partagent  les 
mêmes  inquiétudes.  Depuis  peu  d'heures  que  je  suis 
ici,  bien  des  choses  se  précisent  en  moi  qui  flottaient 
à  l'état  de  vapeurs.  Votre  Paris  m'effraye  et  m'at- 
tire. 

—  Si  l'on  voulait  !  s'écria  Robert.  Si  l'on  osait  agir! 
Que  de  miracles  nous  accomplirions,  hommes  et 
femmes,  proches  les  uns  des  autres,  en  joignant  nos 
vagues  désirs,  nos  aspirations,  nos  amours  et  nos 
colères!  Que  d'éaergies  cachées,  merveilleuses! Vous 
m'interrogiez  sur  mes  relations.  Je  vais  parfois  visiter, 
tout  en  haut  du  faubourg  du  Temple,  où  il  végète  à 
l'écart,  en  compagnie  de  sa  fille  et  de  son  chat,  un 
savant  extraordinaire,  d'une  incontestable  originalité, 
Nicolas Roumine,  astronome,  mathématicien  et  révo- 
lutionnaire... 

—  Tiens,  que  c'est  curieux!... 
Marianne  se  retourna. 

—  Père,  n'as-tu  pas  connu  un  mathématicien  du 
nom  de  Roumine? 

—  Roumine...  un  Narbonnais...  cerveau  génial, 
mais  brûlé...  un  ancien  camarade...  Il  est  ici?... 


LE  PAIN  ET  LA  PELNE  23 

—  Voyez...  continua-t-elle  genlimenl...  nous 
n'avons  que  des  amis   communs... 

—  Génial,  mais  brûlé...  murmurait  amèrement 
Kobert...  Et  c'est  votre  papa  qui  s'exprime  ainsi!... 
Quoi  qu'il  en  soit,  je  salue  dansRoumine  une  des  plus 
nobles,  des  plus  libres  im.aginations  de  ce  temps.  Ses 
idées  avancées  l'ont  rendu  haïssable  à  tous  nos  péda- 
<'Oo-ues.  Sa  détresse  fut  souvent  atroce.  Il  fait  des 
calculs,  de  sombres  travaux  pour  les  seigneurs  de 
institut  qui  l'utilisent  en  cachette... 

Marianne  frémissait  de  ceè  analogies. 

—  Or  le  malheureux  a  une  fille,  belle,  triste  et 
qui  l'adore... 

îl  s'interrompit  brusquement  : 

—  ...  Pourquoi  donc  étaler  ces  misères  et  vous 
attrister  dans  cet  agréable  jardin?..  Sachez  sim- 
plement, mademoiselle,  que,  si  tous  les  déshérités 
s'entr'aidaient,  ceux  de  l'esprit,  ceux  du  muscle, 
ceux  et  celles  du  cœur,  on  verrait,  on  entendrait  de- 
grandes  choses... 

A  ce  moment,  un  vaste  éclair  illumina  les  allées, 
les  pelouses,  les  marronniers,  les  statues,  suivi  d'un 
roulement  sourd  et  prolongé. 

—  Déjà  votre  Révolution  !  dit-elle.  Aurons-nous  le 
temps  de  rentrer  avant  l'orage  V...  Que  je  regrette  dfr 
vous  quitter  ainsi  ! 

On  rebroussa  chemin.  Gouvès  emprunta  à  Coquilel 


I 


2i  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

son  parapluie,  que  l'étudiant  ne  quittait  jamais  et  qui 

faisait  la  joie  des  camarades. 

—  Le  triomphe  de  la  prévoyance  et  la  peur  de 
l'eau!...  Je  te  reconnais,  ô  ma  race,  s'écriait-il,  dé- 
ployant vers  le  ciel  ténébreux  la  coupole  de  coton. 
Il  prit  le  bras  de  sa  fille,  souhaita  le  bonsoir  aux 
jeunes  gens  et  l'on  se  sépara. 

D'énormes  gouttes  de  pluie  commençaient  à 
tomber.  Les  gens  couraient,  cherchant  un  abri.  Des 
voitures  passaient  au  grand  trot,  capotes  baissées; 
les  sifflets  aigus  des  gamins  raillaient  le  vacarme 
céleste.  Une  subite  lueur  déchira  la  nue,  montra  la 
rue  Soufflot  dans  sa  longueur,  au  bout,  le  dôme  du 
Panthéon,  tel  qu'un  fantôme  de  monument  antique. 
Les  terrasses  des  cafés  abandonnées,  on  rentrait  les  l 
chaises  et  les  tables. 

Ce  spectacle  de  désordre  et  de  hâte  exalta  Marianne.  : 
Comme  son  père  l'entraînait,  elle  entendait  encore  la  : 
voix  âpre  et  nette  de  Robert,  sa  prédiction,  son  sar-  ' 
casme. 

Elle  vivait  une  de  ces  minutes  incomparables 
où  l'esprit  et  le  cœur  se  pénètrent,  où  tout  l'orga- 
nisme vibrant  croit  atteindre  la  raison  des  choses. 
Elle  sentait  tressaillante  en  elle  une  énergie  d'amour 
inemployée,  une  créature  neuve  et  hardie,  hbre  de 
préjugés,  prête  au  sacrifice. 

—  Je  cours  à  mon  avenir,  à  mon  avenir,  se  répé- 


LE  PAIN  ET  LA  PELNE  25 

tait-elle,  montant  avec  Gouvès  vers  le  triste  logis  de 
la  rue  Lliomond. 

Une  surprise  les  y  attendait.  Le  père  Ensade  et 
Moumette  avaient  pris  le  train  rapide,  au  lieu  de 
l'express,  auquel  donnait  droit  leur  permis,  et  arri- 
vaient ainsi  douze  heures  d'avance.  Ils  avaient  dû 
payer  le  supplément.  La  servante  se  lamentait  encore 
avec  d'abondants  détails,  son  sac  de  forme  préhisto- 
rique à  la  main,  épongeant  la  sueur  qui  ruisselait  le 
long  des  rides  de  sa  lar^e  et  honnête  figure,  tandis 
que  le  vieux,  affalé  sur  une  malle,  répondait  maussa- 
dcment  aux  multiples  questions  dont  on  l'accablait. 

A  la  lueur  incertaine  de  deux  petites  lampes  à 
pétrole  prêtées  par  M""'  Constans,  au  fracas  ininter- 
l'ompu  de  Forage,  cette  famille  en  désarroi  faisait 
un  tableau  touchant  et  comique.  Gouvès  avait  pris 
la  chose  du  bon  côté  et  cherchait  à  calm.er  sa  femme 
que  le  surcroît  de  dépense  indignait.  Moumette 
rappelait  ses  dix-huit  ans  de  service,  son  dévouement 
et  ses  fatigues,  rejetait  l'erreur  sur  le  père  Ensade. 
Quant  à  celui-ci,  presque  sourd  d'ailleurs  et  tapi 
dans  son  égoïsme,  il  passait  lentement  une  main 
noueuse  sur  sa  large  iigure  aux  méplats  de  Romain, 
tannée  et  plissée,  attendant  que  sa  fille  se  calmât  pour 
avoir  a  quelque  chose  à  manger  »,  car  il  gardait 
l'appétit  vorace. 

Le  récit  de  l'aventure  épuisé,  il  fallu*  songer  à 

3 


-2(i  S£[L\ST1EN  GÛl  VÈS 

riostallalion.  Chacun  avait  sa  chambre,  mais  aucun 
lit  de  prêt.  Il  s'agit  de  camper  phis  que  de  se  coucher. 
Au  dehors,  la  tempête  s'apaisait,  on  entendait  des 
grondements  lointains;  la  pluie  persistante  ruisselait 
le  long  des  gouttières  et  des  vitres,  arrosait  le  sable 
du  jardin  avec  un  bruit  de  piétinement. 

Seule  dans  la  pièce  exiguë  où  l'on  avait  provisoire- 
ment dressé  une  couchette  de  sangle,  Marianne  assem- 
bla ses  réflexions.  Elle  avait  plus  vécu,  en  quelques 
heures  de  Paris,  qu'en  une  année  de  province.  Ber- 
thet  et  son  violon,  M"''  Constans,  Coquilet  et  sa  barbe 
noire,  Robert  surtout  et  son  éloquence  tranchante,  ses 
prophéties,  son  délire  de  pitié  et  sa  colère,  se  pour- 
suivaient, se  remplaçaient  dans  son  imagination  sur- 
excitée. 

Elle  ouvrit  la  porte  de  la  cuisine,  traversa  celle-ci  : 
le  ruissellement  avait  cessé.  L'humble  pelouse  du 
petit  jardin  exhalait  une  odeur  humide.  Au  delà  du 
mur,  sur  le  ciel  sombre,  des  toits  et  des  cheminées 
luisantes  se  succédaient  dans  une  confusion  bizarre. 
Plus  loin  encore,  devinée,  c'était  cette  immense  ville, 
cuve  de  passions  et  d'intérêts,  dont  les  jeunes  gens 
parlaient  avec  amour  et  colère,  qui  obsédait  ses 
habitants. 

Comme  chaque  fois  qu'elle  glisse  à  la  mélancolie, 
Marianne  songe  à  son  père,  à  la  dure,  à  l'injuste  des- 
tinée de  ce  grand  savant  fait  pour  la  gloire  et  que 


V 


LE  PAIN  ET  LA  PEINE  27 

celle-ci  rebute  :  la  gloire,  avec  quels  yeux  ardents  il 
prononçait  ce  mot  au  restaurant,  son  verre  de  vin  rose 
à  la  main.  C'est  pour  celle  fugitive  qu'il  travaille  nuit 
et  jour,  qu'il  renonce  aux  crains  faciles,  qu'il  subit  les 
humiliations  de  toute  sorte.  Quelle  amertume,  si  la 
décrépitude  ou  la  mort  venaient  avant  la  récompense, 
avant  le  triomphe  mérité  !  Les  hommes  sont  si  vils, 
si  prompts  à  exploiter  le  faible  et  à  le  rejeter  ensuite  ! 
Qu'est-ce  que  cet  Ephraïm  Mercier  dont  Coquilet  par- 
lait avec  mépris?  Quel  est  son  but  en  appelant  à  lui  le 
confrère  pauvre,  en  lui  offrant  un  laboratoire?  Sous 
le  coup  d'une  déception  nouvelle,  le  vieux  ne  pour- 
rait-il pas  mourir? 

Non,  cela  ne  sera  pas.  La  beauté  aussi  est  une 
puissance.  Et  Marianne,  sur  qui  les  étudiants  se 
retournent,  ne  peut  ignorer  qu'elle  est  belle.  Comme 
elle  se  l'est  juré  souvent,  elle  se  sacrifiera  au  désir 
paternel,  elle  sera  l'enjeu  de  la  victoire. 

Ces  pensées  lui  donnant  la  fièvre,  elle  revint  sur 
ses  pas  et  rentra  dans  sa  chambre.  Elle  chercha  dans 
son  porte-monnaie  une  clef  dorée  et  ouvrit  un  petit 
sac  qui  traînait  sur  une  chaise.  Elle  en  sortit  un  pa- 
quet de  lettres  parfumées.  C'étaient  là  les  douloureux 
vestiges  de  son  unique  amour  :  à  vingt-sept  ans, 
comme  il  achevait  ses  études  médicales,  Pierre  Trous- 
selin,  fils  de  notables  commerçants  du  Midi,  beau  gar- 
çon, riche,  de  parole  facile,  s'était  pris  pour  la  fille 


28  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

de  son  maître,  pour  la  «  fleur  épanouie  )),  comme  on 

l'appelait  alors,  d'une  passion  partagée. 

On  se  donnait  rendez-vous  aux  portes  de  la  ville, 
trois  ou  quatre  fois  par  semaine,  au  tiède  crépuscule 
du  premier  printemps,  dans  la  campagne  rude  et  rose 
où  les  oliviers  font  une  poussière  d'argent  entre  la 
terre  blanche  et  le  ciel  d'un  bleu  dégradé.  Marianne 
était  chaste  et  savait  résister  aux  caresses  trop  libres, 
mais  elle  livrait  son  cœur  à  cet  ami  tendre  et  persua- 
sif qui  lui  montrait  le  mariage  prochain. 

Ils  causaient  de  leur  avenir,  d'eux-mêmes  et  de  la 
destinée.  La  vierge  aux  yeux  de  flamme  et  de  mélan- 
colie dépensait  le  trésor  de  sa  sensibilité;  ses  grâces 
un  peu  farouches  effrayaient  le  jeune  provincial,  dont 
l'esprit  positif,  après  une  courte  défaite,  se  ressaisit 
vite  et  pour  toujours. 

Marianne  s'en  aperçut.  Bourreau  d'elle-même,  elle 
se  raisonnait  dans  la  solitude,  et,  comme  ils  revenaient 
séparément,  pour  ne  pas  éveiller  les  soupçons,  elle 
associait  la  chaude  nature  à  la  brûlure  de  sa  déception. 
L'esprit  aiguisé  de  son  père  luttait  en  elle  avec  une 
imagination  débordante  et  une  puissance  de  mirage 
qui  la  transportait  à  volonté  dans  les  pays  étranges  et 
les  époques  lointaines.  Elle  possédait  cet  instinct  no- 
made des  grandes  amoureuses  qui  leur  facilite  l'oubli, 
efface  les  baisers  sur  leur  chair  glissante  et  les  rend, 
le  désir  assouvi,  prêtes  à  de  nouvelles  aventures. 


LE  PAIN  ET  LA  PEINE  29 

Pierre  Trousselin  n'avait  été  que  le  prétexte  à  l'éclo- 
sion  de  sentiments  comprimés  par  une  vie  médiocre. 
Sûre  de  ce  fait,  elle  vit  sans  désespoir  s'éloigner  d'elle 
celui  qui  ne  Tavait  jamais  comprise.  Six  mois  plus 
tard,  il  épousait  une  riche  héritière  de  cinq  ans  plus 
âgée  que  lui.  De  cette  brève  et  banale  histoire,  il  ne 
restait  aux  jolies  mains  de  Marianne  que  les  quelques 
lettres  qu'elle  déchiffrait  maintenant  sous  la  lueur 
falote  d'une  bougie. 

Bien  qu'elle  conaiit  par  cœur  ces  phrases  ta  demi 
sincères,  elle  jugeait,  selon  son  émotion,  des  progrès 
qu'elle  faisait  dans  la  vie.  Cette  ibis,  son  cœur  ne  battit 
plus.  En  dehors  même  de  cette  expérience,  elleseutait 
s'opérer  en  elle,  au  sein  des  profondeurs  ignorées, 
une  singulière  métamorphose.  L'objet  de  sa  volonté 
devenait  immédiat  et  clair,  débarrassé  des  vapeurs  de 
la  jeunesse  et  des  anciens  scrupules,  usés  à  force 
d'avoir  servi. 

—  Nous  ne  pouvons  compter  sur  mon  frère  Paul. 
Mère  s'illusionne.  Il  est  sans  moralité,  plus  faible  qu'un 
enfant.  Ses  dons  naturels,  il  ne  les  utilisera  jamais, 
grâce  à  son  invincible  paresse,  et,  faute  d'une  femme 
riche,  il  descendra  la  route  de  la  vie,  humblement, 
misérablement.  Quant  à  la  chose  capitale,  à  la  destinée 
de  Sébastien  Gouvès,  elle  est,  hélas!  à  ce  point  fatal 
où,  s'il  n'obtient  pas  la  récompense  de  son  courage 
et  de  son  génie,  il  doit  désormais  renoncer  à  tout. 

3. 


W  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Seul,  il  ne  pourra  vaincre.  Reste  moi,  Marianne,  dis- 
posant de  moi-même.  Ah  !  triste,  triste  et  chère  Ma- 
rianne! Qii'aurais-tu  dit,  il  y  a  trois  ans,  de  tes  projets? 
La  fortune  que  j'envisage  est  dure,  honteuse  par  en- 
droits, et  me  vaudra  maintes  avanies.  Un  seul  aurait 
pu  nous  sauver  :  celui  qui  m'eût  comprise,  et  j'en 
valais  la  peine.  Il  ne  s'est  pas  présenté.  Tourne  la 
roue  cruelle  !...  Est-ce  notre  faute  ou  celle  d'une  so- 
ciété mal  faite,  si  la  justice,  comme  disait  pauvre  père, 
réclame  un  sacrifice  humain  ? 

On  grattait  à  la  porte.  C'était  Paul.  Elle  cacha  pres- 
tement ses  lettres.  Il  marchait  sur  la  pointe  des  pieds, 
en  robe  de  chambre,  son  bougeoir  à  la  main,  l'air 
triste  et  préoccupé. 

—  Tu  ne  dors  pas?...  Tant  mieux...  petite  sœur, 
je  suis  honteux  d'avoir  encore  recours...  mais  après- 
demain,  sans  faute,  je  rejoins  mon  corps,  et...  une 
dernière  dette...  Enfin,  peux-tu  me  prêter  quelques 
louis,  que  je  te  rendrai  dans  deux  mois?... 

Elle  sourit  tristement,  connaissant  la  formule. 

—  Tu  sais,  mon  ami,  que  c'est  la  fm.  Mes  économies 
ont  passé  dans  le  déménagement  et  le  dîner  de  ce 
soir... 

—  Comment,  c'est  toi?...  Mais  père  avait  promis... 

—  Qu'importe!  C'était  moi.  Ltà,  sur  la  malle...  ce 
porte-monnaie...  Ouvre  et  prends  ce  qui  reste,  sauf 
la  pièce  d'or  trouée,  mon  fétiche. 


LE  PAIN  ET  LA  PEINE  31 

Elle  suivait  ses  gestes  mous  avec  un  douloureux 
mépris.  Il  voulut,  l'opération  faite,  ajouter  quelque 
chose  : 

—  Comment  trouves-tu  Goquilet? 

—  Noir  et  timide,  mais  l'air  d'un  bon  p:arçon. 

—  Il  est  amoureux  de  toi.  Il  t'a  regardée  tout  le 
temps...  Ce  ne  serait  pas  un  mauvais  parti... 

—  Que  deviendriez-vous  si  je  me  mariais  et  dans  ces 
conditions  misérables?  Je  suis  trop  utile  à  la  maison. 

—  Il  m'a  révélé,  ce  fidèle  Jérôme,  une  chose  ef- 
frayante. Il  paraît  que  Mercier  est  une  canaille  et 
cherchera  à  exploiter  père  de  toutes  façons. 

Les  yeux  de  Marianne  étincelèrent.  Elle  répondit 
lentement  : 

—  Ces  belles,  trop  belles  propositions  m'inquié- 
taient. Notre  chéri  est  si  confiant  !  Mais  nous  verrons... 
Gare  à  ce  farceur!...  J'agirai... 

—  Et  que  pourras-tu,  ma  pauvre  petite? 

—  Cela  me  regarde.  Bonsoir...  Je  suis  bien  fati- 
guée. 

Ils  s'embrassèrent.  Seule,  Marianne  réfléchit  encore 
longtemps,  le  menton  dans  sa  main,  assise  sur  la  cou- 
chette; enfin  elle  s'allongea,  souffla  la  bougie  et  l'on 
n'entendit  plus,  dans  les  ténèbres  chaudes,  que  le 
ronflement  lointain  du  père  Ensade. 


CHAPITRE  II 


LA  GLOIRE   EST    UN    COUTEAU 


—  Laissez  donc,  j'arriverai  à  l'hôpital  l'H  retard 
d'une  heure  et  voilà  tout.  A  ce  que  je  vois,  mon  cher 
confrère,  nos  Facultés  de  province  sont  restées  rétro- 
grades. 

Ainsi  parlait  le  professeur  Ephraïm  Mercier,  solen- 
nellement renversé  dans  un  large  fauteuil.  Par  trois 
hautes  fenêtres  ouvertes  sur  l'avenue  Montaigne,  le 
somptueux  cabinet  de  consultations  recevait  une  lu- 
mière matinale,  tiède  et  douce,  qu'atténuaient  les 
stores  ;  les  tableaux,  objets  d'art  multiples,  complé- 
taient l'atmosphère  de  bien-être  et  de  luxe.  Du  dehors 
montaient  des  rires  d'enfants  et  le  bruit  joyeux  de 
l'arrosage. 

Il  s'exprimait  avec  une  nonchalance  aisée,  le  riche 
professeur.  Sa  main  droite  caressait  un  coupe-papier 
d'ivoire.  Sa  main  gauche  caressait  sa  barbe,  qu'il 
portait  soyeuse,  fournie,  terminée  en  pointe  et  trop 


3-i  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

noire  pour  ses  quarante-sept  ans.  Dans  sa  face  régu- 
lière, aux  angles  durs,  les  yeux  brillaient  d'une 
flamme  étrange  sous  le  lorgnon  que  de  temps  à  autre 
il  ôtait,  essuyait,  puis  remettait  en  place,  selon  un 
rythme  machinal.  Sous  la  moustache  soignée,  les  plis 
de  la  bouche  gardaient  une  sorte  d'ironie  et  la  voix  se 
nuançait  en  inflexions  hypocrites,  tantôt  d'une  onc- 
tion feinte,  tantôt  d'une  gravité  voulue. 

En  face  d'un  tel  personnage,  Sébastien  Gouvès, 
assis  de  trois  quarts  sur  une  chaise  en  tapisserie,  se 
sentait  mal  à  l'aise.  Ce  n'était  plus  le  camarade 
aimable  et  sans  façon  qu'il  avait  connu  à  Montpellier 
et  qui  généreusement  lui  offrait  un  laboratoire.  Depuis 
vingt  minutes  que  la  conversation  était  engagée,  les 
points  importants  demeuraient  dans  l'ombre.  Il  sem- 
blait même  que  Mercier  éludât  toute  attaque  précise 
à  ce  sujet.  11  s'en  tenait  à  des  généralités,  à  des 
plaintes  vagues  quant  aux  ennuis  professionnels,  aux 
jalousies  inévitables,  au  peu  de  temps  réservé  pour  la 
science  pure... 

—  Hélas!  soupira  Gouvès,  saisissant  ce  Liais,  la 
clientèle  est  une  mangeuse  de  talents.  Mais  il  faut 
vivre.  Ceci  m'amène... 

—  La  clientèle  est  pourtant  nécessaire,  fit  l'autre, 
lui  coupant  la  parole.  Les  maladies  observées  à  l'hô- 
pital nous  dupent  par  des  contours  trop  nets,  ce  que 
j'appelle  :  les  cadres  stricts  de  la  misère... 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  35 

Il  conlinua  sur  ce  Ion,  et  le  pauvre  savant  se 
demandait  : 

—  Comment  lui  rappeler  ses  promesses? 

Enfin,  n'y  tenant  plus,  il  interrompit  une  nouvelle 
tirade  par  cette  question  brutale  : 

— •  Puis-je  toujours,  cher  maître,  compter  sur  les 
huit  mille  francs  d'appointements  convenus? 

Le  visage  de  Mercier,  à  ces  mots,  subit  une  trans- 
formation soudaine.  Le  regard  devint  froid;  les  joues 
blêmirent.  11  articula,  après  un  court  silence  : 

—  Je  n'ai  pas  Thabitude,  monsieur,  de  manquer  à 
ma  parole,  et  celle-ci  doit  suffire.  Les  conditions  de- 
votre  séjour  ici  seront  exactement  celles  que  j'ai  éta- 
blies à  Montpellier. 

Peu  patient  de  sa  nature,  Gouvès  fut  sur  le  point  de 
relever  Uinsolence.  Mais  il  réfléchit  vile  à  sa  situation 
précaire  et  s'ordonna  d'être  calme.  Une  brouille  serait 
un  désastre  irréparable.  Elle  lui  revint  souvent  à  la 
mémoire,  par  la  suite,  cette  minute  ambiguë  où  il  eût 
pu  rompre  un  pacte  menteur  et  recouvrer  sa  liberté. 

Mercier  était  subtil.  Il  voulait  mater  pour  toujours 
ce  timide,  mais  comprit  qu'il  avait  été  brusque,  et, 
désireux  d'effacer  une  im.pression  pénible,  poursui- 
vit d'une  voix  presque  crdine  : 

—  Je  suis  convaincu  que  nous  serons  contents  l'un 
de  l'autre.  Vous  me  rendez,  mon  cher,  un  grand  ser- 
vice... Si...  si...  afilrma-t-il  avec  feu,  devant  un  geste 


36  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

de  dénégation.  J'aurai  souvent  recours  à  vos  lumières; 

vous  saurez  élucider  certains  problèmes  que  se  pose 

mon  imagination  et  qu'elle  n'a  point  le  temps  de 

résoudre... 

Cette  vanité  puérile  divertit  le  méridional  et 
acheva  de  l'apaiser.  Le  charlatan  se  dressa,  comme 
agité  par  un  démon  intime. 

—  Mon  cerveau  est  une  forge  en  pleine  activité,  les 
soufflets  se  gonflent,  les  flammes  crépitent.  Les  en- 
clumes retentissent.  Je  poursuis  à  la  fois  vingt  hypo- 
thèses. Elles  se  mêlent,  s'enchevêtrent,  déchirent  mes 
insomnies,  et,  souvent,  au  chevet  d'un  malade,  la 
force  créatrice  m'absorbe,  me  détourne  du  cas  parti- 
culier. Je  passe  pour  un  distrait.  Je  suis  en  somme 
un  inventeur  — il  leva  sentencieusement  l'index  effilé, 
où  brillait  une  bague  d'or  —  Vlnventeur,  Pourtant,  je 
l'avoue,  le  laboratoire  me  rebute.  Mon  amour  des 
synthèses  me  rend  inapte  à  la  cuisine  expérimentale. 
C'est  pourquoi  il  me  faut  un  collaborateur. 

Là-dessus,  il  soupira  bruyamment,  se  rassit,  et, 
affmant  la  pointe  de  sa  barbe  d'une  main  ner- 
veuse, fixa  sur  son  auditeur  deux  yeux  inquiets  et 
noirs. 

—  Se  moque-t-il  de  moi?  songeait  Gouvès.  Puis-je 
attacher  ma  destinée  aux  serments  de  ce  comédien?... 

Mercier,  déjà,  passait  à  un  autre  exercice. 

—  La  franchise  avant  tout,  cher  collègue.  Cartes 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  37 

sur  table.  Quelle  est  en  ce  moment  la  direction  de  vos 
merveilleux  travaux?  On  m'a  parlé  Là-bas  de  trou- 
vailles sensationnelles,  frisant  le  génie... 

Il  connaissait  les  hommes,  celui  que  dans  la  société 
on  appelait  le  bel  Ephraïm.  Ces  simples  appâts  boule- 
versèrent son  naïf  obligé,  le  livrèrent  sans  méfiance  à 
la  curiosité  et  à  la  ruse. 

En  termes  clairs,  Sébastien  Gouvès  expliqua  le  sens 
général  de  ses  recherches,  qu'il  poursuivait  depuis 
dix  ans,  les  rapports  mystérieux  de  forces  peu  étu- 
diées, les  preuves  à  l'appui  tirées  de  la  botanique, 
de  la  zoologie,  de  la  clinique  même,  l'avenir  ae 
certaines  théories  sur  la  lièvre  et  leurs  applications 
possibles. 

Mercier  Uécoutait  avec  soin,  se  gardait  de  l'inter- 
rompre, dans  une  pose  recueillie,  attentif  autant  à 
l'individu  et  à  sa  méthode  qu'à  son  discours,  émer- 
veillé par  cette  ardeur  lucide,  combinant  la  manière 
de  l'exploiter  sans  trop  de  douleur  et  sans  bruit.  Il 
lit  quelques  objections  pour  la  forme,  puis,  sentant  le 
terrain  solide,  l'érudition  du  bonhomme  prodigieuse, 
il  continua  de  l'interroger,  le  stimulant  de  temps  à 
autre  par  de  petits  murmures  admiratifs. 

Le  savant  s'emballait,  heureux  de  parler  et  d'être 
compris,  grisé  par  son  propre  enthousiasme.  Sa  finesse 
méridionale  le  retint  au  bord  des  ultimes  secrets,  de 
ce  qu'il  appelait  tantôt  sa  réserve  et  tantôt  la  dot  de 


38  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Marianne;  mais,  sauf  cela,  il  s'ouvrit  de  ses  rêves,  il 
confessa  ses  longs  tourments  quant  au  virus-vaccin  du 
tétanos  et  du  diabète,  au  traitement  rationnel  d^ 
l'ataxie  locomotrice,  au  rôle  antagoniste  des  tissus  el 
de  certains  poisons,  à  l'architecture  intime  du  cer- 
veau. Il  partait  d'expériences  connues  et  s'élevait  aux 
plus  rares  sommets  avec  une  incroyable  aisance,  s'op- 
posant  de  bonne  foi  des  difficultés  qu'il  résolvait 
ensuite  et  dont  les  détours  le  menaient  plus  loin,  ou, 
par  une  volte  spontanée,  fortifiaient  ses  arguments 
antérieurs. 

Mercier  n'était  ni  un  sot,  ni  un  cuistre.  Il  se  félicita 
d'avoir  déterré  à  Montpellier  un  collaborateur  d'une 
pareille  envergure,  un  de  ces  êtres  que  la  destinée, 
après  les  avoir  retardés  par  des  obstacles  propor- 
tionnés à  leur  génie,  peut  en  quelques  heures  porter 
au  premier  rang. 

—  Fougueux,  naïf...  sentimental,  se  dit-il.  J'ai  fait^ 
erreur  en  le  rudoyant.   C'est  par  de  bons  procédés 
que  je  me  l'attacherai  :  le  difficile  sera  de  le  garder. 
Il  ne  faut  pas  qu'on  me  le  vole. 

Il  attendit  que  l'orateur,  faute  de  souffle,  suspendît 
un  moment  sa  conférence;  alors,  debout,  en  proie  à 
une  feinte  émotion,  il  s'écria  : 

—  Mon  cher  collègue,  ce  n'est  pas  huit  mille  francs, 
c'est  dix  mille...  et  je  signe  le  traité  pour  autant 
d'années   qu'il  vous  plaira.  J'ai  bien  mérité  de  la 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  39 

science  en  vous  appelant  à  Paris,  le  seul  théâtre  digne 
de  vous,  de  votre  immense  talent... 

Puis,  serrant,  avec  force  les  deux  mains  cordiale- 
ment offertes  et  pesant  sur  les  mots  de  sa  voix  grave 
et  lente  : 

—  Seulement,  prenez  garde.  C'est  la  gloire  que 
vous  désirez;  c'est  elle  qui  vous  attend...  La  gloire 
est  un  couteau.  Elle  brille  et  elle  tue. 

Son  geste  superbe  indiqua  la  fenêtre,  la  ville  enso- 
leillée. 

—  Paris  est  plein  de  brigands.  Un  mérite  comme  le 
vôtre  suscite  partout  envie.  Si  vous  croyez  mon  expé- 
rience, vous  vivrez  retiré,  dans  ce  laboratoire  où  rien 
ne  vous  manquera,  car  ma  bourse  vous  est  ouverte. 
Vous  éviterez  les  fréquentations  faciles,  les  pièges, 
les  amertumes  que  je  subis  douloureusement,  moi,  le 
lutteur,  mais  qui  tueraient  un  homme  de  votre 
trempe,  peu  fait  pour  la  guerre  d'embuscade,  igno- 
rant le  milieu, 

—  Telle  est  mon  intention,  répliqua  Gouvès  sim- 
plement. D'ailleurs  m.es  moyens  très  médiocres  et 
ma  nombreuse  famille  ne  me  permettraient  pas  un 
autre  genre  de  vie. 

—  C'est  pour  le  mieux.  Cependant  il  ne  faut  rien 
exagérer.  Inutile  de  vous  cacher.  —  L'adroit  politique 
songeait  à  tout.  —  Je  donne  chez  moi  souvent  des 
soirées  intimes  :  gens  du  m.onde  et  savants  mêlés  qui 


40  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

vous  disUairont  de  vos  travaux,  auprès  de  qui  vous 
trouverez,  présenté  par  moi,  l'accueil  le  plus  cor- 
dial. Vous  avez  une  fille,  n'est-ce  pas? 

—  Une  fille  et  un  fils,  beaux  tous  deux  et  aimant  la 
vie.  —  Les  yeux  paternels  brillèrent  de  fierté. 

—  Amenez-les-moi,  j'adore  la  jeunesse.  Il  est  bien 
entendu  que  leur  mère  les  accompagnera.  Quoique 
célibataire,  je  reçois  les  femmes  de  mes  amis  qui  lui 
feront  d'aimables  relations.  Et  tenez,  ce  soir  même, 
on  fait  ici  un  peu  de  musique.  L'occasion  est  bonne. 
Je  vous  attends  tous  les  quatre. 

Ému  par  tant  de  cordialité,  Gouvès  abandonna  ses 
craintes  du  début. 

—  Il  est  charmant,  se  répétait-il  en  descendant  le 
riche  escalier  avec  sa  précipitation  des  jours  de  fièvre. 
Coquilet  se  trompe.  On  jalouse  cette  fortune,  cet 
appartement,  ces  bibelots,  ce  succès  rapide. 

Dans  la  rue,  le  soleil  acheva  de  le  griser. 

—  Et  intelligent,  et  hardi  !...  Quelle  différence  avec 
nos  patauds  de  là-bas.  Gomme  il  m'écoutaitî  La 
gloire  est  un  couteau.  Voilà  une  belle  formule. 

Dans  son  enthousiasme  il  faillit  se  faire  écraser. 
D'un  bond  il  se  trouva  aux  Champs-Elysées,  remplis, 
à  cette  heure,  d'enfants  et  de  domestiques  ;  un  petit 
garçon  courait  sans  chapeau. 

—  Sije  prévenais  les  parents?  C'est  honteux!  Savez- 


LA  GLOIRE  EST  L\\  COUTEAU  41 

VOUS  qu'il  risque  d'attraper  une  méningite?  cria 
le  brave  homme  à  la  nourrice  stupéfaite;  puis,  s'in- 
formant  de  la  rue  de  Ponthieu,  auprès  d'un  sergent 
de  ville,  il  eut  le  plaisir  d'apprendre  qu'elle  se  trou- 
vait en  face  de  lui. 

Au  cinquième  étage  d'une  haute  maison  à  odeur 
de  friture,  il  sonna  avec  vigueur,  comme  l'avait 
recommandé  le  concierge. 

—  On  y  va,  on  y  va!  grommela  une  voix  enrouée. 
Dans  l'encadrement  de  la  porte  ouverte  apparut 

un  petit  homme  chauve,  sans  âge  déterminé,  avec  un 
visage  simiesque  rosé  et  jaune,  sillonné  de  grosses 
rides,  des  yeux  vifs  et  des  gestes  un  peu  solennels. 

—  Bonjour,  Ourlac. 

—  Ah,  mon  Gouvès,  mon  cher  Gouvès,  d'après  tes 
dernières  lettres  je  m'attendais  à  te  voir  et  j'étais 
impatient.  Ça  n'est  pas  très  grand,  mon  domicile  —  à 
nous  deux  nous  tenons  Fantichambre,  —  mais  j'ai 
une  sorte  de  petit  salon. 

Eusèbe  Ourlac,  familièrement  Zebio,  peintre  fai- 
néant, compatriote  de  Gouvès  et  son  plus  vieil  ami, 
l'entraîna  dans  une  pièce  exiguë  et  obscure  où  l'on 
distinguait  vaguement  deux  sièges,  une  table, 
quelques  toiles  et  dessins  accrochés  au  mur. 

—  C'est  mon  musée...  souvenirs  de  camarades. 
Quelle  joie  de  te  retrouver  à  Paris!  Ah,  nos  bonnes 
conversations!   Et   la  femme!    Et    mon  élève   Paul, 


42  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

peint-il  un  peu  au  régiment?  Et  la  Marianne!  Et 

Moumette  et  le  père!  Tous  en  bonne  santé? 

—  Tous.  D'ailleurs,  tu  vas  les  embrasser.  Je  t'em- 
mène déjeuner  à  la  maison. 

—  C'est  qiie... 

—  Quoi?  Pour  notre  arrivée  tu  ne  peux  pas  refu- 
ser... 

Ourlac  réfléchissait  avec  une  certaine  gravité, 
un  doigt  sur  le  front;  puis  il  prit  bravement  son 
parti  : 

—  Je  dois  faire  aujourd'hui  ma  livraison  d'images 
au  Bon  Marché.  Il  faut  t'avouer  que,  Fart  nourrissant 
peu  ses  adeptes,  je  colorie  pour  les  grands  maga- 
sins... Un  intermède...  Ça  entretient  la  main...  Ma 
foi,  tant  pis,  je  serai  en  retard... 

—  Tu  te  tires  d'affaires?  demanda  Gouvès,  qui 
aimait  jouer  à  l'homme  positif. 

—  Admirablement.  Un  petit  viager,  la  besogne  en 
question,  des  bricoles  ici  et  là... 

L'ingéniosité  de  Zebio,  son  sens  pratique  de  l'exis- 
tence émerveillaient  son  ami,  qu'encombrait  et  déso- 
lait le  moindre  souci  matériel. 

Ourlac  ouvrit  une  armoire  remplie  des  objets 
les  plus  divers,  pots  de  colle,  pots  de  peinture,  pin- 
ceaux, morceaux  de  carton,  encres  de  couleur, 
porte-plume  rangés  avec  un  soin  méticuleux  et  une 
patience  de  fourmi. 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  13 

—  Voilà  mon  attirail...  peu  encombrant.  Sur  cette 
grosse  lampe-ci,  je  cuis  mon  œuf  sur  le  plat  du  déjeu- 
ner, el    elle  me  chauffe   en  hiver.    Elle   me  fournit 
aussi  le  combustible  nésessaire  à  mes  travaux.  L'em- 
barras, c'est  la  défroque...  Te  rappelles-tu  ton  pan- 
talon gris  qui  m'a  fait  cinq  ans?  Le  vêtement  que 
j'ai  sur  le  dos  a  fourni  presque  la  même  carrière  et 
il  reste  en  très  bon  état... 
'        Effectivement,  le  petit  homme  était  mis  avec  une 
propreté  scrupuleuse. 
Gouvès  sourit  affectueusement. 
^     — •  Tu  es  demeuré  un  bon  administrateur  de  toi- 
même... 

— Il  faut  bien.  J'ai  trouvé  une  façon  légère  de  mar- 
cher qui  n'use  pas  la  chaussure.  D'ailleurs,  par  les 
grosses  pluies,  j'évite  de  sortir  sans  nécessité.  Ma 
médiocrité,  c'est  mon  hygiène  et  c'est  aussi  mon  plai- 
sir. Parfois  je  m'imagine  que  je  suis  Robinson.  J'ai 
dû  aller  en  soirée  cet  hiver  chez  un  gros  bonnet  de 
la  maison  Hachette,  qui  m'a  rendu  des  services.  Mon 
concierge,  dont  j'instruis  le  gosse,  m'a  prêté  son 
habit.  Avec  du  carton  un  peu  fort  je  me  suis  taillé 
un  plastron  et  un  col  de  chemise  admirables;  mes 
souliers  vernis  au  pinceau;  le  menton  soigneusement 
rasé  à  l'aide  de  mon  canif,  encore  un  précieux 
camarade,  celui-là,  il  me  sert  à  tout,  j'avais,  mon 
cher,  une  excellente  tournure.  Sans  compter  que  le 


44  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

buffet  m'a  rempli  l'estomac  pour  deux  jours  et  fourni 

de  sucre  pour  un  mois.  ^^ 

Les  deux  copains,  bras  dessus,  bras  dessous,  des- 
cendirent les  Champs-Elysées.  Liés  depuis  leur  enfance 
et  tendres  tous  les  deux,  ils  échangeaient  avec  joie 
les  plus  minces  souvenirs.  Ourlac  possédait  une  belle 
imagination  artistique.  Rêveur  et  profond,  de  cette 
forte  race  languedocienne  qui  accumule  et  concentre 
les  impressions  comme  la  pierre  de  ce  pays  la  cha- 
leur, il  avait  vivants  dans  sa  mémoire  oculaire,  dans 
ce  qu'il  appelait  «  son  trésor  »,  une  multitude  de  pay- 
sages et  d'aspects  captés  par  ses  regards  d'enfant  au 
cours  de    nombreuses  escapades.  11  les  évoquait  à 
volonté  et,  depuis  vingt  ans,  projetait  de  les  fixer  sur 
la  toile  dans  leur  intensité  lumineuse;  mais  un  fossé 
cruel  séparait  sa  velléité  de  sa  main  et  du  pinceau; 
apte  à  savourer  les  chefs-d'œuvre  des  autres,  les  expli- 
quant avec  éloquence,  il  désespérait  de  les  égaler, 
et  son  orgueil  le  rendait  stérile  bien  plus  encore 
Que  sa  paresse.  Avec  cela  nulle  acrimonie.  Il  jouissait 
gentiment  des  succès  de  ses  camarades,  presque  tous 
arrivés,  riches  et  célèbres.  Sa  bonne  humeur  native, 
son  ingéniosité   le   faisaient  inviter  dans  de  beaux 
intérieurs  et  des  châteaux  cossus,  d'où  il  s'enfuyait 
un  matin,  poussé  par  son  amour  de  la  libre  flânerie. 
11  connaissait  mille  petits  métiers,  quantité  de  «  trucs  » 
pour    se   tirer    d'affaire,    quand    ses    très    maigres 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  45 

ressources  étaient  épuisées.  Malgré  sa  taille  exiguë, 
il  imposait  le  respect  par  un  ton  doctoral,  des 
gestes  mesurés  et  une  grande  assurance. 

Lorsque  Gouvès  Teut  mis  au  courant  de  sa  situation 
nouvelle,  il  réfléchit  un  peu,  puis  avec  inquiétude  : 

—  Le  connais-lu  au  moins,  ton  Éphraïm  Mercier? 
Il  court  à  son  sujet  des  bruits  assez  fâcheux.  Ce  serait 
une  rude  déconvenue... 

11  n'acheva  pas  la  phrase,  le  savant  déjà  s'empor- 
tait : 

—  Me  crois-tu  un  enfant?  Je  me  suis  renseigné... 
par  moi-même.  Mercier  est  un  grand  calomnié,  un 
gaillard  du  plus  haut  mérite.  Je  le  quitte  à  l'ins- 
tant. Affable,  courtois,  désintéressé.  Deux  heures 
durant,  il  m'a  tenu  sous  le  charme.  C'est  un  amou- 
reux de  médecine  qui  a  rencontré  un  maniaque  de 
son  espèce  et  -se  l'attache  généreusement,  voilà 
tout... 

Ourlac  n'insista  pas.  Il  savait  l'entêtement  de  son 
ami. 

—  Je  t'ai  à  Paris,  c'est  le  principal.  Fameuse  cité  [ 
Par  un  jour  clair,  comme  maintenant,  les  choses  et 
gens  sont  en  or  fluide.  Je  voudrais  exprimer  cela  : 
c'est  difficile  :  des  silhouettes  dans  une  vapeur  blonde. 
Il  avait  raison,  le  papa  Turner.  Ce  grand  bijoutier  de 
soleil  nous  lance  à  tour  de  bras  des  pierreries.  Dût 
on  ne  jouir  qu'une  heure  du  spectacle,  à  lui  seul  il 


4G  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

vaudrait  la  peine  de  vivre...  A  propos,  Paul  fait-il  des 

progrès  ? 

—  Je  ne  sais.  Paul  m'aime  bien,  mais  il  appartient 
à  sa  mère.  C'est  un  Ensade.  Intelligent,  paresseux, 
bon  et  soumis,  passionné  par  exemple.  T'ai-je  raconté 
qu'un  soir,  à  Montpellier,  je  l'ai  surpris  caressant  la 
fille  du  voisin,  avec  une  fièvre,  des  paroles  brû- 
lantes!... Il  avait  quinze  ans...  Cette  métamorphose, 
par  une  amourette,  d'un  garçon  nonchalant  et  silen- 
cieux à  Tordinaire  me  frappa... 

—  Et  notre  Marianne  ?... 

—  Belle,  plus  belle  que  jamais.  Hier,  au  Luxem- 
bourg, elle  semblait  une  reine.  Chacun  se  retournait. 
Ah,  la  noble  chérie!  Elle  est  mon  espoir,  ma  fierté... 

—  Surveille-la  bien  au  moins,  Paris  est  dange- 
reux. 

—  Bah!  elle  est  de  bonne  race,  et  sage  avec  cela. 
ïl  lui  faudrait  un  mari  ;  mais  elle  n'a  pas  le  sou,  la 
pauvre.  C'est  ce  qui  me  désole.  J'ai  rencontré,  dès 
mon  arrivée,  un  de  mes  élèves,  un  nommé  Coquilet, 
qui  ferait  bien  l'affaire. 

—  Sébastien,  garde  ta  grande  le  plus  possible.  Elle 
est  la  douce  flamme  de  ton  cœur  et  le  fétiche  de  ton 
génie. 

Sur  le  pont  de  la  Concorde  ils  s'arrêtèrent.  A  droite, 
la  Seine  montait,  claire,  svelte  et  moirée  vers  l'hori- 
zon brumeux  de  lumière  ;  à  gauche,  les  quais  et  Notre- 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  il 

Dame  formaient  une  délicate  image  de  piété  et  d'his- 
toire reflétées  par  l'eau. 

—  Ceci,  dit  Ourlac,  c'est  la  ville  paisible  et  heureuse. 
De  ses  aspects  nombreux  comme  ceux  d'une  âme  en 
mouvement,  on  ne  se  lasse  jamais.  Il  n'est  pas  de^ 
femme  aussi  belle  et  changeante.  Que  de  fois  suis-je 
resté,  accoudé  au  parapet,  épiant  les  variations  de 
l'heure,  savourant  une  sorte  d'extase  1 

^  —  C'est  un  des  charmes  de  la  vie,  répliqua  Gouvès 
avec  un  soupir.  Elle  s'apaise  quand  on  la  regarde;, 
mais,  si  on  l'interroge,  elle  s'irrite.  Science  ou  art, 
c'est  la  mêm.e  chose;  un  effort  pour  renouer  le  lien 
entre  nous  et  ce  qui  nous  entoure,  lien  rompu  par 
notre  égoïsme,  et  de  là  sont  sortis  nos  maux. 

Philosophant  de  la  sorte,  les  deux  amis  arrivèrent 
rue  Lhomond. 

j^  Les  femmes,  avec  ardeur,  organisaient  l'installa- 
tion. Le  père  Ensade  fumait  dans  un  coin.  Ourlac,  que 
tout  le  monde  aimait,  fut  accueilli  par  des  cris  de  joie^ 
et  Moumette  elle-même  l'embrassa. 

—  Mais  je  ne  vois  pas  Paul  ? 

— 11  est  couché,  avec  la  fièvre.  La  fatigue  sans 
doute,  répondit  tristement  M"""  Gouvès,  que  la 
moindre  indisposition  de  son  fils  inquiétait. 

Le  savant  disparut,  puis  revint  bientôt,  fair  con- 
trarié. 

—  Ce  n'est  pas  grave,  certes.  Rassure-toi,  Julie. 


48  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Mais,  demain,  son  congé  expire  et  je  doute  qu'il  soit 

en  état  de  rejoindre  le  régiment. 

—  Demande  une  prolongation. 

—  A  qui?  Je  ne  connais  personne. 
Après  un  court  débat,  quelqu'un  prononça  le  nom 

de  Mercier. 

—  C'est  une  idée!  s'écria  Gouvès.  Il  est  influent. 
Le  hasard  fait  qu'il  nous  prie  ce  soir  à  une  soirée  in- 
time, invitation  qu'on  ne  peut  décliner.  Je  lui  deman- 
derai un  mot  pour  le  ministère... 

La  gaieté  revenue,  on  s'occupa  d'improviser  le 
déjeuner.  Le  couvert  fut  mis  sur  la  plus  grosse  malle. 
D'après  les  indications  de  M""'  Gouvès  qu'il  appelait 
^familièrement  Providence,  aidé  de  Marianne  dite 
la  Merveille,  le  peintre  plongeait  dans  les  paniers 
où  disparaissait  sa  petite  taille,  pour  y  pêcher  assiettes, 
verres,  couteaux  et  fourchettes.  Ce  faisant,  il  interpel- 
lait tout  le  monde  et  particulièrement  le  pèreEnsade,  ■ 
dont  l'égoïsme  profond  le  réjouissait. 

—  Ne  vous  donnez  pas  tant  de  peine,  papa,  criait- 
il  au  vieillard  immobile,  mastiquant  avec  lenteur  un  ] 
fort  acompte  de  pain  et  de  fromage.  Vous  vous  mettrez 
en  sueur.  Un  rhume  est  vite  attrapé. 

Cependant  Gouvès  vantait  la  cordialité  de  Mercier, 
son  intelligence  et  les  splendeurs  de  son  installation. 
Il  se  frottait  les  mains... 

—  Dix  mille  au  lieu  de  huit.  Puis,  mes  enfants, 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  -19 

quel  homme  !  Avec  lui,  j'espère  accomplir  de  grandes 
choses. 

—  Même  sans  lui,  père,  hasarda  Marianne. 

Tout  en  s'activant,  Ourlac  admirait  sa  sveltesse,  ses 
traits  purs,  ses  yeux  profonds  cernés  de  bistre,  la 
douce  blancheur  des  bras  nus  jusqu'au  coude,  sortant 
de  larges  manches  noires  flottantes.  Il  l'avait  quittée 
jeune  fille,  i)  la  retrouvait  femme,  belle  à  troubler 
un  «  ancien  »  tel  que  lui,  qui  aurait  pu  être  son 
père. 

—  La  Merveille,  dit-il.  jamais  tu  n'as  mieux  mérité 
ton  nom.  Yeux-tu  qu'après  déjeuner  ton  vieux  cama- 
rade te  promène  un  peu  par  la  ville? 

—  C'est  que  j'aide  maman... 

—  Ya,  ma  fille,  j'ai  Moumette.  L'exercice  t'est  in- 
dispensable. 

Pour  remercier  la  bonne  dame,  comique  dans  une 
robe  de  chambre  à  ramages  bleus  et  jaunes,  car  elle 
affectionnait  les  vêtements  excentriques,  Ourlac 
ajouta  : 

—  Je  compte  bien  que  Paul,  son  temps  fini,  va  se 
remettre  à  la  peinture.  Il  a  de  si  belles  dispositions  ! 
Pas  un  artiste  encore  n'a  rendu  Paris  dans  sa  splen- 
deur. Ah,  si  j'avais  la  jeunesse  ! 

—  Décidément,  cette  ville  tourne  les  têtes,  s'écria 
le  savant.  Hier,  notre  jeune  voisin,  violoniste  fou  de 
son  métier,  nous  exposait  un  projet  d'opéra  où  les 


50  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

principaux  rôles  seraient  tenus  par  les  pierres  de 

Lutèce... 

Il  eut  son  bon  rire  aux  rides  nombreuses  qui  décou- 
vrait des  dents  superbes.  j 

—  Musique,  peinture,  drame,  roman,  que  tous  s'y 
mettent!  Ce  n'est  pas  trop  de  tous  les  arts. 

Le  bohème  leva  sentencieusement  son  bras  au  bout 
duquel  était  une  assiette. 

—  Le  sujet  est  inépuisable.  J'ai  voyagé  par  l'Eu- 
rope. J'ai  vu  Londres,  ses  squares,  ses  brouillards  et 
ses  parcs,  ses  rangées  de  maisons  basses  pareilles  à 
des  décors;  j'ai  vu  Hambourg,  les  docks  géants  dres- 
sés sur  le  fleuve,  les  masures  de  bois  ouvragé; 
Amsterdam,  rouge  et  noire,  doublée  par  ses  calmes 
canaux  et  coiffée  de  pignons;  Moscou,  mère  des  cou- 
poles et  musulmane  des  neiges  ;  Cordoue,  perle  rose 
sur  la  chair  céleste,  rafraîchie  de  jets  d'eau,  illumi- 
née d'oranges;  Venise,  enfm,  d'un  or  surnaturel  où  le 
marbre  meurt  dans  une  eau  vieille  et  tragique,  où  la 
mort  et  la  volupté  glissent  avec  la  noire  lenteur  des 
gondoles... 

—  Bravo  !  cria  Gouvès,  et  Marianne,  figée  dans  uq 
geste,  buvait  cette  éloquence  de  ses  grands  yeux, 
immobiles. 

—  Eh  bien,  continua  l'orateur,  nulle  de  ces 
reines,  douces  ou  tragiques,  palpitantes  de  vie  ou 
meurtries  par  le  temps,  ne  vaut  Paris,  cité  du  labeur 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  51 

€l  de  rinlelligence,  assise  aux  bords  de  son  fleuve  lu- 
mineux.  Tu  subiras  sa  force  féconde,  mon  ami,  car 
elle  est.  la  libératrice.  Le  monde  attend  d'elle  ces 
grands  mots  qui  le  bouleversent  au  cours  des  âges. 

—  La  Révolution,  alors  ! . . .  comme  hier  soir  Albert. . , 

—  Robert,  rectifia  la  jeune  fille. 

—  Certes,  la  Révolution  en  permanence.  Souhaites- 
lu  donc  qu'on  reste  immobile  !  Il  n'est  pas  une  rue 
de  Paris  qui  n'ait  son  passé  ou  son  avenir,  pas  un 
faubourg  qui  ne  soit  héroïque.  Je  sais  que  la  province 
le  déteste...  On  l'a  vu  pendant  la  guerre  et  la  Com- 
mune. La  province  a  tort.  Car  ses  moindres  rayons  se 
reflètent  en  ce  vaste  miroir.  Et  toi,  qui  es  un  glorieux, 
tu  cueilleras  ici  tes  lauriers... 

...  Ces  belles  palmes  toujours  vertes 
Qui  gardent  les  noms  de  vieillir... 

murmura  Marianne,  dont  la  mémoire  poétique  était 
extraordinaire... 

—  Continue,  ma  fille... 

Mais  trois  ou  quatre  seulement. 
Au  nombre  desquels  on  me  range, 
Savent  tresser  une  louange 
Qui  demeure  éternellement. 

La  voix  claire  et  mélodieuse  fut  interrompue  par 
le  robuste  organe  de  Moumette  : 

—  Le  bifteck  ne  sera  plus  mangeable. 


5-2  SÉBASTIEN  GOL'VÈS 

Le  repas  fut  allègre.  On  agita  mille  questions,  mille 
projets.  Gouvès  voyait  tout  en  beau.  Il  taquinait  le 
vieil  Ensade,  fléau  des  pommes  de  terre  et  du  pain, 
sa  femme,  mère  de  Raphaël,  Marianne,  déesse  des 
étudiants.  Il  plaisantait  Ourlac  sur  sa  tirade  à  la 
Mirabeau. 

—  Ta  place  est  au  Palais-Bourbon.  Voilà  encore  un 
monument  rempli  de  gens  désintéressés,  d'une  intel- 
ligence lucide,  d'un  dévouement  forcené  à  la  chose 
publique... 

Mo  Limette  amusa  les  convives,  en  déclarant  que 
toujours  : 

—  Les  bouchers  y  étaient  rudement  voleurs,  dans 
cette  grande  boutique  à  perdre  la  tête. 

Elle  avait  failli  être  écrasée  dix  fois.  On  s'était 
moqué  de  son  accent. 

—  Bah,  répondit  le  savant,  ces  petits  malheurs 
forment  la  vieillesse. 


—  Où  pourrais-je  te  mener,  ma  mignonne,  de- 
manda Ourlac  à  sa  jolie  compagne? 

—  Où  tu  voudras.  Je  suis  si  contente  ! 

—  Et  moi  donc  !  Tu  ne  t'imagines  pas  comme  ton 
père  me  manquait.  Le  noble  esprit!  Par  exemple,  il 
n'est  guère  méfiant...  Ce  Mercier... 


LA  GLOiriE  EST  UN  COL'TEAU  53 

—  Bah  !  jouissons  du  présent....  Ne  me  gale  pas 
mon  plaisir. 

Elle  désira  d'abord  aller  aux  boulevards. 

Ils  marchaient  côte  à  côte  sans  se  donner  le  bras. 
Elle,  s'amiisantde  tout,  animée,  bavarde,  avec  un  rire 
clair  où  sa  bonté  était  apparente.  Lui,  lier  de  sa  com- 
pagne, rajeuni  de  vingt  ans,  se  traitait  tout  bas  de 
vieille  bête,  car  il  avait  l'âme  romanesque,  la  ten- 
dresse facilement  amoureuse.  Il  l'interrogeait  : 

—  Tu  n'as  pas  laissé  ton  cœur  à  Montpellier? 

Le  charmant  visage  eut  un  mélancolique  sourire. 

—  Mon  cœur  tout  entier  appartient  à  mon  père. 
Cela  te  paraît  étrange...  Tu  t'étonnerais  bien  davan- 
tage si  tu  savais  le  fond  de  mes  pensées... 

Une  riche  Victoria  les  frôlait.  Sur  les  coussins,  une 
femm.e  aux  traits  accentués,  avec  quelque  chose  de 
cruel  dans  le  regard,  était  nonchalamment  appuyée, 
un  petit  chien  noir  ébouriffé  à  côté  d'elle. 

—  Quelque  cocotte,  murmura  Zebio. 

—  Ces  femmes-là  sont  heureuses,  soupira  Marianne. 
On  les  admire  et  on  leur  obéit. 

—  Cela,  c'est  l'apparence,  petite.  Mais  la  réalité  est 
triste. 

—  Bah!  la  réalité  est  toujours  triste.  Ce  qui  les 
dégrade,  c'est  leur  égoïsme.  Si  l'argent  qu'elles 
gagnent  honteusement  servait  une  cause  noble,  les 
mépriserais-tu  encore? 

5. 


54  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

—  Je  t'avoue  que  cette  hypothèse... 

—  Naturellement,  tu  ne  l'as  pas  prévue.  C'est  cette 
imprévoyance  qui  fait  nos  jugements  incomplets  et 
rapides. 

Ils  parlèrent  d'autre  chose;  mais,  par  quelque 
détour,  la  conversation  revenait  toujours  à  Gouvès,  à 
sa  destinée  qu'elle  déclarait  «  inique  et  douloureuse  » , 
à  son  génie  méconnu,  à  la  bassesse  de  ses  confrères 
qui  l'exploitaient  et  le  dédaignaient. 

—  C'est  du  fétichisme  que  tu  as  pour  ton  père,  finit 
par  dire  Ourlac,  un  peu  jaloux. 

—  Peut-être... 

Elle  prit  une  voix  grave  : 

—  ...  Son  insuccès  révolte  en  moi  l'instinct  de  la 
justice.  Et  puis...  il  brille  en  lui  une  flamme  cachée 
que  seule  je  connais,  qui  le  rend  à  mes  yeux  le  plus 
noble  des  hommes. 

Ils  arrivaient  aux  boulevards.  La  jeune  fille  mar- 
chait d'un  pas  sûr  et  rythmé,  avec  une  grâce  légère. 
Elle  ne  s'arrêtait  pas  aux  devantures  :  le  peintre  en 
fit  la  remarque. 

—  C'est  que  je  ne  convoite  rien  de  ces  choses...  Les 
bijoux,  les  robes,  les  dentelles...  il  me  semble  que  les 
plaisirs  cessent  dès  qu'on  les  tient  dans  sa  main... 
C'est  le  désir  qui  les  rend  précieux.  Moi,  j'ai  assez 
d'imagination  pour  supposer  que  je  les  possède. 
Alors,  ils  ne  me  tentent  plus. 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  55 

Par  contre,  elle  observait  les  passants,  ceux  qui 
s'arrêtent  et  tlâuent,  ceux  qui  semblent  pressés,  les 
pauvres  diables  accablés  sur  les  bancs. 

—  Au  milieu  de  ce  luxe...  ces  mystérieuses  misères. 
Est-ce  singulier  !  Ils  me  sont  plus  cbers  que  les  beaux 
messieurs.  Leur  vie  est  sans  doute  bien  plus  curieuse. 

—  Puisque  les  malheureux  t'intéressent,  je  t'en 
montrerai  que  je  connais  et  pas  très  loin  d'ici.  Paris 
est  fait  de  ces  contrastes. 

Marianne,  habituée  aux  longues  courses,  ignorait 
la  fatigue.  Quant  à  Oiirlac,  ses  interminables  flâneries 
lui  avaient  fait  des  jambes  d'acier.  Ni  Tun  ni  l'autre 
ne  craignaient  la  chaleur  et  ils  se  félicitaienl  du  soleil 
qui  donne  aux  rues  un  air  de  fête. 

—  Tu  verras  ceci  l'hiver,  petite.  C'est  un  change- 
ment total.  Là-bas,  vers  le  canal  de  l'Ourcq  où,  s'il 
reste  du  temps,  je  voudrais  te  conduire,  la  neige 
donne  aux  quais,  aux  maisons  basses,  aux  bateaux 
amarrés,  un  aspect  fantastique  de  petite  ville  hollan- 
daise. Je  te  montrerai  une  esquisse  assez  réussie. 
Ah,  Paul  aura  de  la  besogne... 

—  Paul  (elle  haussa  les  épaules),  nous  l'aimons 
tous,  m.aman  surtout.  La  pauvre  femme  l'a  gâté  d'une 
façon  ridicule...  Je  me  demande  ce  qu'il  fera,  son  ser- 
vice militaire  achevé. 

—  Et  la  peinture!  Je  lui  ai  donné  ses  premières 
leçons...  Tu  oublies  qu'il  est  mon  élève. 


56  SÉBASTIEN  GOITÈS 

—  Hélas,  un  élève  paresseux...  Encore  une  préoc- 
cupation que  je  chasse...  Oh,  comme  le  quartier 
change!  Quelle  mélancolique  avenue!... 

Ils  avaient  suivi  la  longue  rue  Lafayette  et  se  trou- 
vaient à  l'entrée  de  la  rue  d'Allemagne.  L'implacable 
lumière  rendait  plus  tristes  encore  les  hautes  maisons 
aux  fenêtres  desquelles  séchait  du  linge.  Le  royaume 
des  bouchers  commençait. 

—  Nous  ne  sommes  pas  loin  des  Abattoirs,  dit  Our- 
lac...  Un  endroit  sanglant  et  sinistre...  que  je  t'épar- 
gnerai. J'ai  vu  cela  par  un  crépuscule  d'hiver  humide 
et  bas.  Des  troupeaux  de  porcs  se  bousculaient 
avec  des  grognements  hideux,  piétinant  dans  les 
flaques  rouges,  brutalisés  par  leurs  bourreaux  en 
blouses  maculées.  Gela  rappelait  la  guerre  et  la  dé- 
route. 

Il  fut  étonné  de  voir  les  yeux  de  Marianne  étin- 
celanls,  ses  narines  frémissantes. 

—  Tu  es  un  assez  vieil  ami  pour  que  je  te  dise  une 
chose  bizarre...  Comment  t'expliquer?...  Je  voudrais 
être  aimée  dans  ce  quartier,  auprès  de  ces  massacres, 
sentir  non  loin  de  moi  la  force  et  la  mort... 

—  Étrange  fille  !  songea  le  peintre.  Et  quelle  sera  sa 
destinée? 

Elle  continuait  : 

—  Je  n'ai  pas  d'amoureux,  parce  que  Tamour,  dans 
nos  temps,  a  perdu  sa  beauté.  Il  vaut  par  le  risque, 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  57 

l'aventure,  le  sacrifice,  el  la  pensée  du  néant  l'aiguise 
et  l'ennoblit.  J'ai  le  dégoût  des  passions  plates. 

Ils  entrèrent  dans  une  sorte  de  passage  que  bor- 
daient de  hautes  et  lugubres  bâtisses.  On  entendait 
des  cris  d'enfants  et  de  mégères.  Des  ordures  souil- 
hient  le  sol... 

Au  quatrième  étage  d'une  de  ces  masures  empestées, 
ils  s'engagèrent  dans  un  corridor  sur  lequel  donnaient 
plusieurs  portes.  A  l'une,  Ourlac  frappa.  Une  petite 
fille  en  guenilles,  à  l'air  timide,  vint  ouvrir. 

—  Ta  sœur  Louisette  n'est  pas  Là? 

—  Non,  monsieur.  Elle  est  chez  le  sculpteur. 

—  Et  ton  père? 

—  Le  voilà,  monsieur. 

Un  homme  de  taille  moyenne,  de  figure  humble,  à 
la  barbe  en  broussailles,  aux  yeux  caves,  en  tricot  de 
laine  et  en  pantoufles,  s'avançait,  traînant  la  jambe.  Il 
avait  un  bras  en  écharpe. 

—  Bonjour,  Lupit. 

—  Bonjour,  monsieur  Ourlac. 

—  Mademoiselle  est  la  fille  de  mon  ami  le  docteur 
Gouvès.  Qu'est-ce  que  vous  avez  là? 

—  Un  abcès,  monsieur,  qui  m'empêche  d'écrire. 
Depuis  avant-hier...  Ça  fait  que  je  ne  peux  pas  aller  à 
mon  bureau.  Le  docteur  croit  que  ça  passera  vite. 
.l'y  mets  des  compresses. 

Il  prit  un  air  navré.  Marianne,  saisie  de  pitié,  regar- 


58  SÉBASTIEN  GOUN^S 

dait  cette  misère,  la  fillette  déguenillée  à  laquelle 
s'était  joint  un  petit  garçon  chétif  qui  tenait  en  sa 
menotte  une  poupée  cassée.  Ce  dialogue  avait  lieu 
dans  une  pièce  étroite  et  sans  autres  meubles  qu'une 
table  graisseuse,  une  chaise  dégarnie,  un  matelas 
étendu  à  terre.  Aux  murs,  un  papier  jadis  bleu  en 
lambeaux. 

Après  quelques  conseils,  quelques  encouragements 
€t  l'aumône  discrète  d'une  pièce  blanche,  les  visiteurs 
quittèrent  ce  lamentable  logis.  Dans  l'escalier,  Ourlac 
s'expliqua  : 

—  Gomme  tu  es  bonne  et  charitable,  je  voulais  te 
montrer  un  des  six  cent  mille  intérieurs  de  malheureux 
Parisiens.  Nous  ignorons  ces  désastres  en  province, 
surtout  dans  notre  Midi,  où  la  vie  ne  coûte  pas  cher  et 
où  la  chaleur  est  pour  rien.  Ce  Lupit,  honnête,  tra- 
vailleur et  soumis,  a  perdu  sa  femme  il  y  a  un  an.  li 
est  employé  à  cent  francs  par  mois  dans  une  humble 
administration  quelconque.  Il  a  trois  enfants.  L'aînée, 
l'absente,  Louisette,  une  énergique  fdle  de  dix-huit 
ans,  gagne  sa  vie  comme  modèle  ici  et  là,  grâce  au 
sculpteur  Avan,  un  type  dans  le  genre  de  Sébastien, 
un  homme  de  génie  et  un  brave  homme. 

—  Avan,  j'ai  déjà  entendu...  Ah,  oui,  je  me  rap- 
pelle, fit  Marianne. 

—  C'est  possible.  Il  est  célèbre,  mais  quinteux, 
cassé  de  rhumatismes.  Son  contact  doit  être  rude. 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  5^.^ 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  petite  nourrit  son  frère  et  sa 
sœur,  fait  le  ménage,  prépare  le  repas,  coud,  balaye, 
torche  et  ne  se  plaint  jamais.  Voilà  de  ces  miracles 
comme  il  en  pousse  entre  les  noirs  pavés. 

—  Ce  qui  m'étonne,  poursuivit  la  jeune  fille  d'un 
ton  âpre,  c'est  que  tous  ces  crève-la-faim,  qui  sont  en 
nombre,  ne  se  ruent  pas  sur  les  richesses  étalées,  pro- 
vocantes, que  nous  contemplions  tout  à  l'heure. 
Quelle  époque  avachie  !...  immorale I... 

—  Révolutionnaire  aussi  !  Tu  es  complète.  —  Ourlac 
se  mit  à  rire  et  frappa  son  front.  —  Par  bonheur,  il  te 
reste  le  droit  sens  latin...  Si,  si,  des  paroles,  tout  ça... 
de  la  fumée...  A  propos,  si  tu  as  des  vêtements 
chauds,  n'oublie  pas  mes  Lupit.  Moi,  hélas,  je  suis 
presque  aussi  pauvre  qu'eux. 

—  Non  seulement  des  vêtements,  mais  du  linge,, 
du  pain,  du  vin...  maintenant  que  nous  serons  riches... 
Et  puis,  je  reviendrai  les  voir  et  je  ferai  la  connais- 
sance de  l'aînée. 

—  Il  te  faudra  vaincre  sa  répugnance  à  Fégard  des 
bourgeois.  Ce  sera,  je  le  crains,  difficile.  Enfin,  tu  es 
un  peu  magicienne. 


Une  heure  plus  tard,  Louisette  Lupit  rentrait  de  la 
pose.  Elle  était  grande  pour  son  âge,  mince,  blonde, 
avec  des  yeux  bleus  d'une  passion  singulière,  vêtue 


60  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

de  mise  bas,  mais  proprement  et  sans  la  douloureuse 
coquetterie  des  filles  du  peuple.  Tout  de  suite,  elle 
s'occupa  du  père  et  des  enfants,  lava  le  bras  malade, 
prépara  la  soupe  des  petils.  Gomme  elle  droit  d'un 
grand  panier  les  maigres  provisions  récoltées  dans  ses 
courses,  on  sonna. 

C'était  Robert,  suivi  de  Coquilet.  Robert  connais- 
sait Lupit  de  longue  date.  Il  l'avait  peu  à  peu  amené 
aux  idées  anarchistes,  mais  en  théorie  seulement,  car 
l'employé,  faible  et  sans  énergie,  répudiait  les  vio- 
lences, et  c'était  entre  eux  un  perpétuel  sujet  de  que- 
relles. 

Quant  à  Coquilet,  il  demanda  de  l'eau  fraîche,  tira 
sa  trousse  et  s'occupa  de  panser  l'abcès,  Lupit  étant 
un  de  ses  nombreux  «  gratis  »,  comme  il  disait  gaie- 
ment. Haut  un  mouvement  de  surprise  quand  il  apprit 
la  visite  de  Marianne  et  d'Ourlac. 

—  C'est  peut-être  un  présage  que  cette  coïncidence, 
murmura  Robert...  superstitieux  et  se  défendant  de 
l'être. 

Lupit  ne  cessait  de  vanter  la  beauté,  la  générosité, 
le  charme  de  la  jolie  demoiselle,  et  ces  éloges  enchan- 
taient l'étudiant. 

—  Je  l'avais  deviné.  Cela  éclate  dans  ses  yeux, 
répétait-il,  emmaillotant  d'ouate  le  membre  du  malade 
et  si  distrait  que  celui-ci,  piqué  par  une  épingle, 
jeta  un  cri  de  vive  douleur. 


I 


LA  GLOIIIE  EST  UN  COUTEAU  tîi 

—  Vous  la  connaissez  aussi,  cette  personne?  de- 
manda Louisette  à  Robert,  les  sourcils  froncés. 

Elle  l'aimait  violemment,  de  toute  la  fièvre  qui  brû- 
lait son  corps  et  son  esprit.  Elle  le  rencontrait  chez 
A  van,  mais  elle  avait  toujours  refusé  de  poser  devant 
lui,  ce  dont  la  plaisantait  sans  générosité  le  vieux 
sculpteur. 

—  J'ai  dîné  avec  elle  par  hasard,  le  soir  de  son 
Lirrivée  à  Paris...  En  quoi  cela  vous  intéresse-t-il,  la 
mioche  ?  demanda  le  révolté,  que  cette  passionnette 
flattait. 

—  Oh,  ça  m'est  égal.  Je  me  méfie  de  ces  jeunes 
bourgeoises  et  leur  semblant  de  pitié  m'irrite.  Cette 
pitié-là  est  ignoble  et  dégradante,  et  elle  a  le  tort 
d'apaiser  à  bon  marché  la  colère.  Ce  sont  de  vos 
phrases,  Robert...  A  quoi  servent  les  pures  doctrines, 
îi  elles  fichent  le  camp  devant  une  jolie  taille?...  Je 
mis  plus  anarchiste  que  vous. 

Elle  s'exprimait  avec  une  force  et  une  aisance  natu- 
relles, et  lisait  tout  ce  qui  lui  tombait  sous  la  main. 

—  M'"  Gouvès  l'est  peut-être  encore  plus  que  nous 
[leux,  anarchiste,  conclut  Robert,  songeant  à  la  con- 
versation du  Luxembourg. 

Quand  Coquilet  eut  achevé  son  pansement,  les  deux 
■unis  souhaitèrent  le  bonsoir  à  la  famille  Lupit  et  des- 
cendirent la  rue  d'Allemagne.  Bientôt,  ils  se  sépa- 
raient. Robert,  après  plusieurs  détours  volontaires  — 


6-2  SÉBASTIEN'  GOUVÈS 

il  avait  comme  la  plupart  des  compagnons  la  manie 
méfiante  de  la  te  filature  »  —  s'engagea  dans  une 
longue  avenue  qui  le  menait  aux  Buttes-Chaumont. 

Le  crépuscule  commençait  comme  il  entra  dans  le 
jardin,  songeant  à  la  naissante  passion  du  jeune 
médecin  pour  Marianne.  Lui-même  gardait  de  celle- 
ci  une  impression  très  vive  qu'il  cherchait  à  chasser, 
parce  que  «l'amour  est  une  servitude».  Il  lui  plai-| 
sait  qu'elle  fût  sincère  et,  dès  son  arrivée  à  Paris,' 
s'enquît  des  misères  à  soulager. 

Ceux  qu'il  cherchait  n'étaient  point  dans  le  bas  du 
parc,  presque  désert  encore  à  cette  heure,  la  journée 
ouvrière  non  achevée.  Il  longea  lentement  le  bassin 
d'eau  moirée  où  s'ébattaient  les  canards,  puis  monta 
sur  les  terrasses  par  une  belle  allée  ombreuse  que 
traversaient  les  derniers  rayons  du  soleil.  Enfant  des 
villes,  Robert  adorait  la  nature.  Ses  meilleurs  sou- 
nirs  étaient  ses  courses  dans  les  bois  aux  environs  de 
Paris,  ses  rentrées  tardives  par  des  nuits  tièdes,  où 
l'on  entend  les  soupirs  dans  l'ombre,  où  l'on  se  seul 
gonflé  de  choses  inexprimables.  Pauvre  et  timide,  i^ 
n'avait  étreint  que  des  rêves.  Mais  il  les  chérissai: 
comme  des  personnes  vivantes.  Jadis,  il  avait  vouli 
les  fixer.  Sa  pensée  bouillonnante  et  maladroite  trébu 
chait  gauchement  en  vers  ou  prose  médiocres.  De? 
camarades  artistes  l'avaient  honnêtement  décourag» 
et  il  souffrait  de  son  instruction  rudimentaire,  respec 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  63 

lieux  malgré  lui  des  savants,  des  philosophes,  de 
eux  qui  ont  le  don  d'exprimer  leurs  idées  et  de  les 
nmmuniquer  aux  autres.  Il  n'avait  pas  non  plus 
1  ("loquence,  quoique  la  conviction  sortît  rude  et 
iine  de  sa  bouche  et  impressionnât.  Il  s'était  mis  à 
la  sculpture,  sous  la  dure  discipline  d'Avan,  Vami  du 
oruple,  avec  une  patience  opiniâtre  et  un  espoir  de 
prisonnier.  Là,  au  moins,  on  luttait  contre  la  matière 
et  non  contre  des  abstractions.  Cette  disproportion, 
entre  ce  qu'il  éprouvait  et  ce  qu'il  ne  pouvait  rendre, 
le  portait  à  des  colères  subites,  terribles,  vite  apai- 
=  ,  et,  par  contraste,  à  de  longues  réflexions  où  se 
mêlaient  des  rudiments  de  connaissances,  des  tirades 
lyriques,  des  formules  de  Voltaire  et  de  Diderot.  Dans 
les  bibliothèques  publiques,  la  tête  entre  les  mains, 
suant  et  peinant,  courbé  sur  un  livre  difficile,  il  avait 
eu  aussi  de  bonnes  heures,  qui  forçaient  sa  mémoire 
rétive,  pansaient  les  plaies  de  son  orgueil;  mais,  si 
son  intelligence  le  servait  mal,  il  avait  une  sensibilité 
directe,  héroïque,  la  passion  de  la  liberté  et  de  la 
justice,  le  culte  de  l'amitié.  Et  de  ceux  pour  lesquels 
il  L'Ut  donné  sa  vie,  Jérôme  Coquilet  était  le  premier, 
parce  que  ce  fils  de  bourgeois  le  traitait  en  égal,  dis- 
cutait avec  lui,  sacrifiait  de  bonne  humeur  son  temps 
et  son  argent  aux  multiples  détresses  qu'on  lui  signa- 
lait. 

11  marchait  ainsi  à  petits  pas,  foulant  des  taches 


64  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

lumineuses,  respirant  à  pleins  poumons,  jouissant  de 
sa  force  et  de  la  sève  printanière,  quand,  sur  la  plate- 
forme, devant  le  restaurant,  il  aperçut  une  jeune 
femme  aux  traits  délicats  bien  que  potelés,  vêtue  de 
brun,  assez  grasse,  debout  près  d'un  garçon  blond 
comme  elle,  au  visage  blême,  svelte  et  robuste,  mis 
comme  un  ouvrier  endimancbé... 

—  Bonjour,  Audiffret;  bonjour,  Jeanne. 

Jeanne  Roumine  était  la  fille  de  ce  vieil  astronomie 
et  calculateur,  théoricien  de  la  révolte,  dont  Robert 
parlait  avec  enthousiasme  à  Marianne,  après  le  dîner 
chez  Foyot.  Jules  Audiffret  était  son  amant,  mécani- 
cien adroit  et  gagnant  gros,  libertaire  lui  aussi,  avec 
lequel  elle  vivait  sans  contrainte,  travaillant  à  la  cou- 
ture pour  aider  son  père;  déclassée  singulière,  mé- 
lange de  courage  moral  qu'elle  tenait  de  Roumine, 
de  mollesse  sentimentale  et  physique  venue  de  sa 
mère,  une  Allemande,  morte  depuis  dix  ans,  la  jeune 
fille  était  bien  de  son  temps  et  de  son  milieu  par 
une  nature  comprimée,  énigmatique,  repliée  sur  ses 
songes,  à  détentes  brusques,  et  haïssant  la  société  qui 
lui  enlaidissait  l'existence,  la  réduisait  au  morne  escla- 
vage de  l'atelier. 

A  quelques  pas,  indifférent,  lisait  le  gardien  du 
square. 

—  Rien  de  nouveau?  demanda  llobert. 

—  Rien,  répondit  Audiffret,  avec  un  geste  vague. 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  65 

Brou    paraît   prêt    à   tout.  Mais   en  ce    moment. .. 

Brou  était  une  sorte  d'homme  sauvage,  un  ouvrier 

cordonnier  connu  parmi  ies  compagnons  pour  son 

audace  et  son  mépris  de  la  mort. 

—  Alors,  reprit  Robert,  nous  nous  laissons  mu.-eler. 
C'est  la  fin  du  parti.  Leserpe,  le  ministre,  dépose  un 
nouveau  projet  de  loi  qu'il  a  combiné  contre  nous 
avec  Yalère,  le  sénateur. 

—  Je  le  sais,  on  nous  boucle.  Que  veux-tu  ?  Le  socia- 
lisme nous  tue... 

—  Les  socialistes!  —  Robert  secoua  la  tête.  — 
Ils  nous  préparent  une  nouvelle  bourgeoisie,  plus 
atroce  encore  que  la  nôtre!...  Misère!...  Yien- 
dras-tu  à  la  réunion? 

—  Des  bavards!  Si  je  me  remue,  maintenant,  ce 
sera  pour  quelque  chose,  je  le  le  jure  ! 

Audiffret,  avec  une  grimace  indéfinissable,  montra 
Paris  incendié  dans  la  poudre  vive  du  couchant,  Paris 
9céan  de  pierres,  et  dans  ses  profondeurs  luttent  l'or, 
le  pain  et  la  souffrance;  les  innombrables  fumées  se 
perdaient  sur  les  rives  d'un  ciel  rouge,  lamé  de  nuages 
violets,  lequel  se  décomposait  sur  place  avec  len- 
teur. 

Il  grommela  d'une  voix  sourde  : 

—  D'ici,  on  ne  voit  pas  les  hommes,  mais  on  voit 
es  barreaux  de  leur  cage.  Qui  donc  aura  la  force  de 
3riser  les  barreaux? 

6. 


I 


66  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

—  Nous...  avec  un  peu  d'énergie  et  quand  no- 
muscles  parleront. 

Jeanne  Roumine,  contre  son  audacieux  ami,  se  ser- 
rait avec  une  coquetterie  mêlée  d'admiration. 

—  Et  votre  père?...  Quel  est  son  avis? 

—  Il  croit  queles  temps  ne  sont  pas  mûrs,  répondit- 
elle  d'une  voix  morne.  Voilà  ses  propres  paroles  : 
La  Révolution  est  un  enfant  que  le  'peuple  portera 
longtemps  dans  ses  entrailles.  En  ce  moment^  il 
accoucherait  d'un  monstre.  La  police  nous  surveille. 
Sa  récente  brochure,  V Isolé,  nous  a  valu  un  avertis- 
sement. 

Tandis  qu'elle  parlait,  Robert,  invinciblement,  la 
comparait  à  Marianne  Gouvès.  A  deux  échelons  diffé- 
rents de  la  société  n'étaient-elles  pas  sœurs,  ces  créa- 
tures énergiques,  passionnées,  aux  regards  d'une 
ardeur  jumelle  ?  Mais  Vautre  l'emportait  par  le  charme 
et  la  souple  allure. 

Rs  descendirent  en  silence  les  avenues  fraîches  et 
vertes  où  des  couples  d'amoureux  se  promenaient 
maintenant,  filles  au  visage  blême,  creusé  par  la 
fatigue,  garçons  en  tenue  de  travail,  fiers  ou  noncha- 
lants ;  dans  l'air  flottait  une  odeur  humaine.  Et  Robert 
se  sentit  envahir  par  cette  mollesse  qu'il  connaissait, 
dont  il  se  gourmandait  comme  d'un  vice.  Les  projets 
de  revendication  lui  paraissaient  vains,  les  doctrines 
menteuses.    La  force   irrésistible  du  besoin  poussait 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  67 

les  êtres  vers  leur  destinée,  déplaçait  seulement  leurs 
convoitises.  S'il  s'agissait  de  supplanter  les  maîtres, 
à  quoi  servirait  la  révolte?  Victorieuse,  ne  créerait- 
elle  pas  des  castes  nouvelles,  des  oppressions  nou- 
velles? L'insaisissable  liberté  disparaîtrait  comme  le 
soleil,  son  cycle  accompli,  après  tant  d'efforts.  Seul, 
immuable,  souriant  ou  tragique,  l'amour  perpétuait 
la  race  et  transmettait,  le  long  des  âges,  des  intré- 
pides, des  sacrifiés,  des  faibles  dont  se  jouait  l'in- 
souciante nature. 


Dans  la  voiture  découverte  qui,  delà  rue  Lhomond, 
les  menait  lentement  cbez  Epbraïm  Mercier,  au  trot 
sur  place  d'un  cheval  de  rebut  —  Moumette  avait 
choisi  l'attelage,  —  Gouvès,  seul  avec  Marianne,  mau- 
gréait de  ce  que  sa  femme  était  restée  au  chevet  de 
Paul. 

—  Ce  n'est  rien,  cet  accès  de  fièvre.  Julie  risque 
de  mécontenter  notre  bienfaiteur,  pour  la  première 
fois  que  nous  allons  chez  lui. 

—  Il  faudrait  qu'il  fût  bien  mesquin,  le  a  bienfai- 
teur »,  répondit  Marianne  avec  une  certaine  ironie. 
D'ailleurs,  j'aime  mieux  qu'au  début  on  connaisse 
maman  sous  un  jour  plus  simple,  en  tenue  de  ville  et 
non  de  soirée. 


68  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Elle  frémissait  à  l'idée  que  la  bonne  M""*  Gouvès 
eût  pu  s'entêter  dans  le  choix  de  certaine  robe  tapa- 
geuse, verte  et  rouge,  chef-d'œuvre  d'une  ambitieuse 
petite  couturière  de  Montpellier,  dont  l'effet  <îomique 
sur  les  Parisiennes  eût  été  certain.  Elle-même  était 
assez  inquiète  de  son  corsage  de  satin  noir,  décolleté, 
très  simple,  mais  de  forme  sûrement  démodée. 

La  soirée  était  admirable.  Au  quartier  latin,  des 
groupes  d'étudiants  chantaient  sous  les  étoiles,  et  les 
devantures  éclairées  projetaient  partout  de  grands 
cônes  pourpres.  Puis,  ce  fut  la  rue  de  Seine,  déserte 
et  morne,  puis  la  magie  des  quais  apparut,  et  la 
fraîcheur  du  fleuve.  Ces  groupements  de  fanaux,  la 
masse  bleuâtre  du  Louvre  entliousiasmèrent  la  jeune 
fille.  Gouvès  lui-même,  abandonnant  sa  mauvaise 
humeur,  sifflota  un  air  provençal. 

—  Quel  changernent,  hein,  petite!  La  vie  d'insecte 
delà-bas...  Ah,  certes,  je  ne  la  regrette  point.  Je  ne 
suis  pas  comme  Moumette...  ou  ta  mère,  bien  qu'elle 
n'ose  se  plaindre.  C'est  sa  nature  d'avoir  de  la  mé- 
fiance. Tout  comme  notre  Ensade,  le  glouton,  qui 
redoute,  en  pleine  digestion,  que  le  prochain  repas 
n'ait  pas  lieu. 

Sa  compagne  ne  répondit  rien,  plongée  dans  son 
rêve  intérieur.  Il  continua  : 

—  Je  suis  enchanté  de  mon  laboratoire...  Trois 
pièces...  C'est  confortable.  Presque  rien  ne  manque. 


LA  GLOIRE  EST  LN  COUTEAU  69 

En  plein  Jardin  des  Plantes.  Tu  verras  cela.  Gomme 
garçon  en  chef,  par  économie,  je  prendrai  le  père. 
Tu  m;écoutes,  fillette? 

—  Oui,  certes.  —Le  rire  tinta  gentiment  dans  la 
n^it.__Je  ne  distingue  guère  grand-papa  dans  ce 

rôle... 

—  Gomment!...  m'a  déjà  tenu.  Il  est  très  fort  pour 

les  expériences.  Sa  perversité  de  vieillard  trouve  son 
compte  aux  vivisections.  Il  m'épargnera  ces  sales 
besognes.  Je  lui  confie  grenouilles  et  lapins.  Sous  ses 
ordres,  charcutier  en  second,  un  petit  protégé  de 
Mercier,  à  l'air  honnête,  maître  Guilon. 

Ne  sois  pas  malade, 
Mon  vieux  père  Ensade... 

Ce  refrain,  qu'il  cornait  aux  oreilles  du  sourd,  fai- 
sait la  joie  de  la  famille. 

Devant  la  maison  de  l'avenue  Montaigne  station- 
naient déjà  plusieurs  équipages.  Marianne  admira  le 
large  escalier,  l'ascenseur  sculpté,  le  vestibule,  le 
domestique  en  livrée  marron.  Ges  détails  de  luxe  se 
gravaient  dans  son  esprit  avec  une  vivacité  singulière. 

Ils  traversèrent  un  premier  salon  éclairé  par  deux 
lustres  immenses  et  où  un  grand  monsieur,  d'aspect 
sévère,  s'entretenait  discrètement  avec  un  autre  à  face 
rase  de  cabotin.  A  côté,  on  entendait  des  rires  et  des 
éclats  de  voix. 


■^0  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

La  seconde  pièce,  où  se  tenaient  les  invités,  était  le 
cabinet  de  consultations  de  Mercier;  ilparutàGouvès 
plus  vaste,  plus  imposant  encore  que  le  matin.  A  l'en- 
trée du  père  et  de  la  fille,  il  se  fit  un  court  silence 
qu'occupèrent  les  présentations. 

En  quelques  minutes,  Marianne  fit  la  connaissance 
de  M^^Yalère,  compagne  hautaine,  auxiliatrice  du  séna- 
teur Claude  Yalère  et  cousine  de  Mercier,  en  qui  elle  re- 

connutlafemmedelavoitureau  griffon  noir,  rencontrée 
dans  le  jour  ;  de  M'"^  Davelle,  brune,  fine  et  délurée,  au 
décolletage  extravagant,  et  de  son  mari,  le  sculpteur 
mondain.  Ellefrissonna,  mais  se  contint  vite  au  nom  de 
M'"^  Trousselin,  la  femme  de  l'ingrat,  de  l'oublieux 
Pierre,  son  unique  amour.  Lui,  était  absent,  retenu 
par  une  consultation  tardive  et  devait,  au  cours  delà 
soirée,  venir  chercher  son  aimable  épouse. 

Là  se  trouvaient  encore  le  ministre  de  l'intérieur 
Leserpe,  tout  blanc,  aux  yeux  globuleux,  à  tête  de 
fouine,  ridé,  ratatiné,  ricanant;  Cornet,  le  célèbre 
chirurgien,  énorme  et  lourd,  à  face  de  soudard,  mous- 
tachu,, aux  mains  de  bourreau;  Yabrant,  président 
de  l'Académie  de  médecine,  obséquieux  et  blafard  ; 
Carcavet  de  Béziers,  un  méridional  de  la  triste  espèce, 
intrigant,  à  barbe  d'ébène,  complim.enteur  et  rusé, 
qui  faisait  son  chemin  par  les  femmes,  selon  l'exemple 
du  maître,  et  pratiquait  avec  dextérité  les  opérations 
illicites;  Lourdemont,  secrétaire  de  Yalère,  ami  de  la 


LA  GLOIRE  EST  L\\  COUTEAU  71 

patronne,  joli  gars  bien  vêtu,  bouffon  de  société; 
Degraize,  «  gros  bonnet  d  de  la  préfecture  de  police, 
adipeux,  chauve  et  subtil  sous  un  masque  bonhomme; 
Fabin,  le  poète  idéaliste  et  pouilleux,  car  Mercier  cul- 
tivait  les  arts  comme  appâts  à  la  clientèle  et  à  la  ré- 
clame, et  prétendait  les  greffer  sur  la  médecine;  Bou- 
vier, directeur  de  la  Lance,  potentat  du  journalisme, 
ventripotent,  dont  le  visage  obscène  et  boursouflé  dis- 
paraissait derrière  des  lunettes  d'or. 

Les  deuxpersonnages  de  choix  qui  causaient  «  affaires 
graves  »  au  salon,  se  rapprochèrent.  L'un  était  Claude 
Valère  lui-même,  politicien  de  la  grande  école  et 
brasseur  d'affaires  sans  scrupule,  mais  gardien  vigi- 
lant de  la  morale  traditionnelle  et  opportuniste,  long, 
souple,  le  regard  vitreux,  de  geste  rare.  Sa  robuste 
mâchoire  révélait  seule  une  âme  de  proie,  et  il  parlait 
avec  mesure,  pesant  ses  mois  et  ses  silences.  L'autre 
était  Gaudulle  de  Lauminois,  magistrat  de  naissance, 
de  cœur  et  d'esprit,  soumettant  le  Code  à  ses  intérêts 
nom.breux  et  puissants,  sa  conduite  à  l'hypocrisie, 
mère  de  voluptés  diverses  qu'il  savourait  en  connais- 
seur. Pour  l'aspect,  un  mélange  de  prêtre  et  d'acteur; 
peu  de  cheveux,  mais  ramenés  avec  soin,  ni  barbe, 
ni  moustache,  un  menton  rond,  un  nez  relevé  du 
bout,  des  yeux  singulièrement  mobiles,  des  lèvres  si- 
nueuses et  sèches,  un  organe  grasseyant  et  onctueux. 
De  temps  à  autre,  quelque  rire  inquiétant  plissait  sa 


7-2  SÉBASTIEN   GOLVÈS 

chair  habituée  aux  fards,  et  il  tendait  vers  le  ciel  un 

doigt  court  auquel  brillait  un  anneau  d'or. 

Mercier  allait  de  l'un  à  l'autre,  affable,  empressé 
prèS'  des  dames,  sérieux  et  confidentiel  avec  les 
hommes,  lançant  le  Irait,  déroulant  l'anecdote,  fouil- 
lant les  intentions  de  son  œil  noir.  Il  fit  fête  à  Gouvès, 
le  vanta  brutalement,  fut  discret  sur  le  généreux  pacte . 

La  beauté  de  Marianne,  resplendissante  et  sans 
conteste,  produisait  des  effets  divers  de  jalousie,  de 
-^  désir  et  de  haine.  La  souple  jeune  fille,  modeste,  mais 
consciente  d'elle-même,  changea  en  une  seconde  les 
dispositions  mornes  de  ces  fauves  maussades  que  réu- 
nissait l'ambition,  que  n'ennoblissait  nulle  pensée 
généreuse.  Déesse  venue  de  régions  étranges,  elle 
parut  aux  uns  un  danger,  à  d'autres  un  attrait  loin- 
tain, à  d'autres  (tel  GauduUe)  une  proie  immédiate. 
Nul  ne  resta  indifférent. 

M"''  Yalère  l'accapara.  Son  regard  dur  et  faux  ne 
quittait  point  les  bras  duveteux,  les  rondes  épaules,  la 
courbe  mouvante  des  seins.  Elle  l'interrogeait  par 
phrases  brèves,  La  jeune  fille,  étonnée  et  confuse, 
éprouvait  une  gêne  inexplicable,  trouvait  à  la  ques- 
tionneuse un  ton  viril,  qu'accentuaient  des  compli- 
ments audacieux.  Henriette  Valère  portait  une  robe 
de  mousseline  blanche  couverte  de  paillettes  d'argent. 
Ses  cheveux,  mal  teints,  à  reflets  jaunes,  soutenaient 
une  petite  couronne  de  diamants;  de  son  coude  sail- 


LA  GLOItlE  EST  UN  COUTEAU  73 

lant  à  ses  poignels  minces,  s'étageaient  des  bracelets 
mauresques;  autour  de  son  col  long,  aux  muscles 
visibles,  s'enroulait  un  collier  de  perles  noires. 

—  Il  faut  que  vous  veniez  me  voir...  Vous  êtes 
musicienne?... 

—  Un  peu,  madame...  ma  mère  surtout... 

—  Tant  mieux.  Nous  jouerons  à  quatre  mains.  Oh, 
les  jolis  doigts!... 

Elle  les  prit,  les  garda  dans  sa  paume  tiède,  ^tantôt 
les  serrant  avec  force,  tantôt  les  caressant. 

—  Des  doigts  d'artiste...  Je  vous  donnerai  une 
bague,  un  gage  d'amitié...  Montrez  les  lignes...  Je  m'y 
connais... 

M""'  Trousselin  s'approcha.  Elle  avait  un  visage 
osseux,  triangulaire,  des  lèvres  minces,  pales,  et  ses 
prunelles  sombres,  dilatées,  lui  donnaient  un  air 
d'égarement. 

—  Voyez,  Glotilde  :  le  mont  de  Vénus.  Ample  et 
charnu...  Mademoiselle  sera  des  nôtres... 

Elles  échangèrent  un  sourire.  Marianne  dégagea  sa 
main. 

—  Avez-vous  quelques  relations  à  Paris? 

—  Non,  madame.  Nous  vivons  isolés...  comme  en 
province. 

— •  C'est  un  tort.. .  à  votre  âge,  et  belle  comme  vous 
l'êtes.  On  vous  promènera,  nous  vous  montrerons  les 
musées,  les  collections  particulières.  Paris  est  rempli 


74  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

de  merveilles,  et  je  suis  sûre  que  vous  aimez   les 
arts. 

—  Je  les  aimerais,  madame,  mais  je  suis  ignor 
rante... 

—  On  ne  l'est  pas  quand  on  le  dit.  Elle  est 
exquise,  n'est-ce  pas,  Clotilde? 

—  Charmante,  répondit  M"'  Trousselin,  avec  un 
coup  d'œil  mauvais. 

Le  sémillant  Carcavet  offrit  à  ces  dames  une  tasse 
de  ihé  : 

—  Sans  l'eau-de-vie  de  47?... 

—  Non,  dit  Henriette  Yalère. 

—  Et  votre  mari  préside  la  Ligue  de  l'alcoo- 
lisme ! 

—  Il  en  préside  d'autres...  insolent!  Gela  ne  me 
regarde  point. 

Marianne  accepta,  but  à  petites  gorgées  le  liquide 
parfumé  et  brûlant.  Ces  allures  lui  paraissaient  cho- 
quantes. Son  honnêteté  naturelle  devinaitTatmosphère 
malsaine. 

Les  hommes  cependant  avaient  engagé  une  discus- 
sion sur  la  politique. 

—  Nous  le  tenons,  notre  projet  de  loi,  déclarait 
Leserpe  avec  fatuité.  Messieurs  les  anarchistes  n'ont 
qu'à  bien  se  ienir. 

Yalère  opina  d'un  mouvement  de  tête  solennel.  Gau- 
duUe  de  Lauminois  prit  la  parole  : 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  75 

—  En  s'y  attelant  plus  tôt,  on  eût  évité  de  grands 
malheurs.  A  moi-rnême,  ces  messieurs  ne  ménagent 
pas  les  avertissements.  Chaque  jour,  ce  sont  des  lettres 
de  menaces...  anonymes,  bien  entendu. 

—  Qu'eu  faites-vous,  mon  cher  maître?  demanda 
Lourdemonl. 

—  Je  les  transmets  à  la  police...  n'est-ce  pas, 
Degraize  ? 

L'homme  gras  s'inclina. 

—  ...  Pour  la  forme.  Mais  cela  constitue  un  dossier 
instructif  dont  on  pourra  donner  lecture  aux  Chambres 
au  cas  où  elles  faibliraient. 

—  Elles  ne  faibliront  point,  affirma  Leserpe.  Le 
moment  est  venu  de  se  montrer  implacable... 

Il  eut  un  geste  large  : 

—  ...  Nous  serons  implacables. 

Marianne  songeait  à  Robert,  à  ses  propos  hardis. 
Le  hasard,  en  quelques  heures,  la  portait  aux  pôles 
opposés  des  préoccupations  actuelles.  Les  maîtres 
hypocrites,  vantards  et  peureux,  vautrés  dans  leur 
luxe  mal  acquis,  lui  semblaient  inférieurs  aux  esclaves. 
Elle  se  sentait  sœur  de  ceux-ci  par  la  révolte  et  le 
cœur  intrépide.  Elle  regretta  que  son  père,  si  bon,  si 
noble,  fût  en  quelque  façon  dans  la  dépendance  de 
Mercier,  son  obligé...  quel  mot  horrible! 

—  Ils  ont  raison,  les  ennemis  de  cette  société  où 
tout  sue  la  décomposition. 


76  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Comme  elle  agitait  ces  réflexions  muettes,  Carcavet, 
brusquement,  l'interrogea  : 

—  Redoutez-vous  les  anarchistes,  mademoiselle? 
Lors  des  derniers  attentats,  la  ville  avait  perdu  la 
tête.  Les  magistrats  eux-mêmes...  Seul,  M.  de  Lau- 
minois  se  montra  admirable...  Mon  cher  maître,  si, 
si,  j'en  appelle  à  tous...  admirable  !  -j 

Ce  fut  unanime.  On  évoqua  les  détails  de  l'événe-  fli 
ment  terrible  :  vingt  personnes  écrabouillées,  pulvé- 
risées, les  recherches  pendant  plusieurs  semaines 
conduites  par  Degraize  en  personne  ;  l'arrestation 
d'Austin,  fanatique  de  vingt  ans,  son  interrogatoire, 
ses  réponses  méprisantes  au  président  craintif  et  sin- 
gulièrement respectueux;  enfin,  l'intrépide  réquisi- 
toire de  Gaudulle  de  Lauminois,  insoucieux  des' 
menaces,  réclamant,  avec  la  tête  d'Austin,  le  droit 
pour  les  bourgeois  de  se  défendre  à  outrance  et  de 
supprimer  sans  quartier,  sans  discussion  même,  leurs 
irréconciliables  adversaires. 

Gaudulle,  cependant,  gardait  une  attitude  modeste: 
«  Fidèle  serviteur  du  devoir,  il  était  prêt  à  recommen 
cer.  i>  Ce  qui  lui  tenait  surtout  à  cœur,  c'était  la 
forme  de  son  fameux  discours  dont  il  rappela  certains^ 
passages  pompeux,  qu'il  avait  travaillé  pendant 
douze  nuits  consécutives,  buvant  chaque  soir  un  litre 
de  café  afin  de  vaincre  le  sommeil. 

Pour  souligner  ces  choses  mémorables,  il  roulait 


I 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  77 

les  r  avec  frénésie,  s'exprimait  en  langage  châtié, 
dressait  et  baissait  son  index.  Malgré  ses  prétentions 
et  ses  théories  d'une  froide  cruauté,  ce  robin  inté- 
ressa Marianne,  lui  parut  supérieur  aux  autres.  Au 
moins,  il  avait  du  courage. 

Tout  à  coup,  elle  pâlit.  Pierre  Trousselin  venait 
d'entrer,  suivi  d'un  robuste  Juif  à  cheveux  blancs,  le 
banquier  Jacob  de  Hambourg.  Pierre  avait  peu  changé, 
sauf  un  léger  embonpoint.  Il  marqua  une  courte  sur- 
prise à  la  vue  de  Gouvès  et  de  la  jeune  fille,  puis,  tan- 
dis qu'on  fêtait  l'homme  d'argent,  il  s'assit  à  côté 
d'elle,  et,  du  ton  le  plus  dégagé,  lui  demanda  des 
nouvelles  de  tous,  de  Paul,  du  père  Ensade,  de^Mou- 
mette.  Ensuite,  il  vanta  sa  situation,  sa  femme,  sa 
clientèle  et  jusqu'à  son  appartement  :  «.  Rue  Mar- 
beuf,  à  deux  pas  des  Champs-Elysées.  J'espère  qu'on 
se  verra  souvent.  » 

Et  peu  à  peu,  tandis  qu'il  égrenait  ces  sottises,  un 
immense  dégoût  envahit  l'âme  de  celle  qu'il  souhaitait 
à  nouveau  séduire.  Maîtresse  pour  maîtresse,  autant 
elle  qu'une  autre.  A  quelques  vifs  com.pliments  hasar- 
dés d'une  voix  fausse,  elle  comprit  ce  honteux  pro- 
jet. L'indignation  la  suffoqua.  Comme  elle  l'éludait  en 
phrases  banales,  des  idées  de  vengeance  et  de  révolte 
lui  faisaient  battre  violemment  le  cœur.  A  quelques 
pas,  vautré  sur  un  canapé,  Jacob  de  Hambourg  riait 
d'un   rire  immonde,   et  tous  à  l'entour  l'imitaient, 

7. 


78  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

rivalisant  de  servilité  devant  cette  idole  moderne,  au 
ventre  monumental,  au  parler  tudesque  et  gro- 
tesque. 

A  partir  de  ce  moment,  Marianne  ne  vit  plus  les 
choses  et  les  gens  qu'à  travers  une  sorte  de  brouil- 
lard. Elle  data  sa  conduite  de  cette  heure  où,  bridée 
quant  à  ses  mouvements  et  à  ses  paroles  par  les  con- 
venances mondaines,  elle  avait  senti  s'agiter  en  elle 
un  démon  véritable,  contempteur  de  tout  préjugé, 
leveur  de  masques  et  de  barrières.  Elle  avait  envie 
tantôt  de  rire,  tantôt  de  pleurer  et  de  crier.  Elle 
devait  faire  une  étrange  ligure.  Pierre  Trousselin  con- 
tinuait son  bavardage,  célébrant  les  vertus  de  Clo-  | 
tilde,  expliquant  qu'elle  était  auprès  de  lui  une  amie, 
une  conseillère...  «  oui,  simplement,  une  conseil- 
lère ». 

Quand  ce  niais  infatué  l'eut  débarrassée  de  lui, 
vaincu  par  son  indifférence.  Mercier  l'entretint  , 
quelques  instants,  aimable  et  discret,  puis,  de  nou- 
veau, M'^'Yalère  qui  avait  appris  à  la  fois,  par  le  com- 
municatif  Gouvès,  l'existence  et  la  maladie  de  Paul  et 
la  nécessité  d'obtenir  un  congé  : 

—  Ne  me  remerciez  pas...  C'est  chose  faite.  Le 
ministre  est  de  nos  amis...  Je  me  charge  de  la  com- 
mission... Yalère  est  si  occupé... 

Elle  inscrivit,  sur  une  carte  de  visite,  le  nom  du  jeune 
homme,  le  motif  de  la  permission,  la  garnison,  Cler- 


LA  GLOIRE  EST  UN  COUTEAU  ^9 

mont-Ferrand...  Il  déplut  à  Marianne  qu'on  entrât 
ainsi  en  relations  par  une  demande  de  service.  Mais 
la  belle  Henriette  montrait  un  tel  empressement,  une 
telle  joie  d'être  agréable  à  sa  nouvelle  amie  ! 

La  soirée  continua  par  de  la  musique.  Vers  minuit 
survint,  chaude  encore  du  théâtre,  une  cantatrice 
illustre,  M'''  Trolla,  pataude,  infatuée,  mastoque,  aux 
traits  de  Junon  populaire,  douée  du  contralto  le  plus- 
émouvant.  Gaudulle  de  Lauminois,  se  glissant  près  de 
Marianne,  et  mû  par  cet  instinct  de  viveur  riche  à  qui 
rien  ne  paraît  impossible,  profita  de  l'enthousiasme 
général  pour  adresser  à  la  jeune  fille  une  déclaration 
hypocrite,  tout  ensemble  prudente  et  brûlante.  A  sa 
vive  stupeur,  elle  l'encouragea. 


CHAPITRE  III 


LES  REFLETS  DE  LA  DECOUVERTE 


Par  une  haute  et  large  baie  vilrée,  le  laboratoire 
ouvrait  sur  le  jardin  des  Plantes,  perspective  de 
grands  arbres  où  se  jouait  la  lumière. 

Ici  et  là,  des  vitrines  garnies  des  appareils  usuels 
de  physiologie  et  d'électricité  :  balances,  micro- 
scopes, bobines  d'induction,  thermomètres  de  tous 
formats;  une  multitude  de  petits  flacons  rangés 
comme  des  soldats  de  verre  ;  des  livres  reliés,  brochés, 
dépareillés  et  maculés,  intermédiaires  entre  la  pensée 
du  savant  et  les  doigts  de  Texpérimentateur.  Dans 
l'air,  une  odeur  irritante  et  fade,  mêlée  de  chloro- 
forme et  d'éther. 

Gouvès  réfléchissait,  en  bras  de  chemise,  le  front 
déjà  ruisselant  de  sueur,  bien  que  la  matinée  ne  fût 
point  encore  avancée,  debout  devant  une  immense 
table  où  se  bousculaient,  dans  un  beau  désordre,  les 
instruments  de  sa  recherche.  A  côté  de  lui,  pris  dans 


82  SÉBASTIEN  GOIVÈS 

une  goutlière,  un  petit  chien  au  poil  ras  se  tenait 
immobile,  les  yeux  ouverts  et  vacillants,  avec,  de 
temps  à  autre,  un  soubresaut  de  tout  le  corps  accom- 
pagné d'un  aboi  morne  et  bref.  Dans  un  coin  prés 
de  la  fenêtre,  Ourlac,  assis,  copiait  méticuleusement 
une  planche  d'anatomie  zoologique.  Ici  et  là,  furetant, 
rangeant  et  dérangeant,  sortant  par  une  porte, 
rentrant  par  l'autre,  étiquetant,  bouchant  et  collant, 
rôdaient  le  père  Ensade,  promu  à  la  dignité 
d'auxiliaire  en  chef,  anguleux,  comique  et  voûté, 
avec  une  calotte  de  velours  noir  crasseuse  et  un 
vaste  tablier  jadis  blanc,  puis  l'aide  véritable,  Guilon, 
placé  là  par  Mercier,  jeune  homme  à  tête  de  gamin, 
maigre  et  vicieuse,  semée  détaches  de  rousseurs,  mais 
adroit,  débrouillard,  d'un  empressement  perpé- 
tuel. 

—  Est-ce  que  le  patron  ne  vient  pas  ce  matin? 
demanda  Guilon. 

—  Si,  en  sortant  de  l'hôpital,  répliqua  sèchement 
Gouvès,  que  cette  appellation  agaçait. 

Depuis  quelques  jours'  qu'il  était  en  possession  de 
son  nouveau  laboratoire,  le  savant  éprouvait  une  joie 
vive  à  instituer  lui-même  l'ordre  de  ses  recherches, 
à  poursuivre  celles-ci  à  son  gré,  sans  être  dérangé  ni 
questionné  par  personne.  Ephraïm  Mercier  n'avait 
fait  que  quelques  rares  apparitions,  uniquement  atten- 
tif au  bien-être  de  celui  qu'il  appelait  déjà  son  <!.  bras 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  83 

droit»,  prévenant  les  demandes,  projetant  les  amé- 
liorations, désireux  de  rendre  le  local  «  di^ne  du 
locataire  )>,  selon  un  des  innombrables  niots  auxquels^ 
il  faisait  un  sort  d'un  ton  glacé.  Présentement,  on 
organisait  dans  une  des  deux  petites  annexes,  d'après 
ses  ordres,  une  étuve  pour  les  cultures,  conforme  aux 
plus  récents  modèles.  On  attendait  de  Hambourg  un 
nouvel  objectif  à  immersion  d'une  précision  et  d'une 
puissance  incomparables.  D'ingénieuses  distributions, 
quant  à  l'eau,  an  gaz  et  au  fluide,  étaient  en  perspec- 
tive. A  dire  vrai,  ces  perfectionnements,  qu'il  accep- 
tait avec  reconnaissance,  laissaient  froid  le  vieux 
m^éridional,  aussi  routinier  dans  les  objets  à  son  usage 
qu'il  était  innovateur  par  l'esprit.  Il  conservait  cer- 
taines habitudes,  certains  vieux  amis  démodés,  usés, 
patines  par  les  ans,  auxquels  il  tenait  comme  à  des 
fétiches  et  qui  lui  avaient  servi  pour  tous  ses  travaux. 
Fort  adroit  de  ses  mains,  il  lui  arrivait  d'improviser 
l'appareil  manquant  et  de  garder  ensuite  indéfini- 
ment ce  monstre  devenu  cher.  Tous  ses  élèves  connais- 
saient sa  règle,  sa  loupe,  le  scalpel  fermant  qu'il 
sortait  des  poches  de  sa  redingote.  A  ces  manies 
matérielles  en  correspondaient  d'autres  morales,  qu'il 
cachait  avec  soin. 

Mais  ce  dont  il  ne  se  rassasiait  pas,  ce  pour  quoi  il 
vouait  à  son  bienfaiteur  une  gratitude  infinie,  c'était 
de  se  sentir  affranchi,  maître  de  son  temps  et  de  sa 


m  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

conduite.  L'horrible  clientèle  ne  le  harcelait  plus  que 
dans  ses  cauchemars,  pareille  à  un  monstre  qui  le 
saisissait,  en  pleine  fièvre  inventive,  brouillait  ses 
notes,  enfumait  son  imagination,  le  laissait  le  cerveau 
vide  et.  sans  force  devant  ses  espérances  anéanties. 
Que  de  fois  n'avait-il  pas  vu  passer  à  l'horizon  de  son 
rêve  quelque  théorie  soudaine,  quelque  décisive 
expérience,  et,  pour  leur  donner  forme,  pour  étonner 
le  monde,  il  n'eût  fallu  qu'un  peu  de  loisir!  Sans 
doute,  au  chevet  du  malade,  son  métier  le  ressaisis- 
sait; ce  débat  de  la  vie  et  de  la  mort,  dont  il  suivait  les 
alternatives  d'un  œil  toujours  perspicace,  avait  son 
intérêt  tragique.  Mais  comment  ne  point  s'attrister  en 
songeant  au  bel  édifice  que  l'on  eût  pu  construire, 
avec  plus  d'air  et  plus  d'espace! 

Aujourd'hui,  il  avait  de  l'air  et  il  avait  aussi  de  l'es- 
pace. Un  moment,  cette  crainte  affreuse  Tétreignit  : 
n'était-ce  pas  trop  tard?  X'était-il  pas  trop  vieux?  En 
tremblant,  de  quel  trouble  sacré,  il  s'était  mis  d'abord 
à  un  petit  problème,  pour  essayer  sa  vigueur. 
L'épreuve  avait  été  décisive.  Son  esprit  fonctionnait 
comme  jamais,  avec  lucidité,  souplesse  et  puissance. 
Comme  jamais  il  sentait,  tumultueux  au  fond  de  lui, 
ce  bouillonnement  des  belles  hypothèses  qu'il  avait 
dû  jusqu'alors  refréner. 

Parmi  ces  hypothèses,  une  qu'il  gardait  soigneu- 
sement secrète,  pauvre  grand  homme  redoutant  d'être 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  85 

dépouillé,  qu'il  nourrissait  depuis  huit  années,  telle 
qu'un  aigle  captif  dans  la  cage  dorée  de  l'intuition^ 
mais  qui  croissait  de  jour  en  jour  au  point  de  gêner 
ses  songes,  une  seule  eût  suffi  à  sa  gloire.  Que  d'an- 
goisses à  se  dire  que  ces  puissances  mystérieuses, 
voltigeant  à  travers  le  monde  et  la  durée,  un  autre, 
plus  fortuné,  plus  libre,  pourrait  les  saisir,  prononcer 
le  mot  fatal  et  s'écrier  :  «  C'est  moi!  »  devant  les 
hommes  émerveillés.  On  en  cite  de  ces  concordances  : 
la  m.ème  flamme,  en  même  temps,  s'étant  montrée 
sur  deux  cimes  que  séparaient  des  continents  et  des 
mers;  et  ce  fut  la  cime  plus  haute,  la  mieux  en  vue 
qui  donna  son  nom  à  la  flamme. 

11  y  avait  huit  ans  que,  par  un  jour  bas  et  maussade^ 
inoubliable,  dans  le  sombre  réduit  qui,  à  Montpellier,. 
kii  tenait  lieu  de  laboratoire,  une  analogie  flam- 
boyante avait  traversé  tout  à  coup  son  esprit,  illu- 
minant le  taudis  et  le  ciel.  Ceci  se  passait  devant  un 
squelette  de  singe,  oblique,  les  mains  touchantpresque 
le  sol.  La  secousse  fut  si  violente  que  Gouvès  dut 
s'asseoir  dans  l'attitude  hébétée  du  singe,  ce  qui,, 
plus  tard,  le  fit  bien  rire.  Pour  l'instant,  il  ne  riait 
pas,  tremblant,  en  proie  à  un  frisson  presque  reli- 
gieux, tant  ce  qui  le  terrassait  lui  sembla  grand,  fer- 
tile en  conséquences,  et  si  simple,  si  clair  :  un  enfant 
l'aurait  deviné.  Comment  tant  de  sages  et  tant  de 
sages,  depuis  que  la  sagesse  est  en  route,  avaient-ils 

8 


86  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

passé  à  côté  de  la  vérité  sans  la  voir,  sans  en  éprouver 

le  choc  brutal? 

Restait  à  la  démontrer,  cette  vérité,  à  la  pour- 
suivre sous  ses  costumes  végétaux,  animaux,  physio- 
logiques et  physiques.  C'est  ce  qu'il  comprit,  revenu 
à  lui,  rémotion  première  dissipée.  C'est  à  quoi, 
depuis  huit  ans,  il  s'employait,  mystérieux,  impéné- 
trable pour  ses  collègues,  ses  amis,  ses  proches.  «  Et 
le  grand  secret,  père?  »  questionnait  Marianne  rail- 
leuse et  confiante.  Elle  demandait  aussi  des  nouvelles 
du  i<  sphinx  ».  Malgré  cela,  il  arrivait  au  méridional, 
fort  rarement,  de  se  laisser  aller  à  quelque  formule 
béate,  quelque  phrase  bizarre  de  satisfaction,  lors- 
qu'un fait  nouveau  contirmait  ses  prévisions  :  «  Et  la 
pesanteur...  On  ne  sait  pas  ce  qu'il  y  a  dans  ce  mot... 
Moi  qui  ferai  parler  les  bêtes  »,  et  autres  impru- 
dences qui,  par  bonheur,  ne  révélaient  pas  grand'- 
chose  aux  profanes. 

Comme  il  arrive  sous  l'empire  d'une  idée,  les 
moindres  incidents  de  sa  vie  de  laboratoire  rame- 
naient le  savant  au  problème  capital.  Aussi  ne  lais- 
sait-il rien  passer  d'insolite  au  cours  de  ses  innom- 
brables tâtonnements.  11  possédait  au  plus  haut  point, 
c'était  un  des  secrets  de  son  génie,  la  faculté  d'établir 
des  rapports,  de  joindre  des  phénomènes  distants  et 
disparates,  tant  la  nature  a  brouillé  ses  écheveaux  et 
modifié  le  sens  de  ses  trames. 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  87 

Bien  plus  qu'à  sa  raison,  en  véritable  artiste,  et 
tout  hardi  chercheur  devient  un  artiste,  il  se  fiait  à  sa 
sensibilité.  On  le  surprenait  immobile,  en  extase,  les 
yeux  à  demi  clos,  tournés  au  dedans  et  au  dehors. 
Ainsi  dérangé,  il  entrait  dans  des  colères  furibondes, 
car  le  charme  était  rompu,  et  jamais  peut-être  ne  se 
renouerait. 

— 11  y  a  deux  catégories  d'expériences,  répétait-il, 
celles  que  réalise  la  nature,  celles  que  l'homme  seul 
peut  réaliser.  Des  premières  dépend  son  bien-être; 
des  secondes,  son  progrès.  Quant  aux  lois,  toutes 
sont  préexistantes,  en  tant  que  cadres  de  l'es- 
prit. 

îl  ne  procédait  pas  à  la  façon  de  Claude  Bernard  qui 
conseille  a  de  faire  quelque  chose  »  pour  voir  et  de 
s'orienter  peu  à  peu,  selon  son  flair,  parmi  beaucoup 
de  voies  diverses.  11  attendait  que  de  lentes  et  ardentes 
rêveries  l'eussent  jeté  en  «  état  de  grâce  ».  Alors  seu- 
lement il  se  mettait  à  la  besogne,  poursuivant  son  but 
idéal  avec  acharnement,  doué  d'une  extraordinaire 
aptitude  à  éliminer  les  causes  d'erreur  ;  il  revenait 
peu  sur  ses  insuccès,  comme  la  plupart  des  glorieux, 
que  stimule  seule  la  réussite.  Enfin,  sa  puissance 
découlait  de  ce  qu*il  était  demeuré  enfant  dans  les 
rouages  les  plus  délicats  de  la  pensée,  en  quête  d'in- 
connu, d'une  souplesse  infatigable,  obstiné,  puis 
cédant  tout  k  coup,  sans  rancune  devant  Vévidence^ 


88  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

ne  tenant  nul  compte  de  riiabitude  ni  des  théories 

préconçues. 

Ces  qualités  et  ces  défauts  n'échappaient  point  au 
rusé  Mercier,  pour  le  peu  qu'il  avait  fréquenté  son 
nouvel  auxiliaire.  Il  se  doutait  que  cette  grosse 
tête,  ce  front  altier  et  cabossé  renfermaient  des  secrets 
profonds.  Pour  les  démêler  et  s'en  rendre  maître,  il 
comptait  peu  sur  la  confidence,  beaucoup  sur  le  zèle 
de  Guilon,  adolescent  des  plus  subtils  que  lui  avait 
recommandé  son  propre  domestique,  policier  par 
vocation,  l'ami  de  Degraize,  Anatole.  Anatole,  très 
physionomiste,  en  fait  de  coquins  ne  se  trompait 
guère. 

—  Ce  gas-là,  monsieur,  disait-il,  avec  une  contrac- 
tion des  lèvres,  due  à  son  origine  faubourienne,  c'est 
crapule,  mais  d'un  seul  bord,  et  ça  va,  comme  la 
-  gueuse,  à  l'argent.  Cotillonneur  avec  ça.  C'est-il  pas 
qu'il  voulait  me  souffler  Clorinde.  Ça  suffit  bien  du 
Carcavet,  le  petit  morticole,  l'enjôleur. 

Clorinde,  grande,  brune,  coquette,  était  la  femme 
de  chambre  d'Henriette  Yalère.  Révolutionnaire  par 
hérédité  et  par  tempérament,  fille  d'un  vieux  de  48 
et  d'une  Polonaise,  tombée  dans  la  domesticité  par 
fainéantise  et  goût  d'un  confortable  bas,  cette  parfaite 
amie  offrait  à  M.  Anatole  l'avantage  de  le  renseigner 
à  la  fois  sur  les  Yalère  et  sur  les  anarchistes,  qu'elle 
fréquentait  assidûment,  sans  que  d'un  ni  de  l'autre 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  89 

côté  on  soupçonoât  ses  relations  suspectes.  C'est  par 
ce  canal  que  Mercier  avait  appris  de  quelle  haine 
muette  et  tenace  l'enveloppait  le  mystérieux  Claude 
Valère,  haine  due  à  la  passion  déjà  lointaine  et  jadis 
partagée  du  bel  Ephraïm  pour  la  fatale  cousine  Hen- 
riette; mais  le  médecin  croyait  ces  circonstances  igno- 
rées du  mari  et  la  perspicacité  diabolique  de  cet  homme 
silencieux,  aux  yeux  froids,  l'épouvantait.  Ce  n'était 
pas  un  des  moindres  mérites  d'Anatole  que  de  le  tenir 
au  courant  des  faits,  gestes  et  intentions  du  a  poli- 
ticien des  ténèbres  ».  Par  Anatole  aussi,  Degraize, 
son  chef  direct,  avait  eu  connaissance  de  Tirritation 
croissante  des  anarchistes,  depuis  le  projet  de  loi  de 
Leserpe,  de  leurs  menaces,  de  leurs  conciliabules 
plus  fréquents.  On  signalait  dans  ces  rapports,  et  pêle- 
mêle,  les  noms  de  Brou,  Audiffret,  Rournine  et 
Robert,  celui-ci  désigné  par  erreur  comme  le  fils  de 
Roumine.  Ces  détails  expliquent  comment  Anatole 
était  devenu  un  personnage  dont  on  écoutait  les  avis. 
Placé  près  de  Gouvès,  le  rôle  de  Guilon  consistait 
à  épier  ses  actes  et  ses  paroles,  prendre  le  nom 
des  visiteurs,  fouiller  dans  sa  correspondance  et 
ses  tiroirs,  ramasser  et  porter  avenue  Montaigne  le 
contenu  de  la  corbeille  à  papiers.  Chaque  samedi,  en 
secret,  il  devait  faire  son  rapport  à  Mercier;  cette 
belle  besogne  valait  deux  cents  francs  par  mois  au 
consciencieux  garçon  de  laboratoire. 


90  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Ourlac,  passionnément  dévoué  à  son  ami,  qui 
remployait  à  copier  des  planches  d'anatomie  et  de  bota- 
nique, l'ingénieux  Ourlac  flairait  quelque  manigance 
dans  les  regards  louches  de  Guilon.  Il  se  promit  de 
le  surveiller. 

Ce  matin-là  encore,  comme  le  drôle  venait  de 
sortir  et  que  la  surdité  du  père  Ensade  garantissait  sa 
discrétion,  le  peintre  murmura  : 

—  Il  ne  me  revient  pas,  ce  rat  de  gouttière.  L'autre 
soir,  ayant  oublié  quelques  notes,  je  suis  entré  à  Tim- 
proviste  et  je  l'ai  surpris  barbotant  les  tiroirs. 

—  Bah,  fit  Gouvès,  qui  détestait  les  vains  soucis,  il 
ne  peut  rien  deviner... 

Cependant  Guilon,  derrière  la  sonore  cloison,  ne 
perdait  pas  un  mot  du  colloque. 

—  Rien  deviner...  du  grand  mystère...  quoique... 
moi-même  je  me  doute... 

—  Et  de  quoi  te  doutes-tu? 

—  Qu'il  s'agit  de  la  pesanteur, 
Sébastien  se  mit  à  rire. 

—  Belle  malice...  je  le  répète  matin  et  soir. 

—  Dans  ses  rapports  avec  le  langage  articulé... 

—  Ah,  ah,  ceci  est  plus  grave...  Du  moins...  C'est 
faux. 

Ourlac  se  levant  vint  serrer  les  deux  mains  de  son 
scrupuleux  camarade. 

—  Baste!  ne  t'effraye  pas...  je  n'en  sais  pas  plus... 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  91 

homme  de  génie...  je  le  le  jure...  je  voulais  simple- 
ment le  mettre  en  garde  contre  la  perpétuelle  con- 
fiance. 

L'autre   secoua  mélancoliquement  sa  lourde  tête. 

—  La  confiance!,..  Ça  se  perd  avec  les  cheveux... 
Aujourd'hui  tout  m'inquiète.  Je  soupçonne  tout  le 
monde...  C'est  que,  mon  Zebio,  celte  affaire-là,  que 
tu  flaires,  c'est  plus  que  la  dot  de  Marianne,  c'est  la 
dot  de  ma  pauvre  gloire...  et  je  ne  sais  quand  je  l'é- 
pouserai... 

—  N'es-tu  pas  au  bout  ?...  Tes  expériences... 

—  Elles  sont  concluantes...  Je  louche  au  but, 
certes...  après  tant  d'efforts...  Mais  il  manque  le  coup 
de  pouce...  ce  qui  fait  le  chef-d'œuvre...  Oh,  con- 
vaincre, convaincre  !  et  des  académies!  ce  qu'il  y  a  de 
plus  rétif,  de  plus  borné  ! 

A  ce  moment,  un  bruit* de  pas  les  interrompit. 

—  Peut-on  entrer?  demanda  une  voix  solen- 
nelle. 

Ephraïm  Mercier  fit  son  apparition,  flanqué  de 
Garcavet  et  de  Yabrant,  le  «  président  universel  ». 
Celui-ci  promenait  partout  ses  yeux  obliques  de 
fouine  et  toussotait  par  contenance;  Carcavel  faisait 
le  beau,  pour  une  galerie  imaginaire,  sanglé  dans 
une  redingote  grise.  En  noir  des  pieds  à  la  tête, 
Mercier  gardait  la  dignité  professionnelle.  Il  s'informa 
avec  condescendance. 


92  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

—  Cela  va,  mon  bon?  Vous  êtes  satisfait?  Quoi 
en  train?... 

—  Toujours  le  tétanos,  cher...  ami. 
Le  mot  de  maître  restait  au  fond  de  la  gorge  di 

méridional,  il  ne  pouvait  se  décider  à  l'articuler, 
et  cela  donnait  au  qualificatif  ami  quelque  chose  d( 
tardif  et  de  bizarre... 

—  C'est  gentil,    n'est-ce    pas,    Yabrant?...    Oh, 
incomplet  encore...  Nous  arrangerons  cela... 

—  Et  l'étuve?... 
Dans  ce  terme  d'étuve,   Yabrant  mit  tout  le  mys- 
tère, l'émotion  qui  lui  valaient  sa  superbe  clientèle. 

—  Épatant,  l'étuve?...  Très  moderne...  l'électri- 
cité, patron...  Très  chic...  Combien  de  volts?.. 

Carcavet,  empressé,  goguenard,  tournait  les  robi^ 
binets,  palpait  les  tuyaux,  tripotait  la  patte  du  chiei 
engourdi  :  «  Ça  me  fait  qifelque  chose,  à  moi,  une 
bête  vivante.  »  Nul  ne  s'occupait  d'Ourlac,  qui  se 
remit  à  sa  besogne,  un  pli  ironique  lui  plissant  la 
lèvre.  Le-  vieil  Ensade  et  Guilon  suivaient  respec- 
tueusement la  visite  des  pontifes. 

Sur  l'objectif  du  microscope  était  une  préparation 
de  «  rein  interstitiel  ». 

—  Du  beau  poumon  sclérosé  type,  jeta  Vabrant 
négligemment,  après  un  coup  d'œil  à  l'objectif. 

Gouvès  n'osa  pas  contredire.  On  cita  des  cas  ana- 
logues. On  conta  des  histoires  qui,  de  médicales, 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  93 

devinrent  bientôt  grivoises.  Carcavet  se  vantait 
d'avoir  montré  à  une  dame  du  monde  une  gout- 
telette de  la  «  liqueur  la  plus  indispensable  ». 

—  Elle  prit  les  animalcules  pour  du  vermicelle...  • 
Le  vermicelle  remue,  comme  c'est  curieux  !  criait- 
elle. 

On  rit.  Gela  fit  diversion.  Afm  de  se  grandir  lui- 
même,  Mercier  recommençait  l'éloge  de  Gouvès,  qui 
désolait  celui-ci,  mais  qu'il  dut  subir  en  souriant. 

—  Cachottier,  par  exemple...  Si,  très  cachottier... 
Je  parie  qu'il  nous  dissimule  des  merveilles. 

—  Nous  retrouverons  cela  au  Bulletin  de  l'Aca- 
démie, conclut  Vabranl,  qui  devenait  distrait. 

—  Tu  ne  crois  pas  si  bien  dire,  mon  bonhomme, 
ajouta  mentalement  Ourlac. 

Mercier  daigna  Tapercevoir,  1(3  complimenta  de 
ses  dessins. 

La  causerie  languissant,  on  se  sépara,  non  sans  que 
le  «  bienfaiteur  »  eût  fait  à  «  son  obligé  »  quelques 
recommandations  sur  une  analyse  dont  il  avait  besoin 
au  plus  tôt, 

—  Bon  débarras,  grinça  Ourlac  entre  ses  dents 
quand  le  trio  eut  franchi  la  porte. 

Derrière  eux,  Guilon  se  glissa  et  prit  Mercier  à 
part  : 

—  Patron,  patron,  il  y  a  du  nouveau.  Il  a  parlé  de 
pesanteur  et  de  langage  articulé. 


94  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

—  Ah,  ah! 
La    figure     hypocrile    s'éclaira    d'une    joie    vite 

réprimée. 

—  Plus  bas...  Assez...  A  samedi.,.  Ouvre  les 
oreilles,  ^'oublie  rien. 

Dans  le  feu  du  travail,  il  arrivait  à  Gouvès  de 
déjeuner  au  laboratoire,  sur  un  bout  de  table,  de 
trois  œufs  durs  et  .d'une  côtelette  aux  pommes,  que 
cuisinait  un  petit  restaurateur  du  voisinage.  Parfois 
Ouriac  lui  tenait  compagnie.  Le  père  Ensade,  ayant 
besoin  d'une  nourriture  infiniment  plus  substantielle, 
rapportait  au  logis  des  nouvelles  du  père  et  revenait, 
ainsi  que  Guilon,  vers  les  trois  heures  de  l'après-midi, 
chargé  des  tendresses  de  Julie  et  des  entants. 

C'était,  pour  les  amis  restés  seuls,  un  bon  moment. 
Comme  extra,  une  bouteille  de  vin  cacheté  faisait 
parfois  son  apparition.  Le  sobre  Ouriac,  animé  par 
cette  petite  débauche,  rappelait  d'interminables  sou- 
venirs d'enfance,  évoquait  à  son  hôte  les  visages 
chers  et  lointains  de  <.<  ses  vieux  ».  La  pesante  cha- 
leur de  juillet  plongeait  dans  un  lourd  et  étincelant 
silence  le  jardin  aux  arbres  immobiles  et  le  quartier 
désert.  De  temps  en  temps  un  grondement  mystérieux 
rappelait  les  fauves  captifs. 

Ce  jour-là,  les  deux  compagnons  mangeaient  sans 
parler,  et  leur  préoccupation  était  la  même.  Ils  la 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  95 

sentirent    si    vivement    qii*Oiirlac,    plus    impatient, 
l'exprima. 

—  Qu'a  donc  notre  Marianne  depuis  une  semaine? 
Elle  est  changée.  Elle  si  bavarde...  plus  trois  paroles, 
le  piano  muet...  Ce  n'est  pas  le  voisin,  le  petit 
violoniste?... 

—  Non,  non,  lit  Gouvès  soucieux.  Je  l'ai  ques- 
tionnée. Mais  elle  tient  de  son  père,  qu'on  aurait 
brûlé  vif  plutôt  que... 

Il  n'acheva  point,  laissa  choir  sa  fourchette 

—  Ah,  misère  de  moi!  Belle,  pauvre,  ar- 
dente... 

—  Et  fière,  tu  le  répètes  toujours. 

—  Certes,  lière...  mais  jusqu'à  se  vendre,  pour 
éviter  la  vie  humble  et  maussade  que  nous  avons 
menée. 

—  Tu  m'épouvantes. 

—  Je  connais  ma  fille...  Elle  est  ma  révolte  de 
vingt  ans.  J'ai  eu  toutes  les  ambitions,  tous  les  désirs, 
tu  m'entends,  et  puis  j'ai  entrevu  une  lumière  plus 
vive...  et  je  cours  encore  après  elle.  Elle  n'aura  pas 
ma  résignation,  ni  la  folie  scientifique  qui  m'a 
sauvé...  Le  seul  remède,  le  mariage...  Coquilet 
l'aime,  je  ne  me  trompais  point.  Il  me  l'a  presque 
avoué  l'autre  soir.  Elle  ne  l'aime  point,  ce  malheu- 
reux timide,  empêtré  dans  sa  barbe. 

—  En  aime-t-ellc  un  autre?... 


%  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

—  Je  l'ignore...  Tiens,  changeons  de  sujet,  cela 
me  bouleverse... 

Ourlac  vit  les  bons  yeux  humides  et  n'insista 
point. 

Ils    achevaient    mélancoliquement    leur    dînette 
quand  survinrent  Robert,  inquiet  et  nerveux,  accom- 
pagné de  Nicolas  Roumine,  beau  vieillard  tout  blanc , 
au  regard  calme  et  profond. 

Robert  s'était  promis  de  renouer,  entre  les  deux 
provinciaux,  des  rapports  que  les  occupations  diverses 
et  l'absence  avaient  rompus  depuis  plusieurs  années. 

L'entrevue  s'annonçait  cordiale.  Roumine,  esprit 
encvclopédique,  plusieurs  fois  banni  à  cause  de  ses 
opinions  révolutionnaires,  avait  profité  de  l'exil  pour 
acquérir  des  notions  de  tout.  Sur  la  vaste  nature  im- 
mobile et  mouvante  il  avait  mené  une  scrupuleuse 
enquête,  dont  le  résultat  fut  un  amour  invincible  de  la 
Liberté  sous  toutes  ses  formes,  physique,  métaphy- 
sique et  morale.  11  en  était  résulté  une  œuvre  de 
longue  haleine  :  Vlsoléy  qu'il  morcelait  en  brochures 
de  propagande.  Éloquent,  généreux,  agitateur  incor- 
rigible, il  s'était  installé  avec  sa  fille,  son  seul  compa- 
gnon, en  haut  du  faubourg  du  Temple,  en  plein  centre 
ouvrier.  Là,  sous  les  yeux  dorés  de  son  chat  favori 
Belzébuth,  il  travaillait  du  matin  au  soir  à  des 
besognes  de  manœuvre,  revisant  des  tables  de  loga- 
rithmes et  des  calculs  astronomiques.  De  temps  en 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  97 

temps,  les  sociétés  savantes  de  France,  d'Angleterre 
et  d'Allemagne  recevaient  ses  communications.  On  le 
respectait,  mais  on  le  tenait  à  l'écart,  en  se  servant 
de  lui,  car  il  passait  pour  avoir  des  relations  sus- 
pectes. 

De  fait,  les  rapports  de  Degraize  et  de  ses  subal- 
ternes mentionnaient  les  visites  fréquentes  à  l'humble 
logis  du  savant  des  principaux  meneurs  anarchistes. 
Les  compagnons  le  vénéraient  comme  un  théoricien  des 
plus  solides  et  donnaient  sa  vie  en  exemple.  Parfois, 
il  faisait  son  apparition  dans  une  réunion  publique  au 
milieu  d'un  respectueux  silence.  Il  prêchait  une  doc- 
trine obscure,  mêlée  de  charité  et  d'audace,  car  ces 
frontières  de  la  pensée  sociale  sont  hérissées  de  con- 
tradictoires, mais  sa  verve  nourrie  et  la  netteté  de 
son  débit  venaient  à  bout  des  plus  rétifs.  Lors  des 
attentats  et  des  bombes,  la  vie  lui  devint  difficile.  Les 
journaux  bourgeois  le  traînaient  dans  la  boue,  le  ren- 
daient responsable  des  catastrophes,  réclamaient  son 
arrestation.  A  maintes  reprises,  on  perquisitionna 
i  chez  lui,  vainement  du  reste,  car  il  mettait  sa  cor- 
!  respondance  en  lieu  sûr.  Degraize  le  connaissait  bien. 
Il  recevait  la  police  avec  une  froideur  hautaine,  gar- 
dait son  chat  sur  ses  genoux,  tandis  qu'on  éventrait 
les  placards.  Pour  finir,  Jeanne  Roumine,  aimable, 
ironique  et  jolie,  offrait  à  boire  aux  persécu- 
teurs. 


98  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

Il  laissait  sa  fille  entièrement  libre,  ne  s'enquérant 
point  de  sa  conduite,  et  lui  témoignait  une  tendresse 
discrète,  sans  expansion.  Elle  rangeait  sa  bibliothèque 
nombreuse  et  soignée,  s'occupait  du  ménage,  l'enve- 
loppait d'une  humeur  égale.  Elle  conservait  les  appa- 
rences et  rentrait  chaque  soir  au  logis,  sourde  aux 
plaintes  d'AudilTret,  qui  eût  voulu  l'avoir  toute  à  lui. 
Elle  tenait  du  vieillard  son  éducation,  car  la  mère  était 
morte  de  bonne  heure  et  l'indépendance  de  la  petite 
la  faisait  renvoyer  de  tous  les  pensionnats.  Il  lui 
apprit  l'allemand,  l'anglais,  un  peu  de  latin  et  Tastro- 
nomie.  Cette  dernière  science  la  passionnait.  Par  les 
soirées  chaudes  de  Paris,  ils  montaient  en  haut  de 
Belleville,  et,  sur  le  clair  espace  des  nuits,  il  lui  d-é- 
Eommait  les  constellations,  lui  expliquait  la  formation 
des  mondes. 

Pour  lui  venir  en  aide  de  manière  efficace,  Jeanne 
Pioumine,  abandonnant  l'espoir  d'obtenir  jamais  ses 
diplômes,  entrait  courageusement  dans  une  grande 
maison  de  modes  de  la  rue  de  la  Paix.  Naturellement 
adroite  de  ses  mains,  elle  touchait  un  joli  salaire; 
les  «  premières  »  l'appréciaient,  lui  confiaient  les 
besognes  délicates,  lui  évitaient  les  veilles  et  les 
fatigues.  Le  soir,  au  sortir  de  l'atelier,  Auditïret  venait 
l'attendre  et  la  reconduisait  chez  elle. 

Elle  fit  ainsi  la  connaissance  d'humbles  ménages 
d'employés  et  notamment  de  Louisette  Lupit,  trollin 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  99 

avant  d'être  modèle,  trop  fantaisiste  pour  se  plier  à 
une  discipline.  Jeanne,  héritière  de  l'altruisme  pater- 
nel, prit  en  affection  cette  pauvre  petite,  jolie  et  dé- 
bile, sans  mère,  comme  elle,  soutien  d'un  père  âgé 
et,  en  outre,  chargé  d'orphelins.  Au  plus  vaillant,  au 
plus  cher  ami  d'Audiffrel,  au  noble  cœur  qu'était 
Roberl,  Jeanne  Roumine  confia  ces  malheureux.  Par 
Robert,  Louisette  entra  dans  l'atelier  d'Avan;  le  père 
Lupit,  en  sus  de  son  emploi  à  la  compagnie  d'assu- 
rances, obtint  des  copies  théâtrales.  Ainsi  le  petit 
monde  s'entr'aide  et  la  fraternité  des  pauvres  est  la 
beauté  morale  des  grandes  villes. 

Roumine,  à  la  vue  du  chien  chloroformé,  eut  un 
mouvement  de  dégoût  : 

—  Comment  supportez-vous  cet  abominable  spec- 
tacle? 

—  Il  n'est  pas  mort,  votre  ouvrier?  demanda 
Robert,  goguenard. 

Gouvès  haussa  doucement  les  épaules.  Depuis  long- 
temps, il  avait  pris  son  parti  des  «sacrifices  utiles». 

Après  un  retour  vers  le  passé,  on  causa  des  évé- 
nements récents,  desattentats  anarchistes  dont  s'épou- 
vantaient la  presse  et  le  public. 

—  Vos  bombes  valent  mon  chloroforme,  hommes 
>ensibles,  dit  Gouvès  ironiquement. 

Robert    s'assura    qu'ils   étaient    bien    seuls,    car 


BIBKOTHECA   ) 


100  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

l'honnête  visage  d'Oiirlac,  rencontré  chez  les  Liipit, 

lui  inspirait  confiance,  puis,  avec  lenteur  : 

—  On  en  verra  d'autres.  La  doctrine  semée  lève. 
Papa  Roumine,  attendez-vous  à  la  visite  de  Degraize. 

—  Je  l'ai  vu  l'autre  soir,  ce  Degraize.  Il  n'est  pas 
sympathique. 

—  Tu  as  de  fâcheuses  relations. 

Roumine,  penché  sur  les  dessins  d'Ourlac,  fit  la 
moue. 

—  Et  où  rencontres-tu  ce  roussin,  mon  perquisi- 
teur  habituel  ? 

—  Chez  Yalère,  cousin  de  Mercier,  grâce  à  qui  j'ai 
ce  laboratoire. 

A  ce  nom,  Robert  eut  un  soubresaut. 
Roumine  poursuivait  : 

—  Drôle  de  corps,  ce  Valère.  Il  m'a  prié  d'aller  chez 
lui...  L'année  dernière,  vers  cette  époque-ci.  Déjà  il 
•songeait  à  ce  terrible  projet  de  loi  que  Leserpe  a  pré- 
senté au  Parlement...  Je  me  rends  rue  Saint-Honoré. 
Hôtel  splendide,  cabinet  de  travail  princier.  Des  ta- 
bleaux, des  statues,  un  musée.  Le  gaillard,  à  tête  de 
poisson  gelé,  me  reçoit  fort  aimablement,  me  fait 
asseoir,  et,  pendant  deux  heures,  nous  causons  anar- 
chie, il  m'interroge,  peu  mais  bien,  évite  les  person- 
nalités, m'interrompt  par  des  remarques  justes.  Puis, 
au  moment  du  départ  :  «  Tous  êtes  un  convaincu, 
monsieur  Roumine.  Mais  vous   faites  fausse  route. 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  101 

Votre  doctrine  réclamerait  des  saints.  Et  elle  est  le 
refuge  —  il  hésita  un  instant  —  des  autres.  » 

—  Des  autres...  Il  en  reste  quelques-uns  en  dehors 
de  l'anarchie...  grommela  Robert  mécontent. 

—  Moi  qui  connais  pas  mal  de  gens  et  qui  laisse 
causer,  ajouta  Ourlac,  je  puis  vous  dire  que  ce  Valère 
a  de  la  sympathie  pour  les  révoltés.  Il  les  combat,  par 
esprit  de  corps,  en  loyal  opportuniste,  mais  son  avis 
intime  est  que,  sur  beaucoup  de  points,  la  société  est 
mal  faite.  Cet  homme  a  une  souffrance  cachée,  cause 
de  sa  misanthropie  :  sa  femme. 

—  Comment  cela?  lit  Gouvès,  qui  savait  Marianne, 
depuis  la  permission  obtenue  pour  Paul,  inlimement 
liée  avec  Henriette  Valère. 

—  Oh!  cette  femme,  c'est  un  abîme. 

Le  peintre  époussetait  sa  feuille  nonchalamment. 

—  Quoi  de  précis? 

— ■  Rien,  ainsi  qu'en  ces  sortes  d'aflaires. 

—  Des  calomnies,  alors... 

Et  Gouvès  secoua  ses  robustes  épaules;  puis,  brus- 
quement, pour  changer  de  sujet,  s'adressant  à  Robert  : 

—  Etnotre  Goquilet,  qu'en  faites-vous? 

—  Il  est  auprès  d'un  pauvre  diable  de  notre  con- 
naissance. Oh,  un  résigné  celui-là,  un  petit  employé, 
nommé  Lupit,  qui  s'est  blessé  au  coude...  L'abcès 
progresse,  paraît-iL..  Peut-être  même  consultera-t-on 
le  chirurgien  Cornet. 


102  SÉBASTIEN  GOL'VÈS 

—  Lupit...  Lupit...  Ah,  j'y  suis.  Ma  fille... 

—  A  élé  visiter  ces  malheureux  en  ma  compagnie, 
Taulre  jour,  dit  Ourlac. 

—  Je  sais,  répliqua  Robert.  Paris  est  une  grande  '- 
province.  J'admire  l'esprit  charitable  de  W'  Marianne. 
Si  toutes  les  dames  lui  ressemblaient... 

Il  devint  visible  que  Roumine  avait  sur  les  lèvres  I 
des  questions  qu'il  ne  fit  pas.  De  l'anarchie,  on  passa 
aux  explosifs,  on  discuta  leur  valeur  relative.  Bien  en  I 
vue,  sur  la  table,  un  flacon  d'acide  picrique  cristallisé 
jouait  le  rôle  de  témoin  muet. 

—  Me  le  confiez-vous?  demanda  Robert,  moitié 
plaisant,  moitié  sérieux. 

—  Jamais  de  la  vie,  par  exemple!  Enfant,  c'est 
vous  que  vous  feriez  sauter  en  manipulant  cette  sub- 
stance!... 

Le  mot  «  substance  y>,  très  accentué,  portait  tout  le 
poids  de  l'indignation  méridionale.  Le  savant  prit 
le  flacon,  le  serra  dans  une  vitrine,  qu'il  ferma  à 
clef. 

Après  un  court  silence,  Roumine  déclara: 

—  il  faut  laisser  travailler  ces  messieurs.  Adieu, 
mon  ami.  Tu  viendras  à  nous...  tôt  ou  tard.  Surtout, 
achève  vite  ce  chien. 

Le  père  Ensade  rentra,  suivi  de  Guilon  et  porteur 
de  nouvelles  paisibles.  M""'  Gouvès  le  chargeait  d'em- 
brasser son  mari  et  étudiait  au  piano  l'opéra  de  Ber- 


LES  REFLETS  DE  LA  DECOUVERTE  103 

thet.  Les  enfants  avaient  déjeuné  dehors.  Moumette 
•  oiisait  avec  1\P-'  Constans. 

Il  achevait  à  peine  que  de  nouveaux  visiteurs  enva- 
hirent le  laboratoire  :  Marianne,  vive  et  réjouie  ;  Paul, 
guindé,  et  M'"^  Yalère,  autoritaire,  serrée  dans  une 
robe  de  piqué  blanc. 

Quoique  un  peu  impatienté  par  tant  de  distrac- 
tions, Gouvès  fit  bon  accueil  au  cortège.  Les  deux 
femmes  examinèrent  les  instruments  en  détail,  pous- 
sèrent à  leur  tour  des  cris  de  frayeur  à  la  vue 
du  chien,  que  le  savant  fit  emporter  dans  Van- 
nexe. 

Ourlac,  très  occupé  en  apparence,  ne  perdait  de 
vue  ni  les  visages  ni  les  attitudes.  Il  détestait  Hen- 
riette Yalère,  d'abord  par  jalousie  —  n'accaparait- 
elle  pas  l'arnitié  de  Marianne?  —  ensuite  par  crainte 
d'un  danger  réel.  Cette  femme  maigre,  altière,  à 
toupet  jaune  en  plein  soleil,  ne  lui  présageait  rien 
de  bon.  Elle  semblait  de  celles  qui  portent  le  désordre 
dans  un  pli  de  leur  jupe.  Il  remarqua  l'admiration 
de  Paul  aux  pieds  de  cette  madone,  son  empressement 
timide.  Le  pauvre  garçon  était  évidemment  fort  amou- 
reux, en  civil,  mis  avec  une  fausse  élégance  de  pro- 
vincial, redingote  et  chapeau  de  paille.  Il  lui  lança 
un  coup  d'œil  tellement  significatif  que  le  jeune 
homme  rougit. 

—  Combien  de  congé  encore,  petit  ? 


104  SÉBASTIEN  GOUVÈS  ^ 

— ■  Quinze  jours.  Puis,   trois  mois  de    Glermont- 

Ferrand.  Et,  enfin,  ouf!...  la  délivrance  !  -i 

Il  poussa  un  profond  soupir.  Ses  beaux  yeux,  qu'il 

tenait  de  sa  mère,  s'emplirent  de  mélancolie. 
Ourlac  baissa  le  ton  : 

—  Il  faudra  travailler,  sitôt  dehors...  Je  suis  à  tes 
ordres,  tu  sais...  mes  humbles  conseils... 

Puis,  imperceptiblement  : 

—  ...  Le  talent  nourrit  l'amour. 

—  Mon  bon  Zebio!... 

Le  peintre  sentit  sur  son  épaule  une  main  trem- 
blante, qu'il  prit  et  serra  avec  force. 

Marianne,  feuilletant  un  atlas,  déclara  nonchalam- 
ment : 

—  Je  passerai  chez  le  concierge  de  M.  de  Laumi- 
nois  demander  ces  planches  de  botanique...  ces 
planches  de  Linné  qu'il  t'a  promises  l'autre  soir. 

Cette  incidente  rendit  Ourlac  rêveur,  mais  passa 
inaperçue,  car  Henriette  Yalère  disait  à  Gouvès,  très 
empressé  : 

—  Mon  mari,  docteur,  tient  absolument  à  vous 
consulter...  pour  ses  humeurs  noires...  suites  d'excès 
de  travail,  qui  redoublent,  paraît-il...  Il  m'a  chargée 
de  vous  demander... 

Le  savant,  que  l'attention  ironique  de  Guilon  gê- 
nait, interrompit  la  belle  visiteuse  : 

—  Madame,    je  suis  aux  ordres    de  votre   mari, 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  105 

quoique  ma  faible   science,  par  rapport  à  celle  de 
votre  cousin  Mercier... 

—  Jeune  homme  ^  la  femme  subtile  s'adressait  à 
Guilon,  —  ayez  donc  l'obligeance  d'aller  prévenir 
mon  cocher  que  je  n'ai  plus  besoin  de  lui...  que  je 
reviendrai  à  pied... 

Quand  l'espion  fut  sorti,  elle  s'expliqua  : 

—  C'est  râm.e  damnée  de  notre  cher  cousin  et  du 
bel  Anatole,  ce  gamin-là.  Il  ne  quitte  pas  l'avenue 
Montaigne.  Je  l'ai  appris  par  Glorinde,  ma  femme  de 
chambre...  Où  en  étais-je?  Oh,  Yalère  n'a  aucune  — 
ce  fut  appuyé  d'un  geste  dur  —  aucune  confiance  en 
Ephraïm.  D'ailleurs,  si  vous  gardez  quelque  scrupule, 
la  consultation  prendra  l'aspect  d'une  visite  de  poli- 
tesse à  l'occasion  du  congé  de  Paul...  — elle  se  reprit 
—  de  votre  fils.  Est-ce  entendu  ? 

—  Madame... 

Sébastien  s'inclina  profondément  et  songea  : 

—  Elle  est  d'une  jolie  force. 

Guilon  rentra  quelques  instants  après,  essoufflé, 
ayant  accompli  à  la  fois  son  devoir  et  la  commission. 
Il  tenait  à  la  main  un  journal  déplié  : 

—  Encore  un  coup  des  anarchistes  ! ...  chez  le  baron 
de  Hambourg. 

Il  y  eut  une  exclamation  générale.  Henriette  Yalère, 
nerveuse,  prit  son  face  à  mains  d'écaillé  à  tige  d'or 
et  lut  l'article  à  haute  voix,  scandant  les  syllabes. 


106  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Somme  toute,  beaucoup  de  bruit  pour  rien.  Un  pétard 
devant  Thôtel  du  baron  Jacob,  un  enfant  évanoui 
et  personne  d'arrêté...  «  Les  recherches  continuent. 
I\l.  Degraize  est  sur  la  bonne  piste  »,  concluait  le 
compte  rendu. 

—  Allons,  tant  mieux,  ajouta  la  lectrice. 
Puis,  langoureusement  : 

—  ...Les  malheureux  n"ont  pas  tout  à  fait  tort... 
On  constate  partout  bien  de  l'injustice  et  de  la 
misère. 

—  Et  puis,  il  fait  si  chaud. . . 

Ourlac  sourit;  cette  acceptation,  par  les  million- 
naires, des  théories  subversives  l'enchantait.  Il  est 
beau,  dans  un  riche  salon,  sous  l'œil  ironique  dei 
tableaux  de  maîtres,  et  tandis  que  rafraîchissent  le; 
boissons  glacées,  de  couvrir  d'anathèmes  l'égoïsme 
bourgeois  et  de  proclamer  sa  déchéance. 

—  Regarde,  toi  qui  es  artiste,  si  c'est  ravissant., 
comme  on  me  gâte  ! 

Marianne  montrait  à  Ourlac,  scintillant  à  son  jol 
doigt,  un  anneau  d'or,  avec,  comme  chaton,  un  peti 
masque  finement  ciselé. 

—  C'est  une  bague  italienne,  du  seizième...  Ui 
cadeau  de  M"'  Yalère...  Les  belles  y  mettaient  leu 
poison. 

—  Charmant,    en   vérité.    Aujourd'hui,   elles  le 
mettent  autre  part,  les  belles,  leur  poison. 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  107 

Elle  peintre,  distrait,  reprit  sa  besogne. 

—  C'est  vilain  de  bouder,  murmura- t-elle. 
Puis,  plus  haut  : 

— •  Papa,  quand  tu  auras  une  belle  expérience  en 
frain,  fais-nous  signe.  Henriette  voudrait  y  assister. 

— •  Certes,  mignonne.  Mais  mes  pauvres  expé- 
riences n'ont  guère  d'intérêt  que  pour  les  initiés,  et 
je  craindrais... 

—  Ne  craignez  rien...  Je  comprends  tout  lorsqu'on 
m'explique...  et  je  suis  infiniment  curieuse... 

Avec  une  mine  d'enfant  gâté,  qui  lui  allait  mal,  la 
belle  amie  continuait  d'inspecter  les  armoires.  Un 
flacon  étiqueté  Curare  l'intrigua.  Gouvès  l'assura 
qu'il  était  vide. 

—  N'importe,  je  veux  me  rendre  compte. 
Puis,  l'objet  dans  la  main  : 

—  Une  goutte  et  tout  se  délie...  Une  douleur 
brève,  sans  doute...  et  puis  les  portes  inconnues... 
Ah,  l'immensité  noire  ou  blanche...  Pauvre  chose qu.^. 
la  vie  humaine  ! 

Ce  fut  d'un  accent  tel  que  Paul  tressaillit.  Llle  mî 
retourna,  et,  avec  un  sourire  : 

—  ...  Que  la  vie  humaine...  sans  Tamour. 
Oarlac  ne  perdit  rien  de  celte  petite  scène. 


Une  fois  dehors,  Ilenrieito  dit  à  Mai'iaimo: 


108  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

—  C'est  un  grand  homme  que  votre  père.  Il  a  le 
«  signe  »...  El  quelle  belle  voix  musicale...  chaude... 
prenante...  Je  serais  étonnée  s'il  ne  faisait  pas,  d'ici 
peu,  quelque  trouvaille  retentissante. 

—  Je  l'espère,  soupira  la  jeune  fille.  Il  l'a  bien 
mérité,  le  chéri... 

—  Tous  Tadorez. 

—  Pour  lui,  je  sacrifierais  tout,  ma  jeunesse... 

—  Votre  charme,  votre  beauté... 

—  Vous  me  prêtez  plus  que  je  n'ai.  Même  char- 
mante et  belle,  je  m'immolerais  à  mon  père. 

Tous  trois  suivaient  sans  parler  les  ombreuses  allées 
du  jardin.  On  ne  rencontrait  que  quelques  rares 
passants  et  des  gardes  bâillant  de  chaleur.  Paul  rumi- 
nait son  amer  bonheur.  Depuis  sa  première  visite  à 
Ihôlel  du  faubourg  Saint-Honoré,  pour  remercier 
Valère  de  ses  démarches,  il  était  amoureux  fou  de 
cette  femme  dont  l'élégance,  la  haute  allure,  la  dureté 
même  le  grisaient.  Elle,  de  son  côté,  blasée  de  dé- 
bauches, s'était  jetée  goulûment,  selon  sa  nature 
avide,  sur  cette  na'ive  proie.  Elle  avait  mené  la  chose 
vivement,  provoquant  l'aveu,  un  certain  soir,  au 
balcon,  sous  les  étoiles,  après  une  causerie  intime, 
savourant  le  frémissement  de  ce  joli  garçon  timide, 
qui,  penché  sur  les  beaux  bras  nus,  n'embrassait  que 
le  bout  des  doigts  avec  un  tendre  soupir.  Et,  pour 
retrouver  ce  soupir,  plus  cher  que  les  paroles  banales. 


KES  P.EFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  109 

elle  mullipliail  les  rencontres,  les  rendez-vous  hâtifs, 
qui  excitent  le  désir,  préparent  la  volupté  par  la  mé- 
lancolie. Ils  s'écrivaient  sous  des  prétextes  divers. 
Glorinde  courait  rue  Lhomond,  remettait  de  brefs 
billets  parfumés  et  remportait  de  longues  lettres,  car 
Henriette  adorait  le  risque  et  se  souciait  peu  des 
alertes.  Valère  en  avait  tant  vu  !  Renseigné  maintes 
fois,  il  demeurait  impassible  et  rigide,  enfouissait  en 
lui  des  sentiments  dont  nul  ne  connaissait  la  force  ni 
la  conduite. 

La  vie  de  cet  homme  était  un  perpétuel  mystère, 
une  prison  froide  aux  murs  nus.  Il  avait  à  prix 
d'or  étouffé  le  scandale,  héroïquement,  tacitement, 
quand  la  fièvre  de  son  étrange  compagne  avait  pris 
une  tournure  cruelle,  s'était  attaquée  à  Tinno- 
cence;  le  jeu  avec  Paul,  pour  rester  dans  les  lois 
naturelles,  était  de  cette  sorte.  Elle  désorganisait  un 
cœur  neuf.  Et  elle  s'attardait  à  ce  travail,  ne  se  don- 
nant que  peu  à  peu,  bien  décidée  à  une  rupture 
brusque,  quand  son  plaisir  serait  tari.  C'était  son  châ- 
timent, cette  lassitude  au  bout  de  la  quête  perpé- 
tuelle. L'âme  morose  et  pleine  de  dégoût,  elle  faisait 
alors  des  retraites  au  bord  de  la  mer  ou  dans  la  mon- 
tagne, seule  avec  son  chien  favori  et  des  poisons  qui 
l'engourdissaient,  lui  versaient  un  peu  d'oubli. 

Dans  ces  heures  apaisées,  les  baHements  plus  forts 
do  son   cœur  au  crépuscule  et   une   inexprimable 

10 


110  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

angoisse  lui  rappelaient  qu'elle  portait  une  maladie 
danpereuse,  un  anévrisme  venu  de  son  père,  fréné- 
tique et  brutal,  lésion  qui  la  livrait  au  vice  dans  la 
crainte  incessante  de  la  mort.  Ainsi  menait-elle  son 
existence  tragique. 

Et  voilà  que  soudain,  marchant  entre  le  frère  et  la 
sœur,  elle  sentit,  sous  le  sein  gauche,  le  coup  de  lan- 
cette précis  et  redouté  qu'elle  appelait  son  a  aiguil- 
lon D.  Ses  traits  prirent  quelque  chose  de  hagard. 
Elle  s'assit  une  seconde  sur  un  banc,  devant  une 
pelouse,  et  rassura  ses  compagnons  : 

—  Mes  petits,  un  jour  à  Venise,  au  c]'épuscule,j'ai 
cru  que  c'était  la  fm,  que  j'allais  disparaître.  Je  pre- 
nais mon  parti  de  ce  départ  brusque,  dans  un  des 
plus  beaux  décors  du  monde,  car...  ne  vous  inquiétez 
pas,  cela  diminue...  c'était  place  Saint-Marc,  enavril, 
et  je  me  fis  apporter  une  chaise  du  café  Florian. 
Seule,  nul  ne  s'occupa  de  moi.  J'avais,  comme  c'est 
mon  habitude,  mon  nom  et  mon  adresse  dans  mon 
porte-monnaie  et  un  petit  scapulaire  dldentilé  sur  ma 
poitrine...  Je  jouissais  de  cet  alanguissemenl,  de  ce 
que  j'estimais  mon  dernier  regard...  ample  et  lourd 
de  regrets.  Oh,  la  douce  caresse  de  l'ombre  sur  les 
Procuraties,  du  soleil  mourant  sur  le  bijou  doré,  les 
dômes,  les  colonnettes,  les  chevaux,  le  portique!... 
Oh,  la  bienveillante,  la  savoureuse  mort! 

Paul,  égaré,  lui  prit  la  main,  froide  et  vibrante,  la 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  111 

porta  à  ses  lèvres.  Mais  elle  s'inclina  vers  Marianne  : 

—  Je  ne  serai  plus  là,  et  vous,  qui  êtes  croyante, 
vous  penserez  à  moi,  ma  chérie,  au  cours  de  vos 
prières,  quand  vous  en  serez  à  l'examen  des  péché?, 
car  ce  fut  un  péché  de  me  connaître.  La  vie  est  mons- 
trueuse et  douce...  Peu  de  poètes  ont  rendu  sa  traî- 
trise... et  les  mots  font  piètre  besogne  en  face  des  sen- 
timents profonds... 

Elle  eut  un  sourire  navré. 

—  Voyez,  cela  me  rend  bavarde...  Et  cette  idée 
éterneiiement  présente  m'ouvre  des  abîmes...  des 
abîmes  de  tendresse  cruelle...  C'est  fini...  la  crise... 
celte  fois  encore... 

Ils  continuèrent  une  heure  environ  leur  lente  pro- 
menade devenue  grave;  puis,  malgré  les  objurgations 
de  Paul  et  sa  mauvaise  humeur,  les  femmes,  prétextant 
des  courses  urgentes,  décidèrent  de  se  séparer. 

Quand  la  svelte  silhouette  noire  de  Marianne  eut 
disparu  au  tournant  d'une  allée  : 

—  A  mon  tour,  dit  Ileni'iette.  Pourquoi  cet  air 
renfrogné?  Vous  savez  que  j'entends  être  libre... 

—  Libre  de  me  torturer...  murmura-t-il  d'une  voix 
sombre...  Je  vous  aime.  .  je  l'aime...  et  tu  prétends 
m'aimer...  Puis,  quaud  vient  riieure... 

—  Quelle  heure?...  Celle  du  berger...  Et  où...  chez 
toi...  chez  moi...  ta  l'hôtel,  comme  une  fille...  dans  la 
rue  ? 


112  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Celait  son  désespoir,  au  malheureux  soldat,  de 
n'être  pas  assez  riche  pour  s'offrir  une  petite  retraite 
digne  de  son  amoureuse. 

Henriette,  qui  le  devinait,  continua  : 

—  Sois  raisonnable...  Je  suis  trop  connue  pour... 
ce  que  tu  désires...  Un  hasard,  un  bavardage,  je  se- 
rais perdue.  Mais  bientôt,  Yalère  doit  s'absenter... 

—  Et  moi  aussi,  puisque  je  rentre  à  Clermont  dans 
quinze  jours. 

—  A  ton  retour,  alors.  Qu'est-ce  que  deux  mois?... 
Ou  bien  j'obtiendrai  une  prolongation,  on  s'organi- 
sera. D'ici  là,  il  faut  être  pru dénis.  Et  rappelle-toi 
qu'avant  le  départ,  nous  devons  aller  à  la  campagne... 
c'est  promis...  tous  deux...  par  les  bois  et  les 
plaines...  à  Fontainebleau,  Sénart,  où  tu  voudras... 
Enfant...  vite...  embrasse  ta  méchante. 

Il  n'y  avait  personne,  qu'une  petite  fille  et  une 
vieille  femme.  Elle  lui  tendit  ses  lèvres  chaudes  :  il 
était  vaincu. 

Comme  elle  s'en  allait,  d'un  pas  ralenti  par  sa  suf- 
focation récente,  lui  se  sentit  accablé  d'une  extraor- 
dinaire tristesse  et  il  la  regardait  diminuer  dans 
l'espace  lumineux  et  tranquille,  tandis  qu'elle  gran- 
dissait en  son  amour  des  diverses  ténèbres  qui  l'en- 
touraient. Il  résolut  de  tinir  l'après-midi  chez  le 
sculpteur  Avan.  Celui-ci  avait  fait,  l'année  précé- 
dente, le  buste  en  marbre  de  la  tourmenteuse,   un 


LES  REFLETS  DE  LA  DECOUVEKTE  113 

chef-d'œuvre.    Il  gardait  la  maquette   en  son  ate- 
lier. 


Marianne  se  hâte  vers  son  destin.  Elle  suit  ces  quais 
ensoleillés  dont  Ourlac  lui  a  fait,  en  termes  inoublia- 
bles, comprendre  le  charme  et  la  grandeur.  Que  pen- 
serait-il, le  pauvre  Zebio,  s'il  savait  les  intentions  de 
sa  «  Merveille  >)  et  qu'elle,  chaste  et  vierge,  s'apprête 
à  tenter  un  vieillard? 

—  Dès  l'instant  où  j'ai  vu  ce  Gaudulle,  j'ai  com- 
pris qu'il  jouerait  son  rôle...  comédie?...  tragédie? 
Cela  se  juge  ensuite.  Nous  sommes  pauvres  et  mé- 
prisés. Mon  père,  jamais,  n'aura  la  gloire,  et  quelle 
affreuse  fin  de  vie  pour  cet  admirable  savant!  Une 
«  expérience  »,  ai-je  dit  comme  en  rêve,  tout  à  l'heure, 
au  laboratoire...  C'est  bien  cela  :  utie  expérience.,. 
Le  monde  est  tel  que  le  juge  Henriette...  une  assem- 
blée de  fauves...  Courage  donc  à  la  plus  faible...  à  la 
femelle!... 

Elle  eut  un  rire  nerveux  pour  l'injure,  qui  fit  re- 
tourner les  passants.  Quoique  n'étant  jamais  allée  /à, 
elle  connaissait  la  maison  du  Cours-la-Reine. 

—  Le  vieillard  —  elle  se  répétait  ce  mot  comme 
un  opprobre —  le  vieillard  ne  l'attendait  pas...  Quelle 
surprise!  A  elle  de  se  tenir  et  de  se  réserver! ...  Pas 
de  lettres  surtout!...  aucun  vestige. 

10. 


114  SEBASTIEN  GOU\ES 

Deux  jours  après  la  soirée  chez  Mercier,  le  ma- 
gistrat avait  envoyé  aux  Gouvès  une  loge  pour  FOpéra, 
que  l'on  avait  rendue  poliment,  à  cause  de  la  trop 
grande  chaleur. 

—  Il  nous  traitait  en  provinciaux. 

Ensuite,  il  avait  rappelé  une  promesse  en  l'air 
d'atlas  de  botanique  linnéenne.  Mais  le  plus  étran,ae 
était  qu'on  le  rencontrât  fréquemment  dans  ce  quartier 
du  Panthéon  où  ne  s'aventurent  guère  les  Parisiens. 

—  Recommencerait-il  ses  études  de  droit?  deman- 
dait Paul  en  riant. 

—  De  sa  passion,  je  ne  puis  douter.  Quel  regard, 
s'il  pénètre  le  mien  ;  quel  frémissement  du  visage  î  11 
n'est  pas  laid,  il  a  même  grand  air.  De  tous,  il  semble 
le  moins  lâche,  et  son  pouvoir  est,  dit-on,  ininii. 

Pour  mieux  réfléchir,  elle  s'accouda  au  parapet, 
comme  une  mendiante  ou  une  vagabonde,  et  les 
remous  dorés  du  fleuve  lui  infligeaient  des  images 
dégradantes. 

Elle  s'interpehait,  en  vraie  Provençale  : 

—  Tu  vas  te  vendre,  toi  la  fière  Marianne,  ou  tout 
au  moins  te  proposer.  Et  ton  déshonneur  ne  tuera-t-il 
pas  ce  père,  que  tu  veux  à  tout  prix  sauver?... 

Elle  se  faisait  ces  pâles  objections  dans  un  désir  de 
réprimande  facile,  car  elle  n'ignorait  pas  que  le  père^ 
et  la  mère  admettraient  d'elle  les  plus  étranges  ca- 
prices, tant  ils  la  jugeaient  un  être  supérieur,  à  Pécari 


LES  KEKLETS  DE  LA  DECOUVERTE  115 

des  autres,  plus  haut  qu'eux,  dont  on  ne  discute  pas 
les  motifs.  Elle  était  loin  de  soupçonner  les  inquié- 
tudes à  son  suJHt.  a  Mon  garçon  »,  l'appelait  Gouvès. 
Souvent,  dans  leurs  causeries,  elle  l'avait  préparé  à 
un  coup  de  tète,  averti  d'un  besoin  d'indépendance 
presque  sauvage,  répétait-elle,  et  elle  ajoutait  : 

—  C'est  toi  qui  consoleras  maman.  Mais  jamais, 
jamais,  quoi  qu'il  arrive,  je  ne  .cesserai  de  vous  voir. 

Son  raisonnement,  bien  mûri,  était  tel  : 

—  Ma  beauté  ne  durera  qu'un  jour.  Et  celte  beaulé, 
en  se  sacrifiant,  sauve  la  renommée  de  Sébastien 
Gouvès  et  assure  sa  mémoire.  Car  la  force  de  l'argent 
qui  soutient  un  mérite  réel  est  invincible.  L'autre 
voie,  l'hypothèse  d'un  amour  féerique,  le  prince  et 
Cendrillon  :  une  chimère.  Inconvénient  de  la  route 
réelle  :  ce  que  le  monde  appelle  déconsidération.  Elle 
cède  vite,  si  le  mariage  est  au  bout,  ou,  à  défaut  du 
mariage,  une  situation  sûre  et  propice.  Quant  aux 
droits  du  cœur,  à  ce  qu'une  fille  ardente  peut  espérer 
de  la  vie,  pures  ou  impures,  les  brèves  joies  seront 
les  mêmes,  suivies  des  mêmes  larmes  fatales. 

Les  reflets  du  fleuve  lui  brûlaient  les  yeux;  elle 
reprit  sa  marche.  Ce  qui  longtemps  l'avait  arrêtée,  le 
seul  obstacle,  la  religion  cédait.  La  semaine  précé- 
dente, un  vieil  abbé  du  Midi,  nommé  Cuypin,  l'ancien 
confesseur  de  M""  Gouvès,  était  venu  rue  Lhomond. 
Onctueux,  béat,  la  face  souriante  et  de  propos  fades, 


116  SEBASTIEN  GOLVÈS 

il  n'eût  rien  compris  à  des  aveux  qui  l'eussent  fait 

croire  à  une  monstruosité  ou  à  une  cupidité  basse. 

—  Ne  suis-je  pas  un  monstre,  en  effet?  Du  fond  de 
mon  enfance  viennent  à  moi  des  souvenirs  troubles. 
Toute  petite  et  déjà  ambitieuse,  je  souffrais  de  notre 
état  plus  que  modeste.  Mais  non  pas  pour  moi;  pour 
lui,  mon  père.  Autour  de  moi,  je  devinais  une  grande 
injustice.  Henriette  a  un  terme  bizarre  :  Vinstinct  de 
la  réprobation.  On  me  traitait  de  sentimentale.  Tout 
élan  refréné  va  nourrir  l'égoïsme.  T'ai-je  assez  mé- 
prisé, Pierre  Trousselin,  et  quel  rôle  joue  ton  sou- 
venir! 

A  mesure  qu'elle  approchait  du  Cours-la-Reine,  son 
dessein  devenait  précis  :  d  Mener  et  dominer  les 
maîtres,  et,  puisque  tout  n'est  qu'illusion,  régner  sur 
un  monde  illusoire.  La  porte  qu'on  va  t'ouvrir,  Ma- 
rianne, se  refermera  pour  jamais  sur  toi.  Durcis  ton 
cœur  et  tombe  les  yeux  ouverts,  puisque  tu  préfères 
cette  chute-là  aux  lentes  destructions  de  la  misère.  » 

Gaudulle  ne  la  laissa  pas  réfléchir  plus  avant.  Intro- 
duite par  un  domestique  stylé,  elle  traversa  plusieurs 
pièces  d'un  luxe  grave,  et,  frémissante  et  rose,  fut 
reçue,  par  le  cérémonieux  magistral,  dans  un  vaste 
cabinet  décoré  de  tapisseries. 

La  physionomie  glabre,  faussement  austère  et  peu 
lisible,  dissimulait  mal  une  fatuité  mêlée  de  surprise. 
Sa   parfaite  élégance    le  rendait  jeune    et  presque 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  117 

aiiréable.  Il  la  fit  asseoir  el  s'informa  de  ses  nouvelles 
avec  une  politesse  raffinée;  puis,  d'un  ton  paternel  : 

—  Quelle  rare  circonstance  me  vaut,  mademoiselle, 
la  grâce  infinie  de  votre  visite?  Sachez  qu^à  tout  hasard, 
pour  vos  moindres  désirs,  je  suis  votre  humble  servi- 
teur. 

Cependant,  il  admirait  le  frais  visage  aux  lignes 
idéales,  la  pâleur  ambrée  des  petites  mains,  l'har- 
monie du  corps  jeune,  invisible  et  visible  sous  la 
mousseline  noire. 

Un  instant,  elle  eut  l'envie  de  se  sauver,  comme 
une  folle;  mais  elle  se  ressaisit  vite  et  commença  d'une 
voix  altérée,  peu  à  peu  plus  ferme  : 

—  Monsieur,  je  veux  être  avec  vous  entièrement 
franche,  quelque  insolite  que  soit  mon  audace.  Il  m'a 
semblé,  lors  de  la  soirée  chez  le  docteur  Mercier,  que 
vous  nous  portiez  de  l'intérêt.  Moi-même,  j'étais  émue 
par  votre  langage  et  la  hardiesse  de  vos  convictions, 
car  je  n'estime  rien  tant  que  le  courage.  Or,  voilà  : 
nous  sommes  seuls  ici,  perdu  dans  cette  immense 
ville  où  nous  nous  sommes  aventurés  à  la  légère,  en 
butte  à  toutes  sortes  de  traquenards  que  je  devine  et 
qui  m'épouvantent.  Mon  père,  honnête  et  génial,  mais 
ignorant  des  réalités  de  la  vie,  se  laissera  prendre  au 
moindre  piège.  Ce  sera  pour  lui  la  mort,  et,  pour  la 
science,  une  perte  irréparable.  Car  il  a,  je  le  sais,  dans 
ses    cartons,    plusieurs    découvertes   toutes    prêtes. 


118  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

auxquelles  ne  manque  que  la  difficile  sanction  des 
Académies.  Il  est  au  moins  à  craindre  qu'on  ne  le  fasse 
attendre  et  le  décourage.  Alors,  je  viens  vous  de- 
mander votre  appui. 

Ici,  elle  prit  haleine,  et  lui,  bien  que  fort  défiant,  ne 
douta  plus  de  sa  sincérité. 

—  Certes,  mademoiselle  —  la  contagion  du  vrai 
est  telle  qu'il  en  oubliait  son  attitude  —  certes,  je 
suis  prêt  à  vous  être  utile,  si  toutefois  vous  précisiez 
dans  quel  sens  mon  intervention... 

Elle  se  leva,  enhardie,  agitée  et  magnifique  : 

—  Il  ne  s'agit  pas  d'intervention  immédiate  et  je  ne 
saurais  préciser.  Il  s'agit  d'une  ressource  en  cas  de 
danger,  d'une  main  perpétuellement  tendue.  Apprenez, 
monsieur,  que  j'ai  pour  mon  père  un  amour  et  une 
vénération  sans  bornes,  capables  de  provoquer  une 
démarche  aussi  folle. 

—  Nullement  folle... 

—  Si,  votre  juste  étonnement  se  lit  dans  vos 
regards.  Je  ne  connais  à  Paris  que  M""  Valère,  et 
depuis  peu.  Faut-il  être  absolument  franche?...  Je  me 
méfie  de  certaines  gens,  de  leur  trop  vif  empressement 
à  servir  mon  père  ;  je  redoute  qu'on  ne  veuille  l'exploi- 
ter. Il  nous  faut  un  appui...  solide...  et  redoutable... 
Un  chevalier.  Youlez-vous  être  ce  chevalier? 

Elle  s'arrêta,  ayant  dit  nettement  ce  qu'elle  pouvait 
dire.  Ses  beaux  veux  jetaient  des  lueurs  humides.  Lui, 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOL  VERTE  110 

d'un  geste,  l'assura  qu'il  la  comprenait  ;  puis,  érnu  par 
les  avantages  inexprimés  d'un  pareil  aveu  : 

—  Mon  influence,  mon  crédit  sont  peu  de  chose; 
mais  votre  éloquence  me  touche  assez,  mademoiselle, 
pour  que  je  les  mette  aussitôt  à  vos  pieds,  avec  une 
loyauté  égale. 

Il  lui  tendit  la  main  qu'elle  prit  et  qui  brûlait. 

—  Cest  ju-ré.  En  toutes  circonstances  vous 
pouvez  et  devez  compter  sur  moi,  même,  ajouta-t-il 
finement,  si  je  devais  sacrifier  quelque  camaraderie 
ou  relation  mondaine.  D'ailleurs,  en  prenant  éven- 
tuellement parti  pour  Sébastien  Gouvès,  ne  suis-je 
pas  sûr  d'être  dans  la  justice? 

Comme  elle  restait  debout,  la  gracieuse  enfant, 
il  se  leva  aussi,  protecteur  et  robuste,  proche  d'elle, 
avec  un  trouble  qui  le  surprit  au  souvenir. 

—  Excusez  si  je  me  diminue  en  sollicitant,  avant 
d'avoir  agi,  ma  récompense  :  la  promesse  d'une 
douce  et  durable  amitié. 

—  Je  promets,  murmura  Marianne  haletante. 
Elle  avait  prévu  cette  grave  minute  et  tenait  les 

yeux   fixés  sur  le  tapis,  où  couraient  des  chimères 
roses. 

—  Une  amitié,  continua-t-il,  entre  un  homme  de 
mon  âge  —  il  évita  le  mot  vieillard  —  et  une  jeune 
iille  adorable,  cela  peut  glisser...  n'est-ce  pas  déjà 
l'ait?...  à  l'amour.  Xe  me  permetlrez-vous  pas  quel- 


1-20  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

quefois  et...  comme  en  rêve  de  vous  parler  d'amour? 
Expert  aux  ruses  de  la  femme,  il  lui  sut  gré  de 
ne  pas  se  révolter  et  d'admettre  aussitôt  ce  qui  était 
falal.  Il  précisa  : 

—  Vous  êles  trop  fmepour  n'avoir  pas  remarqué  j 
l'impression  que  faisaient  vos  charmes.  Yous  saurez! 
plus  tard  si  votre  visite  d'aujourd'hui  ne  tient  pas  un 
peu  du  miracle  et  ne  laisserait  pas  supposer  qu'une] 
passion  muette  attire  son  objet... 

A  ce  moment  et  comme  elle  détournait  la  tèle,  la 
vue  du  cou  ployé,  des  cheveux  en  ondes  vaporeuses,  | 
d'un    trouble    délicat   le   grisèrent,   et    d'une    voix 
éteinte,  penché  sur  l'oreille  mignonne  : 

—  Depuis  cette  soirée  inoubliable,  je  ne  puisque; 
penser  à  vous.  Je  suis  allé  chez  M°"  Yalère  où  j'ei- 
pérais  vous  rencontrer.  J'ai  même  erré  rue  Lhomond, 
oui,  rue  Lhomond,  dans  ce  lointain  quartier,  comme 
un  étudiant,  attendant  que  votre  chère  silhouette 
m'apparût  au  tournant  du  carrefour,  devant  votre 
demeure.  En  vain.  La  glace  ironique  d'un  boulanger 
me  renvoyait  mon  illusion  tenace.  Et  voilà  que  c'est 
vous  qui  venez  maintenant,  que  c'est  vous  qui  sollicitez 
un  petit  service,  chère  Marianne,  divine  créature, 
alors  que... 

Elle  l'interrompit  d'un  soupir  et,  dégageant  sa 
main,  les  yeux  dans  les  yeux,  avec  une  douceur 
ferme  : 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOLVERTE  121 

—  Vous  aurez  le  temps  de  me  confier  ces  choses, 
puisque  nous  devenons  amis.  Une  condition  :  ne  pas 
m'écrire.  Je  suis  fort  surveillée.  Ètes-vous  sûr  de 
vos  gens? 

—  Comme  de  moi-même. 

—  Alors  je  viendrai  ici...  ou  nous  trouverons  un 
autre  endroit,  à  l'abri  des  indiscrets...  Aujourd'hui, 
le  prétexte  de  ma  visite  sera  cet  allas  de  Linné...  que 
vous  avez  promis  à  mon  père. 

Gomme  il  allait  chercher  Vexcuse,  elle  demeura 
seule  quelques  instants,  plus  tranquille  qu'elle  n'eût 
osé  le  croire;  elle  le  jugeait  généreux,  sans  exigence 
immédiate,  et  ses  paroles  émues,  qu'elle  redoutait, 
témoignaient  d'une  réserve  touchante.  Ne  tremblait- 
il  pas  autant  qu'elle  !  Elle  envisageait  froidemen-t 
l'éventualité  d'appartenir  à  cet  homme  ardent  et 
discret  pour  prix  d'un  dévouement  certain,  et  elle 
était  presque  joyeuse  du  sacrifice  accompli,  de  ne 
plus  sentir  son  père  isolé,  sans  influence,  à  la  merci 
de  son  redoutable  bienfaiteur.  Elle  se  forgea  un  sen- 
timent nouveau  entre  l'amitié,  la  reconnaissance  et 
l'amour.  En  cette  fille  singulière,  la  force  évocatrice 
était  telle  qu'elle  avait  presque  usé  la  honte  de  cet 
abandon  de  soi-même  et  qu'elle  s'était  exagéré 
l'amertume  de  son  holocauste.  Elle  allait  ainsi  dans 
l'existence  d'un  pas  de  somnambule,  prévenant  les 
fails  par  sa  pensée,  usant  les  plaisirs  et  les  tristesses, 

11 


42-2  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

bien  avant  leur  accomplissement,  insatiable  et  fié- 
vreuse, enthousiaste  et  abattue  par  brusques  alterna- 
tives, longtemps  irrésolue,  puis,  de  décision  sou- 
daine, broyant,  sous  la  meule  de  sa  frénésie,  la  joie, 
la  douleur,  le  remords,  associant  le  rêve  au  réel  en 
architectures  disparates,  capable  de  se  jeter  d'un  toit 
vrai  avec  l'espoir  d'ailes  imaginaires,  et,  à  certaines 
heures,  fatiguée  par  ses  illusions  au  point  qu'elles 
lui  apportaient  la  torture  et  qu'elle  souhaitait  ar- 
demment, bien  loin  des  décevants  mirages,  une  vie 
simple,  terre  à  terre,  étroite,  conforme  à  la  faiblesse 
humaine. 

GauduUe  revint,  portant  l'atlas. 

—  Ce  sera  lourd  pour  vous.  ^ 

—  Je  prendrai  une  voiture. 

—  Puis-je  vous  accompagner'' 

—  Non.  Bien  trop  dangereux.  Fiappelez-veus  nos 
conventions... 

Elle  murmura  :  i 

—  Que  d'espace  entre  quelques  minutes!  Je  suis 
une  autre  Marianne. 

Puis,  saisie  d'un  orgueil  rapide   et  redressant  la 
tète,  les  narines  palpitantes  : 

—  Savez-vous  que  j'aurais,  il  y  a  six  mois,  souf- 
fleté quelqu'un  me  prédisant  ceci? 

Une  telle  parole  était  un  aveu.  GauduUe,  quV^le 
déroutait,  mais  qui,  déjà  fasciné,  Taimait,  ne  la  releva 


LES  REFLETS  DE  LA  DECOUVERTE  125 

point.  Seulement,  d'une  voix  hésitante  et  d'un  geste 
retenu  : 

—  Voilà  une  broche  d'opale...  sans  valeur...  qui 
me  vient  de  ma  mère.  Youlez-vous  l'accepter  en  sou- 
venir de...  notre  pacte? 

Elle  mit  à  son  corsage  cette  goutte  de  lait  encerclée 
de  roses;  puis,  avec  quelque  solennité  : 

—  J'accepte  et  vous  remercie.  Je  vous  serai  tou- 
jours, toujours  reconnaissante  de  m'avoir  ainsi  com- 
prise et  accueillie... 

—  Quand  vous  reverrai-je?  dit-il  humblement,  im- 
plorant presque. 

—  Vous  recevrez  par  la  poste  l'indication  d'une 
heure  qui  sera,  pour  le  jour  même,  celle  de  ma  visite. 
Je  suis  très  exacte.  Adieu. 

Et  le  magistrat,  demeuré  seul  avec  sa  mélancolie,  s^ 
demanda  s'il  ne  sortait  point  d'un  songe. 

Pendant  que  ces  choses  s'accomplissaient,  M"'  Va- 
lère,  quittant  Paul,  avait  pris  un  fiacre  sur  les  quais 
et  se  faisait  conduire  avenue  de  l'Aima,  au  rendez- 
vous  des  Audacieuses. 

Cette  appellation  était  celle  d'une  réunion  de 
femmes  désœuvrées  et  sans  mœurs,  désireuses  de  tuer 
le  temps  à  tout  prix.  Elles  avaient  fondé  une  société 
où  n'étaient  admis  à  côté  d'elles  que  quelques  rares 
jeunes  gens  jugés  dignes  de  les  distraire,  parmi  les- 


t24  SÉBASTlExN  GOLVÈS 

quels  Carcavet  et  le  séduisant  Lourdemont,  secrétaire 
de  Yalère  qu'il  trahissait  ainsi,  car  les  tenues  demeu- 
raient secrètes.  On  y  prenait  des  liqueurs  fortes  addi- 
tionnées de  stupéfiants,  on  s'y  divertissait  librement 
de  tous  sujets  raffinés  et  scabreux,  on  y  jouait  quel- 
quefois et  on  laissait  aux  circonstances  le  soin  de  cor- 
ser un  programme  qui  ne  devait  jamais  être  tracé 
d'avance.  Le  local,  choisi  au  nom  de  Carcavet,  tendu 
d'étoffes  claires,  meublé  luxueusement  et  avec  pré- 
voyance, était  un  rez-de-chaussée  de  l'avenue  de  TAl- 
ma,  dans  une  vaste  maison  trop  chère,  dont  un  étage 
seulement  se  trouvait  occupé  par  des  étrangers  de 
passage.  De  fastueux  pourboires  garantissaient  la  dis- 
crétion du  concierge. 

M""'  Yalère,  en  arrivant,  trouvait  étendues  sur  des 
canapés  bas,  à  demi  dévêtues,  dans  des  attitudes  volup- 
tueuses, Glotilde  Trousselin  et  Lucie  Davelle,  la  femme 
du  sculpteur,  ses  habituelles  complices,  qui  l'atten- 
daient. Toutes  Persiennes  closes,  une  fraîche  obscu- 
rité régnait.  Presque  aussitôt  survint  Carcavet,  accom- 
pagné d'un  jeune  sot,  secrétaire  d'ambassade,  destiné 
à  servir  de  bouffon,  M.  de  Prénisse. 

—  L'horrible  température  !  Même  dans  ce  para- 
dis... Vite,  un  coktail  au  gin...  Je  meurs  de  soif... 
Un  éventail  aussi...  Bonjour,  chérie...  Et  Lourde- 
mont  ? 

—  Pas  venu,  répondit  on  bâillant  Glotilde,  pareil 


LES  r.EFLETS  [)Z  LA  DÉCOLVEUTE  125 

à  un  grand  serpent  noir.  Tu  nous  fais  languir,  toute 
belle...  Une  aventure? 

—  Oh...  si  peu... 

Henriette  passa  dans  la  pièce  à  côté,  un  ijirand  cabi- 
net de  toilette  merveilleusement  outillé;  on  entendit 
un  bruit  d'eau...  Quelques  instants  après,  elle  ren- 
trait, vêtue  d'une  longue  et  vaporeuse  robe  de 
chambre  blanche,  garnie  de  dentelles,  s'allongeait 
dans  un  moelleux  fauteuil  et  acceptait  la  boisson  pré- 
parée par  Carcavet.  Les  bras  nus,  la  gorge  nue,  toute 
dans  dans  les  demi-ténèbres,  et  parfumée,  elle  sem- 
blait le  fantôme  de  la  volupté  triste. 

—  Pas  d'éther  ? 

—  Merci.  Yalère  me  le  défend. 

On  rit.  Le  chirurgien  demeurait  grave.  Il  avait 
flairé,  par  les  bavardages  de  Glorinde,  la  nouvelle 
a  amusette  »  et  prenait  l'attitude  d'un  jaloux. 

—  De  quoi  parlait-on  ? 

—  De  l'attentat,  pour  changer. 

—  Ce  pauvre  Jacob  !  Pas  môme  la  chance  d'un  acci- 
dent sérieux...  Une  si  belle  mort  pour  un  youpin  ! 
Personne  d'arrêté? 

—  Personne,  dit  M.  de  Prénisse. 

Vêtu  à  la  dernière  mode,  il  s'écoutait  parler,  conlit 
en  admiration  pour  lui-même. 

—  Je  sais  que  l'on  perquisitionne.  On  a  relâché  un 
nommé  Brou,  une  sorte  de  brute  qui  niait,  et  l'on  est 

H. 


12G  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

sur  la  piste  d'un  autre,    Aulifray,  Basifray...  je  ne 

sais...  véhémentement  soupçonné  celui-là. 

Il  appuya  sur  véhémentement  et  fixa  les  belles 
interlocutrices  de  ses  regards  globuleux,  aquatiques, 
«  de  batracien  endimanché  »,  chuchota  Lucie  Da\elle. 

—  Clorinde  vous  donnera  des  détails.  Elle  doit 
être  au  courant,  soupira  M""'  Trousselin.  Cette  fille 
est  heureuse.  Elle  a  dans  sa  vie  une  passion,  un 
risque,  n'est-ce  pas,  Carcavet? 

La   bienveillance  de   l'agrégé  pour  la  fernme  de 
chambre  des  Yalère  égayait  fort  ces  dames. 
L'interpellé   sourit  jaune  et  ne  répondit  pas. 

—  Tu  es  m.al  coifïée,  Henriette.  Les  cheveux 
collent  par  cette  chaleur. 

Lucie  se  leva,  et,  avec  des  gestes  adroits,  fit  se 
dérouler,  dans  Tunique  filet  de  lumière,  les  magni- 
fiques ondes  jaunes  et  rousses  de  son  amie,  puis 
couvrit  ses  bras  de  caresses  rapides.  Celle-ci,  volup- 
tueusement, fermait  les  paupières. 

—  Bonne  petite  camériste  !...  Comment  va  cette 
nouvelle  passion?  Davelle  le  sera-t-il  bientôt  ? 

Lucie,  sa  besogne  achevée,  demeura  accroupie, 
s'étira,  puis  eut  une  moue  distraite  : 

—  Peuh  !  Il  m'embête  déjcà,  fautre...  C'est  curieux 
comme  l'amant  devient  vite  pire  que  le  mari.  Et  puis, 
il  ne  sait  pas  embrasser.  Il  lèche.  J'ai  horreur  de 
ca... 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  127 

—  xAucun  homme  ne  sait,  conclut  sentencieusement 
Clolilde. 

Dans  ses  sombres  prunelles  passaient  d'étranges 
souvenirs  à  reflets. 

—  Le  baiser  doit  être  rare;  c'est  une  monnaie 
d'or,  non  de  cuivre.  On  le  souille  en  le  galvaudant. 
N'est-ce  pas,  jeune  diplomate  ? 

De  Prénisse  balbutia;  ces  manières  le  stupéfiaient 
et  il  voulait  les  trouver  simples. 

—  Permettez,  madame. 

Il  s'agenouilla  devant  celle  qui  venait  de  l'interro- 
ger, appuya  ses  lèvres  sur  les  doigts  minces.  Son 
application  comique  provoqua  une  hilarité  générale, 

—  Bien  intentionné,  mais  fade,  s'écria  l'impitoyable 
Clotilde.  Ce  n'est  pas  encore  vous  que  je  prendrai 
comme  Sigisbée...  Eh  bien,  Henriette,  quand  nous 
amèneras-tu  la  jolie  brune  de  l'autre  soir,  la  Ma- 
rianne? On  manque  de  distractions...  Ce  serait  amu- 
sant de  la  dégrossir.  Elle  paraît  souple. 

—  Un  peu  farouche...  je  l'apprivoise,  répliqua 
M""'  Yalère...  Pourvu  qu'un  homme  ne  nous  la  gâte 
pas. 

—  Merci,  fit  Garcavet.  Alors,  nous  sommes  indignes 
de  cette  belle  créature? 

—  Comme  de  toute  passionnée.  Votre  sexe  est 
avide  de  solutions  immédiates  et  brutales.  Vous  igno- 
rez les  lentes  approches,  la  joie  de  deux  faiblesses  qui 


128  SÉUASTIEN  GOLVÈS 

s'étreignent,  la  conquête  mystérieuse  de  l'âme,  laquelle 
n'est  possible  que  de  femme  à  femme,  parce  que  votre 
destinée  morale  et  physique  est  de  nous  blesser,  de 
nous  déchirer,  de  nous  meurtrir. 

—  Ah,  ah,  charmant...  délicieux...  impayable!... 
Le  jeune  de  Prénisse  éclata  de  rire,  ce  qui  fit  plus 

sotte  encore  sa  figure  prolongée  en  barbe  blonde. 

—  Il  n'y  a  pas  de  quoi  ricaner,  et  ça  ne  vous  va 
guère,  riposta  insolemment  Henriette.  —  Le  diplomate 
s'ai'rêta,  interloqué.  —  Ici,  la  franchise  est  de  rigueur. 
Nos  libres  allures  vous  l'indiquent.  Ces  temps  der- 
niers, j'ai  eu  de  la  fantaisie  pour  un  timide.  Premier 
amour  mondain.  Le  cœur  débordant,  extases  au  bal- 
con; vous  voyez  le  type.  C'est  moi  le  mâle.  Il  hésite  à 
me  donner  la  seule  chose  que  je  lui  demande  et  il 
trouve  moyen  de  me  choquer,  de  me  contrarier  telle- 
ment que,  dans  quinze  jours,  je  le  sens,  s'il  n'était 
forcé  de  s'absenter,  j'aurais  de  lui  par -dessus  les 
épaules.  Inexpert  et  inéducable. 

Carcavet,  enchanté,  comprit  l'allusion. 

—  Vous  êtes  une  blasée,  vous.  Trop  d'hommages. 
N'empêche  que  nous  seuls  disposons  des  joies  réelles, 
saines  et  durables. 

—  Saines!...  Durables!...  Clotilde  leva  les  épaules. 
D'elle,  de  sa  silhouette  anguleuse,  de  ses  regards  las- 
sés, sortait  une  impression  à  la  fois  morne  et  cruelle. 

—  Je  n'aime  que  le  malsain,  que  Téphémère.  Ce  qui 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  129 

ravive  la  passion,  c'est  l'arlifice.  Normale,  elle  touche 
le  sol,  le  bois.  Il  lui  faut  aussi  le  danger.  Quant  à  cette 
petite  Gouvès,  la  déception  nous  la  livrera,  comme 
les  autres,  et,  comme  des  autres,  nous  nous  lasserons 
d'elle,  car  ils  sont  rares,  les  cœurs  forcenés;  elles  sont 
rares,  les  chairs  changeantes  dont  on  cherche  le  goût 
sans  l'atteindre,  à   travers  mille  cuisantes  voluptés. 


Marianne  rentrant  chez  elle,  après  avoir  glissé  dans 
sa  poche  le  bijou  de  GauduUe,  trouva  ia  maison 
triste. 

M""'  Gouvès,  à  la  suite  d'une  visite  de  Berthet  qui 
souvent  venait  lui  tenir  compagnie,  et  d'une  longue 
séance  de  piano,  avait  eu  une  sérieuse  causerie  avec 
l'abbé  Guypin;  celui-ci  connaissait  un  parti  pour 
la  jeune  fille,  riche,  distingué,  de  bonne  famille, 
et  sollicitait  l'autorisation  de  le  présenter.  Cette  idée 
séduisait  la  vieille  dame,  que  Paris  effrayait,  et  qui 
s'inquiétait  des  sorties  prolongées,  de  plus  en  plus 
fréquentes,  de  la  petite,  de  son  mutisme,  de  son  chan- 
gement d'humeur.  Elle  en  causait,  le  soir,  avec  Gou- 
vès; mais  celui-ci,  plongé  dans  ses  travaux,  avait  le 
défaut  de  chasser  les  préoccupations  non  imm.édiates; 
son  énergie  faiblissait  devant  les  ennuis  obscurs  et  à 
longue  échéance.  Il  répliquait  par  un  <.(  Nous  verrons 
cela  »  perpétuel  qui  fermait  l'entretien,  et,  si  elle  s*ob- 


laO  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

slinait,  il  se  mellait  en  fureur,  se  verrouillait  dans 
son  cabinet,  d'où  il  ne  sortait  qu'à  l'heure  du  repas.  . 
Ce  soir-là,  au  retour,  il  rencontra  Anatole,  porteur 
d'une  lettre  de  Mercier.  Le  bienfaiteur  priait  son 
cher  ami  de  passer  le  lendemain  à  l'hôpital  pour  une 
c^  communication  importante  »,  et  la  perspective  d'une 
matinée  perdue  irritait  fort  le  savant.  11  lui  déplaisait 
aussi  que  le  bel  Ephraïm  le  convoquât  ainsi  à  tout 
bout  de  champ,  sans  raisons  sérieuses,  pour  lui 
demander  a  où  il  en  était  de  ses  travaux  »  et  «  si  l'on 
ne  pourrait  faire  bientôt  une  communication  à  V Aca- 
démie ». 

—  Je  l'exècre,  ce  M.  Anatole,  ce  poseur,  dit  la  fou- 
gueuse Mournette  à  Marianne,  en  l'aidant  à  se  dévêtir. 
Il  a  toujours  l'air  d'espionner.  Et  il  interroge  même 
M""  Constans,  qui,  heureusement,  vous  adore  et  qu'on 
brûlerait  vive,  plutôt  que  de  lui  desserrer  les 
lèvres. 

Gomme  sa  «  demoiselle  »,  nerveuse  et  impatientée 
par  ce  bavardage,  ne  lui  répondait  pas,  la  servante 
ajouta  : 

—  Et  cette  Clorinde,  la  grande  Rossinante,  qui 
apporte  ici  des  petites  paperasses  pour  M.  Paul,  avec 
des  manières  de  reine,  qui  empeste  le  Lubin  et  qui  ne 
s'assied  même  pas  dans  ma  cuisine,  comme  si  les 
chaises  étaient  bouillantes.  Elle  est  anarchiste,  à  ce 
qu  on  dit,   et  gueuse   après  l'Anatole  et  un  docteui" 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  131 

nommé  Carcavelle«..  Pfui!  Quelle  horreur!  Elle  a 
peut-être  trempé  dans  l'affaire  dont  tout  le  monde 
parle...  l'hôtel  de  ce  banquier...  de  Luxembourg... 

—  Hambourg,  rectifia  Marianne  égayée. 

—  Hambourg  ou  Luxembourg,  n'empêche  !  méfiez- 
vous,  ma  belle.  C'est  du  triste  monde  qu'on  voit  dans 
ce  Paris.  Tè...  qu'est-ce  que  c'est  que  ça? 

La  broche  d'opale  était,  de  la  poche,  tombée  à  terre, 
tandis  qu'on  dégrafait  la  jupe.  Marianne  devint  rouge, 
puis  vivement,  hardiment,  l'épinpla  à  son  cor- 
sa g-e. 

—  C'est  un  cadeau  de  M'"'  Yalère. 

—  Celle-là  —  Moumette  prit  un  air  digne  —  c'est 
votre  amie,  je  n'en  dis  rien.  Mais  si  je  juge  des 
maîtres  d'après  les  serviteurs...  Et  M.  Coquilet  qui 
vous  fait  de  si  doux  regards...  on  ne  le  voit  plus.  Ah, 
lui  est  brave  et  il  me  plaît.  Ce  serait  gentil  s'il  vous 
menait  h  l'église... 

—  Quelle  drôle  d'idée  tu  as,  ma  pauvre  Moumette  ! 

Cette  phrase  fit  du  mal  à  Marianne,  sans  qu'elle  s'ex- 
pliquât trop  pourquoi.  Sitôt  prête,  elle  alla  porter  à 
son  père  l'atlas  de  botanique  que,  disait-elle,  venait 
de  lui  remettre  Henriette,  de  la  part  de  Gaudulle  de 
Lauminois.  Afin  d'éviter  un  mensonge,  elle  enleva 
une  seconde  fois  la  broche. 

—  Comme  il  est  difficile,  même  dans  les  petites 
choses,  de  cacher    la  vérité  !   Pourrai-je,   avec  une 


132  SÉBASTIEN  GOl^VÈS 

nouvelle  vie,  continuer  d'habiter  ici?  Hélas,  non,  ce 

serait  impossible. 

Le  dîner  fut  maussade.  Paul  arriva  après  le  potage, 
comme  on  ne  l'attendait  plus,  et  ne  desserra  pas  les 
dents.  Ce  fut  à  peine  si  l'on  s'entretint  de  la  bombe. 
Une  discussion  faillit  s'élever  entre  le  père  Ensade  et 
Gouvès  :  le  premier  s'irritait  de  ce  que  l'on  mangeait 
du  bœuf  pour  la  troisième  fois  dans  la  semaine. 

—  Si  notre  régime  vous  déplaît,  père,  tant  pis  !  Il 
nous  est  impossible,  avec  nos  ressources,  de  faire 
mieux. 

Gela  crié  bien  haut,  à  cause  de  la  surdité  du  vieil- 
lard. 

Marianne  était  vibrante  de  sentiments  divers  :  ^ 
remords,  orgueil  d'elle-même,  espoir  en  l'fivenir.  Ses 
gestes  les  plus  simples  la  trahissaient.  Elle  regardait 
les  siens  avec  un  attendrissement  mélancolique, 
comme  d'une  autre  rive,  à  l'instant  d'un  départ,  trou- 
vait leurs  préoccupations  mesquines  à  côté  du  ) 
grand  débat  qui  l'agitait  toute.  Observant  son  père, 
elle  songeait  : 

—  L'amour  de  sa  gloire  est-il  le  seul  ressort  de 
mon  acte  ?  Est-ce  que  je  ne  me  dupe  pas  moi-même  et 
n'est-ce  pas  le  désir  violent  d'échapper  à  une  condi- 
tion médiocre  que  je  travestis  en  esprit  de  sacri- 
fice?... 

Comme  on  sortait  de  table,  Coquilet  apparut,  haie- 


i 


LES  REFLETS  DE  LA  DÉCOUVERTE  135 

tant,  les  joues  rouges.  Il  venait  prier,  supplier  son 
maître  de  l'accompagner  au  chevet  de  Lupit,  dont 
l'état  subitement  s'aggravait.  Le  chirurgien  Cornet 
avait  esquivé,  de  façon  ignoble,  une  corvée  au  bout 
de  laquelle  il  n'y  avait  que  de  la  reconnaissance  de 
pauvres  gens. 

Marianne  émue  voulut  accompagner  son  père.  Ils 
parlèrent  peu  pendant  le  trajet;  mais,  quand  la  voiture 
passait  dans  le  rayon  d'un  réverbère,  elle  sentait  les 
yeux  du  jeune  homme  douloureusement  fixés  sur 
elle.  Il  se  devinait  méprisé  et  en  souffrait.  Gela  encore 
lui  donna  de  Fangoisse,  et  elle  comparait,  en  imagi- 
nation, la  vie  humble  et  honorable,  avec  l'aw^re,. 
cependant  que  Gouvès  exposait  à  son  élève  une  nou- 
velle théorie  des  poisons  fébriles. 

On  arriva  rue  d'Allemagne.  Le  pauvre  petit  appar- 
tement était  encombré  de  visiteurs.  Jeanne  Roumine 
et  Robert  s'entretenaient  tout  bas  d'Auditïret,  que 
recherchait  activement  la  police.  Le  révolté  présenta 
l'une  à  l'autre  les  deux  jeunes  filles.  La  sympathie  fut 
réciproque  et  immédiate. 

Lupit  gémissait  sur  un  grabat.  La  consultation  fut 
courte.  Gouvès  reconnut  de  V infiltration  généraliséey 
des  symptômes  cérébraux,  écrivit  une  longue  ordon- 
nance et  promit  de  revenir  le  lendemain. 

Avant  de  partir,  Marianne  glissa,  dans  la  main  pâle 
de  Louisette  Lupit,  la  broche,  cadeau  de  GauduUe  : 

12 


13i  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

—  Acceptez  cela...  Je  le  veux...  Yous  en  tirerez  un 

peu  d'argent  pour  les  remèdes  de   votre  père. 

Elle  s'apaisait  ainsi  et  elle  se  gagnait  pour  toujours 
le  cœur  ardent  de  celte  fille  du  peuple. 

Ce  même  soir,  d'une  voix  creuse,  labourée  de  pas- 
sion, les  traits  lividement  maigres,  à  la  lueur  d'une 
bougie,  Paul  se  déchargeait  d'un  poids  trop  lourd, 
faisait  à  sa  sœur  l'aveu  superflu  de  son  amour  déses- 
péré pour  la  cruelle  Henriette  Yalère. 

—  Plaide  ma  cause,  ma  chérie.  Je  sens  qu'elle  m'é- 
chappe, à  peine  conquise,  et  celte  femme,  vois-tu, 
celte  femme,  froide  comme  son  buste  chez  Avan,  est 
ma  vie,  mon  délire...  Je  ne  puis  plus  vivre  sans  elle. 

Il  étouffa  un  sanglot  profond. 

—  Et  il  faut,  mon  Dieu,  que  je  la  quitte  dans  quinze 
jours...  Comment  la  retrouverai-je  ? 

Marianne  l'écoulail,  frémissante,  avec  l'immense 
envie,  qu'elle  retint,  de  libérer  elle  aussi  son  àme 
bien  lasse  de  solitude. 


CHAPITRE   IT 


LES   POCHES   DES    HUMBLES 


Depuis  une  demi-heure,  le  sculpteur  Avan  parlait 
.'ivec  éloquence,  imarcliant  à  grand  pas  à  travers  son 
atelier,  parmi  les  plâtres  et  les  marbres,  sans  que 
Louisetle,  Robert  ou  Paul  Gouvès  l'interrompît. 

C'était  un  homme  grand  et  sec,  aux  mains  noueuses, 
•capables  de  lutler  victorieusement  avec  le  bois  et  la 
})ierre,  au  visage  de  reître  ou  de  condottiere,  barbe 
hirsute  et  grisonnante,  sourcils  proéminents,  yeux 
avides  et  noirs,  où  passaient  des  démons  enflammés, 
bouche  charnue  et  parfois  tiraillée  de  grimaces, 
quand  l'ironie,  la  haine,  le  mépris  animaient,  disten- 
daient cet  ensemble  prodigieusement  mobile. 

Bon,  violent,  révolutionnaire,  fils  de  manœuvre, 
•'levé  dans  la  famine  et  les  taloches,  il  s'était  fait  son 
•'ducation  lui-même,  se  bourrant  de  lectures,  se 
tuant  de  travail,  menant  l'art  ainsi  qu'une  débauche 
à  laquelle  il  se  livrait  par  tous  les  sens,  frénétique- 


136  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

ment.  Parti  de  l'admiration  des  antiques  et  de  la 
Flenaissance,  il  était  arrivé  peu  à  peu  à  une  concep- 
tion neuve  et  sublime  qui  troublait  ses  confrères  et 
indignait  le  public.  Il  traitait  le  réel  avec  une  inten- 
sité hallucinatoire,  dressant  des  groupes  passionnés 
et  magnifiques,  raidis  de  volupté,  les  corps  rejoints 
jusqu'à  la  torture,  les  mains,  les  pieds  crispés  par 
l'agonie  de  la  jouissance;  puis  sa  fièvre  tombait  par 
ondes  lentes  et  harmonieuses,  période  d'œuvres  plus 
tranquilles,  non  moins  hardies,  où  la  beauté  se  rele- 
vait de  toutes  les  surprises  de  la  lumière,  de  mouve- 
ments gracieux  et  vrais  que  les  bourgeois  déclaraient 
hideux. 

Sorti  du  peuple,  Avan  aimait  le  peuple.  Il 
disait  :  «  Les  faubourgs  renferment  un  réservoir  de 
forces  que  le  besoin  disperse  et  tourmente;  les  Com- 
munes et  autres  secousses  ne  sont  que  l'éclatement 
d'énergies  accumulées  et  improductives  où  le  génie 
trouverait  son  compte.  »  Aussi  s'était-il  attaché  d'une 
brutale  tendresse  à  Robert,  en  qui  il  souhaitait  la 
réalisation  de  ses  théories.  Il  lavait  élevé,  goûtant 
une  joie  intime  à  combler  ce  jeune  homme  des 
connaissances  dont  lui-même  avait  été  privé,  le 
mettant  aux  prises  avec  les  difficultés  les  plus 
âpres  du  métier,  car  «  il  faut  avoir  été  profondé- 
ment dégoûté,  rebuté,  pour  arriver  à  quelque  chose 
de  bon  ». 


LES  POCHES  DES  HLMCLES  137 

Depuis  quinze  ans,  mal  soutenu  par  les  rares  com- 
mandes de  l'Etat  et  quelques  bustes  de  femmes  du 
monde,  de  celles  qui  clabaudent  à  l'avant-garde 
artistique,  il  combinait,  agençait,  détruisait,  recom- 
mençait une  œuvre  rude  et  singulière,  le  Tombeau 
et  ridée  divine ,  à  laquelle  se  rapportaient  les  ébauches 
et  tâtonnements,  dont  les  morceaux  épars  emplis- 
saient son  immense  atelier,  situé  au  fond  d'une  cour, 
quai  de  Béthune.  Là  il  passait  sa  vie,  fumant  des 
pipes  innombrables,  lançant  en  l'air  des  théories  qui 
parfois  tombaient  à  côté,  supportant  peu  la  contra- 
diction, qu'il  provoquait  pourtant  par  son  parler 
acerbe. 

Pour  le  moment,  il  fulminait  contre  la  sottise  des 
anarchistes,  qui  placent  leurs  bombes  précipitamment 
et  au  hasard,  épouvantés  par  l'idée  de  s'éparpiller 
eux-mêmes  dans  l'espace,  massacrent  des  innocents, 
dégoûtent  les  braves  gens  de  la  révolte  : 

—  La  dynamite  est  une  puissance  aveugle.  Elle  ne 
saurait  convenir  aux  amis  de  la  vérité  et  de  la 
justice.  Cela,  je  l'ai  démontré  à  Roumine  et  il  était 
de  mon  avis  :  celui  qui  s'est  attaqué  à  l'hôtel  de 
Hambourg  n'a  pas  tué  le  baron  Jacop,  mais  il  rouvre 
les  persécutions  contre  les  camarades  de  la  façon  la 
plus  bête,  j'ajoute  la  plus  malhonnête...  A  propos, 
que  devient  Audiffret?  Est-il  toujours  au  secret, 
entre  les  pattes  de  l'intame  Degraize? 

12. 


138  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

—  Je  le  peDse,  murmura  Robert... 

On  crut  qu'il  allait  ajouter  quelque  chose,  mais 
il  se  tut,  avec  un  pli  rageur  de  la  bouche. 

—  Je  sais  que  ma  sœur  Marianne,  qui  a,  par  les 
Yalère,  des  relations  dans  le  monde  politique, 
s'efforce  de  le  taire  relâcher,  dit  Paul  Gouvès  d'un 
ton  morne. 

Ces  discussions  lui  semblaient  vaines.  Empoisonné  | 
par  son  amour,  il  en  arrivait  à  souhaiter  presque  le 
moment  de  la  séparation  fatale,  du  départ  pour 
Clermont,  la  caserne,  vie  machinale,  uniforme,  où  la 
fatigue  physique  procure  un  peu  de  repos.  Ses 
dernières  entrevues  avaient  été  brisantes.  L'étrange 
caractère  d'Henriette,  son  adresse  de  tourmenteuse, 
ses  brusques  sécheresses  après  des  crises  de  volupté 
suppliciaient  le  jeune  homme.  Dans  son  instinct  de 
femme  et  d'aveniuriére,  elle  l'avait  jugé  faible,  et  son 
dernier  plaisir  était  de  forcer  cette  nature  molle,  de 
lui  imposer  sa  fantaisie  cruelle.  Lui  comprenait  le 
jeu,  le  subissait  comme  une  fatalité,  et  elle  le  tenait, 
encore  plus  qu'il  ne  pouvait  le  croire,  par  la  rage 
et  le  désir  déçu,  par  un  immense  orgueil  venu  du 
vieux  Gouvès  et  que  ne  soutenaient  pas  l'intelligence 
ni  le  vouloir. 

Tandis  qu'Avan  emplissait  l'atelier  de  sa  voix 
éclatante,  Paul  ne  pouvait  arracher  ses  regards  à  la 
contemplation  du   buste  d'Henriette,   là-bas,    entre 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  129 

deux  groupes  launesques,  et  il  admirait  l'ironie  du 
hasard  plaçant  si  bien  cette  jouisseuse  au  cœur  dur. 
Louisette  Lupit  épiait  son  angoisse.  Mince,  blonde, 
jolie  dans  la  lumière,  les  bras  nus  à  cause  de  la 
chaleur,  sur  lesquels  frissonnait  un  duvet  d'or,  elle 
avait  sincèrement  pitié,  car  elle-même  était  amou- 
!  reuse  et  pardonnait,  bien  que  ce  pâle  révolté  de 
Robert,  tout  absorbé  par  sa  passion  politique,  n'ac- 
cordât cà  elle  humble  fille  qu'une  attention  distraite 
et  rare.  Elle  observait  peu,  mais  de  rapides  intui- 
tions traversaient  son  imagination  de  petite  faubou- 
rienne, dont  la  rêverie  était  le  seul  luxe.  Depuis 
quelque  temps  que  Lupit  était  malade,  elle  ne  posait 
plus  pour  personne.  Elle  avait  promis  à  Jeanne 
Roumine  de  faire  une  nouvelle  tentative,  d'entrer  dans 
un  atelier  de  couture  dont  la  fille  de  VIsoU  connais- 
sait la  patronne.  Pour  l'instant,  elle  remplissait  scru- 
puleusement son  métier  de  garde-malade,  empêchait 
son  frère  et  sa  sœur  de  tourmenter  le  père  par  leurs 
disputes  et  leurs  jeux  bruyants.  C'était  depuis  une 
semaine  la  première  fois  qu'elle  s'absentait.  Elle  réflé- 
chit que  l'heure  s'avançait,  qu'on  aurait  sûrement 
besoin  d'elle  au  logis.  Elle  se  leva  donc  et  tendit  la 
main  à  Paul. 

—  Au  revoir,  monsieur  Gouvès.  Dites  encore  à 
votre  père  comme  nous  lui  sonmies  reconnaissants... 
Si  le  mien  s'en  tire,  c'est  à  lui  qu'il  le  devra. 


UÛ  SÉBASTIEN  GÛLVÈS 

De  fait,  Sébastien  Gouvès  prenait,  tous  les  deux 
jours,  une  partie  du  temps  précieux  qu'il  consacrait 
au  laboratoire  afin  de  courir  rue  d'Allemagne  sur- 
veiller le  lent  progrès  delà  guérison  et  les  pansements 
de  Goquilet. 

—  Ça  ne  finira  donc  jamais,  cet  abcès  ?  dit  Avan 
avec  le  ton  de  mauvaise  humeur  qu'il  jetait  sur  son 
excessive  sensibilité.  Le  jour  de  la  guérison  complète, 
petite,  j'offre  une  bonne  bouteille  de  Champagne. 

Louisette  espérait  dans  le  fond  de  son  cœur  que 
Robert  offrirait  de  la  raccompagner,  mais  il  demeura 
immobile  et  morose.  A  peine  la  jeune  fille  dehors, 
Avan  lui  reprochait  son  indifférence  : 

—  Tu  es  bien  dégoûté,  mon  garçon.  T'imagines-tu 
donc  que  tu  trouveras  souvent  une  fille  jolie,  coura- 
geuse et  honnête  comme  celle-là  pour  s'éprendre  de 
Ion  museau  et  de  tes  prophéties  ? 

Le  révolté  haussa  les  épaules. 

—  Je  rage  trop  en  ce  moment,  maître,  pour  m'oc- 
cuper  de  balivernes. 

Il  se  leva  et  se  mit  à  marcher.  De  telles  manifesta- 
tions étaient  rares  chez  lui.  Cependant,  par  une  habi- 
tude de  prudence,  il  baissa  la  voix  : 

—  Nous  nous  laissons  piétiner,  nous  sommes  des 
lâches...  Brou  lui-même...  c'est  un  faux  sauvage,  un 
faux  énergumène...  Après  cette  provocation  de 
Leserpe  et  de  Ja  clique  radicale,   il  fallait  riposter 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  141 

Cl  fermo...  Une  bombe  sans  résultat!  La  belle  affaire... 
Et  j'ai  des  nouvelles  !  Audiffret  a  été  mis  à  la  ques- 
tion... oui,  à  la  question...  Pas  d'eau,  par  ces  cha- 
leurs, si  ce  n'est  croupie  et  saumâtre...Degraize  vous 
le  laissait  six  heures  de  suite  dans  le  vestibule  du 
;    Palais,  crevant  de  soif,  cuisant  dans  son  jus...  Il  avait 
I   donné  des  ordres...  On  brutalisait  notre  ami...  Ah, 
!   les  canailles  î  Les  sales  canaijles  ! 

Il  serra  les  poings.  Une  colère  si  vive  allumait  ses 
yeux  clairs  que  Paul  frissonna,  sortit  de  sa  torpeur. 

—  Si  l'on  ajoute  la  violence  à  la  violence,  il  n'y  a 
pas  de  raison  pour  finir.  La  rançon  de  ces  vains  sacri- 
fices, ce  sera  vous,  Piobert...  Prenez  garde. 

—  Je  m'en  fous... 

La  physionomie  sèche  aux  mystiques  prunelles 
s'enfiévrait  ;  Avan  l'examinait  en  connaisseur,  déses- 
pérant d'exprimer  jamais  toutes  les  ressources  de  la 
vie  musculaire,  par  la  comparaison  avec  les  plâtres 
froids. 

—  Audiffret  aussi  s'en  fout,  répéla-t-il  avec  com- 
plaisance. Ce  qui  nous  tue,  c'est  trop  d'idées,  trop 
de  connaissances, trop  de  comparaisons. — Il  excusait 
ainsi  son  ignorance  douloureuse.  —  L'anarchie  est 
sortie  des  brumes.  Il  faut  travailler  au  plein  jour. 

—  Ah,  ah,  on  est  sérieux  ici  ! 

Coquilet  était  entré  sans  faire  de  bruit,  l'air  joyeux. 
Derrière  lui  parut  Marianne  tout  en  noir.  Comme  elle 


U-2  SÉBASTIEN  GOL'VÈS 

soulevait  la  haute  toile  ajoutée  à  la  porle  mal  jointe^ 
à  cause  des  courants  d'air,  sa  beauté  parut  plus  mer- 
veilleuse encore  que  chacun  ne  la  connaissait.  Robert 
devint  très  pâle,  (f  Que  ne  suis-je  comm.e  elle  !  i> 
songea  Paul.  Avan  s'inclina  avec  cérémonie.  Pour  lui, 
la  jeune  fille  était  une  reine,  et,  chaque  fois  qu'elle 
venait  dans  son  atelier,  «  celui-ci,  déclarait-il,  se 
changeait  en  palais  >'.  11  déclama  : 

0  beauté,  dur  fléau  des  âmes,  tu  le  veux 
Avec  tes  yeux  de  feu,  brillant  comme  des  fêles, 
Calcine  ces  lambeaux  qu'ont  épargnés  les  bêtes. 

—  Mais  pourquoi  ce  deuil  sans  cause,  mademoi- 
selle '?  Les  couleurs  claires  vous  siéent  si  bien. 

— Par  superstition,  répondit-elle  en  embrassant  son 
IVère,  avec  une  spontanéité  alerte,  son  plus  grand 
charme.  Quand  le  malheur  nous  croit  prêts  à  le  rece- 
voir, il  s'écarte  de  nous. 

Elle  plaignait  sincèrement  Paul,  car  elle  savait  les 
causes  de  sa  mélancolie,  mais  elle  ne  pouvait  lui 
venir  en  aide.  Plus  Henriette  Valère  lui  témoignait 
d'affection,  jusquW  la  gêner  quelquefois,  plus  elle 
semblait  s'écarter  de  ce  jeune  amant  qu'elle  s'était 
donné  dans  une  heure  d'ennui  et  de  paresse  et  dont 
les  plaintes  éternelles  lui  pesaient. 

—  Elle  t'attend  ce  soir  sans  faute,  glissa  Marianne 
dans  l'oreille  de  Paul. 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  143 

Puis  elle  donna  des  nouvelles  de  son  père,  et,  dès 

qu'elle  touchait  ce  sujet  sacré,  ses  traits  s'animaient, 

ses  joues  mates  se  coloraient,  comme  si  la  seule 

image  du  savant  eût  suffi  à  l'enthousiasmer. 

—  Frérot  a  pu  vous  dire  qu'il  travaille  comme  jamais, 
Je  ne  sais  pas  à  quoi,  par  exemple.  Même  avec  nous  il 
fait  des  mystères  et  il  a  bien  raison.  On  est  si  voleur 
dans  le  monde  de  la  médecine!  Oh,  cette  fois,  je  suis 
sûre  qu'il  réussira  et  je  me  doute  bien  que  c'est  une 
découverte  importante.  Il  a  son  pli  là,  au  milieu  du 
front,  de  son  front  génial,  qui  ne  me  trompe  point. 
Mais,  à  propos,  vous  aussi  vous  avez  le  pli,  monsieur 
Robert.  —  Elle  sourit  avec  malice.  —  Je  vois  ce  que 
c'est,  Tabsence  de  Louisette... 

—  Elle  vient  de  partir,  répondit  l'anarchiste  sèche- 
ment—  car  dans  une  telle  bouche  cette  allusion  lui 
était  douloureuse.  —  Non,  ce  qui  me  tourmente  est 
plus  généreux,  mademoiselle.  Je  ne  pense  qu'à  notre 
pauvre  ami. 

—  Audiffret  !  Audiffret  !  répéta  Marianne  sur  deux 
tons. 

Alors  seulement  elle  s'assit  et,  pesant  ses  mots, 
préparant  son  effet,  avec  une  malice  énigmalique  : 

—  Je  connais  quelqu'un  qui  peut  vous  donner  de  ses 
nouvelles... 

Puis,  après  un  petit  silence,  tournant  sur  son  cor- 
sage une  montre  minuscule  : 


144  SÉBASTIEN  GOITÈS  4| 

—  Dans  une  demi-heure,  il  sera  ici,  nous  avons 
rendez-vous. 

Elle  jouissait  de  la  surprise  générale  et  prit  à 
témoin  Coquilet,  qui  tordait  gaiement  sa  barbe  brune. 

—  N'est-ce  pas,  cher  ami  ?  Je  ne  mens  point. 
Allons,  dites  quelque  chose...  Soyez  mon  truchement. 

Lourd,  timide,  inondé  de  tendresse,  l'étudiant 
devint  écarlate,  et,  avec  un  visible  efïort  : 

—  La  surprise,  l'intéressante  surprise...  qu'on  doit 
à  la  bonté  de  M^'*  Marianne  Gouvès,  c'est  la  libération 
du  brave  Audiffret. 

Ayant  ainsi  parlé,  très  ému,  il  ôta  son  lorgnon  et, 
de  ses  yeux  limpides,  fixa  Robert  tremblant,  comme 
pour  lui  dire  :  «  Hein,  avais-je  raison?  N'est-elle  pas 
de  tous  points  admirable?  »  Car  il  était  loin  de  se 
douter,  dans  sa  candeur,  que  les  restrictions  fréquem- 
ment apportées  par  son  ami  à  ses  amoureux  éloges 
venaient  d'une  rivalité  secrète  et  cuisante. 

Déjà  tonnait  A  van  : 

—  Bravo!  Vive  Marianne  Gouvès!  Pour  l'énergie,  il 
n'y  a  que  les  faibles  !  A  Vénus  triomphante! 

11  alla  chercher  dans  un  coin  une  statue  qu'il 
démaillola  et  plaça  solennellement  près  de  la  jeune 
fille.  C'était  la  déesse  ardente,  aux  seins  dressés, 
aux  jambes  tendues  pour  la  fuite,  qui,  se  détournant 
à  demi,  appelait  celui  qu'elle  feignait  de  craindre, 
<:hef-d'œuvre  de  coquetterie  guerrière.  Le  corps  nu 


LES  POOKES  DES  HUMBLES  1i5 

près  du  corps  vivant  et  vêtu,  dont  il  provoquait  la 
splendeur,  rayonna  doucement  dans  la  lumière  et  tous 
éprouvèrent  en  même  temps  une  émotion  moderne 
et  païenne. 

—  L'hommage  du  vieux  sculpteur! 

Ainsi  :>'excusait-il  de  sa  hardiesse.  Robert,  trans- 
formé, questionnait  Marianne.  Il  se  laissait  aller.  La 
iorce  de  l'amitié  pour  Audiffret,  sincère  et  manifeste, 
lui  permettait  pour  une  fois  de  laisser  transparaître  un 
senliment  que  lui  interdisait  une  autre  amitié.  Ce  fut 
à  Goquiiet  de  s'étonner,  le  voyant  lui,  le  flegmatique 
et  l'impassible,  le  froid  mâcheur  de  haine,  le  théori- 
cien de  volonté  triste,  saisir  les  mains  de  la  jeune  fille, 
les  baiser,  fines,  souples  et  moites,  dans  un  élan  irré- 
sistible, cependant  que  ses  lèvres,  par  exception,  roses 
et  sans  pli  aucun,  répétaient  :  a  Comment  cela  est-il 
possible?. . .  Comment avez-vous  réalisé  ce  miracle. ..  ce 
prodigieux  miracle? L'arracher àDegraize,  à Degraizeî 
Nous  le  rendre!..  t>  Au-dessus  de  cette  scène  émou- 
vante, Avan  dressait,  très  troublé  lui-même,  sa  haute 
silliouette  de  patriarche,  et  il  regrettait  d'être  vieux, 
de  ne  pouvoir  éprouver  que  de  l'admiration  pour  cette 
délicieuse  enfant  qui  brisait  les  chaînes  et  apportait 
le  bonheur  dans  les  plis  légers  de  sa  robe  noire. 

«  Comment  avait-elle  fait,  Marianne?  >  Elle  revoyait 
ses  efforts  et  une  immense  mélancolie,  au  milieu  de  cet 

13 


\i6  SÉBASTIEN  GOl'VÈS 

enthousiasme,  la  rendait  prête  à  pleurer.  Il  était  donc- 
décidé  là-haut  que  le  sacrifice  de  son  honneur  ne 
profiterait  point  d'abord  à  son  père.  Trois  jours  après 
la  visite  à  Gaudulle  qui  modifiait  sa  vie  morale,  elle 
avait  le  matin,  au  moment  de  sortir,  reçu,  rue  Lho- 
mond,  la  visite  de  Jeanne  Roumine,  sa  nouvelle  amie, 
désespérée. 

—  A  vous  voir  au  chevet  de  Lupit,  l'autre  soir,  et 
après  ce  que  m'a  dit  Louisette,  j'ai  compris  combien 
vous  étiez  bonne.  Je  vous  en  supplie,  sauvez-le.  11  est 
mon  existence  entière!  11  n'est  pour  rien  dans  la 
bombe  Jacob!  Degraize  me  le  tuera,  le  mettra  à  la 
torture.  Il  est  perdu,  je  ne  le  reverrai  jamais! 

Au  milieu  de  ces  implorations,  des  sanglots  et  des 
larmes,  Marianne,  d'abord  déroutée,  devina  peu  à 
peu  qu'il  signifiait  Audiffret.  La  suppliante  amoureuse 
lui  était  déjà  sympathique,  par  son  audace  et  sa  fran- 
chise. Elle  la  calma,  la  fit  asseoir,  l'interrogea  en 
grand  détail,  puis,  seule,  combina  un  plan  de  cam- 
pagne, qui  merveilleusement  réussit.  Pour  la  seconde 
fois,  elle  alla  avenue  Montaigne.  Le  magistrat  était 
comme  fou.  Habitué  aux  voluptés  faciles,  il  voulait 
modérer  son  désir  et  savourer  complètement  l'ines- 
péré bonheur  qui  jetait  dans  ses  bras  une  adorable 
vierge  de  vingt-deux  ans.  Cette  retenue  servait  Ma- 
rianne. Elle  fut,  avec  une  adresse  qui  ensuite  la  fit 
rougir,  tantôt  hautaine  et  tantôt  caressante.  Comme 


LE^  POCîitS  DtS  HLMliLES  iil 

premier  gage,  elle  réclamait  la  grâce  d'Audiffret. 
C'était,  elle  ne  l'ignorait  pas,  une  entreprise  difficile, 
étant  données  la  colère  du  public,  la  iâclieté  de  la 
presse  et  des  politiciens.  GauduUe,  néanmoins,  jura 
de  réussir  et  elle  sortit  victorieuse  et  honteuse,  sans 
autre  marque  qu'un  âpre  baiser  qui,  toute  la  nuit,  la 
tortura.  Quelques  instants  après,  elle  était  chez 
Valère.  Henriette  absente,  elle  entra  tout  droit  dans 
le  cabinet  du  mari,  qui,  à  sa  vue,  abandonna,  son  air 
éternellement  morose.  Elle  recommenra,  en  d'autres 
termes,  la  prière  qu'elle  venait  d'adresser  ta  Gaudulle. 
Valère  montra  une  exquise  complaisance.  Gomme  elle 
>^?n  allait,  Glorinde,  qui  avait  écouté  h  la  porte,  lui 
liaisa  les  mains  frénétiquement.  Le  résultat  de  ces 
démarches,  faites  dans  la  fièvre  et  l'angoisse,  ne  tarda 
point.  Pendant  quelques  jours,  des  notes  adroitement 
semées  dans  les  journaux  préparaient  l'opinion,  et  le 
matin  même,  un  petit  bleu,  sans  signature,  arrivait 
rue  Lhomond  :  a  Votre  protégé  sera  libre  aujourd'hui, 
à  trois  heures,  d  Une  femme  ainsi  triomphait  des 
cruautés  judiciaires.  Mais,  la  première  joie  passée  de 
cette  nouvelle,  qui  rendait  î\  Jeanne  Uoumine  un 
amant,  deux  larmes  suspendues  brûlaient  les  yeux  de 
Marianne  Gouvès.  Elle  comprenait,  dans  son  orgueil , 
que  l'heure  du  payement  approchait. 

Ce  silence  peuplé  de  fantômes  parut  à  tous  de  la 
modestie.   A  van   sifflait   un    air    rustique,    Coquilet 


J48  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

détournait  ses  prunelles  humides,  Robert,  debout, 
faisait  des  projets  d'avenir.  Celle  qui  provoquait  ces 
mouvements  divers  alla  au  vieux  piano  du  sculpteur  et 
l'ouvrit.  Le  doux  pouvoir  de  Beethoven  libéra  son 
âme  anxieuse.  Aux  accents  de  la  sonate  pathétique 
les  marbres  s'animèrent.  Les  pâles  statues  recouvraient 
Texistence  arrêtée  dans  un  geste  et  ce  fut  une  minute 
à  goût  d'éternité. 

Seul,  Paul  Gouvès  n'y  participa  point.  L'acte  im- 
prévu de  sa  sœur  ne  faisait  qu'augmenter  ses  appré- 
hensions. Il  l'aimait,  cette  lumineuse  Marianne,  d'une 
tendresse  infinie  et  discrète.  Il  sentait  qu'elle  était  le 
mâle  de  la  famille,  mieux  douée  que  lui,  héritière  du 
génie  paternel,  et  cette  supériorité,  loin  de  le  rendre 
jaloux,  l'enchantait.  Mais,  s'il  était  fier  d'elle,  s'il 
admirait,  lui  faible  et  irrésolu,  le  contraste  de  ce 
caractère  et  l'audace  de  la  vierge  énergique,  il  redou- 
tai: aussi  ses  coups  de  tète.  L'aptitude  au  pressenti- 
ment lui  faisait  démêler,  depuis  quelques  jours, 
une  autre  cause  intime  de  souci  que  les  duretés 
d'Henriette  Yalère.  Celle-ci,  d'ailleurs,  avertie  par  la 
domesticité  des  deux  visites  chez  GauduUe,  ne  ména- 
geait pas  les  allusions.  Elle  déclarait  l'air  de  Paris 
(<  mortel  pour  la  pudeur  ».  Elle  souriait  d'une 
manière  énigmatique  quand  son  jeune  amant  lui  van- 
tait les  vertus  de  Marianne.  Plusieurs  fois,  Paul, 
que  harcelaient  encore   les  réflexions  de  Moumelte 


LES  POCHES  DES  HlMliLES  149 

cL  de  sa  mère,  avait  été  sur  le  point  de  questionner 
sa  sœur.  Au  dernier  moment,  il  n'osait  point,  pris 
de  scrupules,  tant  elle  gardait  d'ascendant  sur 
lui. 

Un  tumulte  joyeux  le  tira  de  sa  rêverie  noire. 
Jeanne  Roumine  entrait,  Audilïret  à  son  bras,  le 
protéiicant  encore  contre  ses  ennemis  invisibles,  les 
regards  enivrés  d'amour  et  de  reconnaissance.  Elle 
eudjrassa  follement  la  libératrice,  riant,  pleurant, 
avec  de  longs  soupirs  et  des  phrases  interrompues. 
Quant  au  révolté,  digne  et  grave,  les  traits  accentués 
par  la  souffrance,  il  témoigna  de  son  infinie  gi'atitude 
en  termes  excellents  et  vigoureux. 

L'émotion  calmée,  Audiffiet,  sobrement,  commença 
le  récit  de  sa  captivité.  11  dit  sa  stupeur,  quand  à  la 
suite  de  l'attentat  il  s'était  vu  arrêté,  brutalisé, 
enfermé,  sans  communication  possible  avec  un  avo- 
cat, dans  un  cachot  horrible  et  brûlant.  Une  soupe 
puante,  un  dé  d'eau  saumâtre.  Une  seule  visite,  celle  de 
Degraize,  qui  l'insultait,  le  harcelait,  exigeait  de  lui 
d'infâmes  délations. 

—  Celui-là,  par  exemple,  je  ne  l'oublierai  pas.  Et 
s'il  réalise  ses  menaces...  moi  aussi... 

Il  s'arrêta,  craignant  d'en  avoir  trop  dit.  Ses  yeux 
froids  luisaient  implacables,  tellement  que  Marianne 
s'écria  : 

—  Au  moins,  AudilTrel,  tenez-vous  tranquille!  Ne 

13. 


150  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

donnez  pas  à  vos  bourreaux  l'occasion  de  recom- 
mencer. Ils  seraient  trop  heureux. 

L'anarchiste  hocha  la  tête.  A  son  tour,  Jeanne  Fîou- 
mine  le  supplia  de  rester  calme,  de  dédaigner  les 
provocations.  Elle  était  belle  de  hardiesse  tranquille, 
avouant  ainsi  devant  tous  qu'elle  s'était  donnée  à 
cet  homme  dans  la  plénitude  de  sa  volonté,  au  mépris 
des  lois,  uniquement  parce  qu'elle  l'aimait. 

—  Tu  es  mon  mari,  ne  l'oublie  pas.  C'est  d'autant 
plus  sacré  que  le  maire  n'y  a  point  passé. . .  Il  n'a  jamais 
eu  d'affection  que  pour  moi  au  monde,  ajouta-t-elle 
avec  orgueil. 

Avan  se  mit  à  rire.  Alors  elle,  indignée  : 

—  C'est  la  vérité,  monsieur,  il  me  l'a  juré,  et 
Audiffret  n'est  point  menteur.  N'est-ce  pas,  Jules? 
C'est  pour  cela  que  j'ai  fait  ce  que  j'ai  fait...  S'il  avait 
été  semblable  aux  autres,  c'eût  été  différent. 

Elle  attribuait  une  grande  importance  à  ce  don 
d'une  affection  intacte.  Cela  rejoignait  plusieurs  idées 
mystiques  inculquées  par  son  père.  Elle  savait  Audif- 
fret passionné  pour  sa  cause.  Elle  le  mettait  au-dessus 
des  autres  hommes.  Il  entrait  de  la  vénération  dans 
sa  tendresse. 

Cette  scène  et  ces  paroles  avivaient  les  scrupules  " 
de  Marianne.  Elle  se  jugeait  indigne  de  vivre  parmi 
ces  gens  sincères,  ennemis  des  conventions  sociales, 
mais  respectueux  d'eux-mêmes,  de  leurs  serments. 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  loi 

Sur  ses  lèvres,  ainsi  qu'une  plaie  vive,  elle  sentait  les 
lèvres  de  GauduUe.  Cela,  c'était  la  barrière  infranchis- 
sable. Jaiuais  plus,  à  personne,  elle  ne  pourrait  faire 
le  don  absolu  de  son  coips...  Elle  regardait  Goquilet 
que  lui  vjintaiL  son  pèie,  que  lui  prônaient  sa  mère  et 
Moumette.  11  était  loin  de  deviner,  le  bravegarçon,  les 
étranges  combats  de  celle  qu'il  ne  désespérait  pas 
d'obtenir!  Quand  elle  lui  avait  proposé,  après  le 
déjeuner,  de  venir  chez  A  van,  son  ivresse  avait  été 
lolle  qu'il  ne  pouvait  pas  répondre,  et  elle  avait  envie 
do  lui  crier  :  «  Ne  me  regardez  pas  ainsi,  je  suis 
indigne,  je  suis  une  misérable  î  Je  sors  des  bras  d'un 
vieillard.  » 

Avan  était  allé  chercher,  dans  une  petite  armoire, 
trois  bouteilles  d'un  très  vieux  bourgogne  qu'il  appe- 
lait sa  récompense,  parce  qu'il  n'en  buvait  que  lors- 
qu'il était  content  de  sa  journée.  Le  nombre  de  verres 
était  insufhsant,  mais  on  s'arrangea. 

—  A  la  liberté  et  à  la  jeunesse  !  dit  le  sculpteur. 
Robert  :  A  r avenir  !  Audiffret,  d'une  voix  dure  :  A  la 
vengeance!  Alors  Jeanne  Rournine,  tremblante,  tendit 
le  bras  vers  Marianne,  et,  pour  la  loucher  davantage  : 
A  la  noble  fille  du  grand  Gouvès  !  Il  sembla  à 
Paul  que  le  buste  d'Henriette  Yaîère,  là-bas,  esquis- 
sait le  cruel  sourire. 


i52  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

Au  début  de  la  semaine  suivante,  Gouvès  reçut  une 
lettre  de  Yalére  le  priant  de  passer  chez  lui. 

Il  trouva  le  politicien  enfoui  dans  un  grand  fau- 
teuil, devant  une  table  couverte  de  livres  et  de  dos- 
siers, maussade,  le  teint  jaune,  se  plaignant  de  la  vie 
et  des  hommes. 

—  J'ai  des  idées  de  suicide,  docteur.  Mon  Dieu, 
oui,  c'est  ainsi  :  moi  que  Ton  croit  heureux,  qui  suis 
riche,  je  mène  une  exislence  épouvantable.  Les  rai- 
sons profondes?  Je  les  ignore  en  partie.  Celles  (jue 
que  je  devine,  je  ne  puis  vous  les  dire  ;  d  ailleurs  cela 
ne  vous  avancerait  guère.  Que  pouvez-vous  poui- 
moi? 

Gouvès  comprit  que  cette  demande  de  consultation 
avait  un  but  détourné.  11  écoula  pahernment  les 
doléances  de  ce  misanthrope,  le  tableau  ellroyabîe  et 
réel  d'une  ambition  inassouvie  et  d'une  conscience 
lassée  par  ces  délaites  continues  que  nécessitent  le 
pouvoir  et  la  fréquentation  des  coquins.  L'honnête 
citoyen  de  Lunel  était  loin  de  se  douter  du  cloaque 
nauséabond  qu'est  l'esprit  d'un  de  ces  dominaleurs, 
d'un  de  ces  faiseurs  de  lois  dont  les  journaux  dis- 
cutent les  actes  et  les  paroles. 

Valère  étala  sans  pitié,  devant  ce  témoin  naïf  et 
dont  l'ébahissement  le  rafraîchissait,  la  corruption 
des  parlementaires,  leur  lâcheté,  leur  perpétuelle  sou- 
mission à  la  finance.  Il  lui  démontra  la  nécessité  du 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  153 

mensonge  et  de  l'hypocrisie,  du  chantage,  de  la  con- 
cussion. 

—  Je  me  demande  souvent,  docteur,  si  Tàme  d'un 
criminel  cynique,  d'une  de  ces  brutes  qui  nourrissent 
une  image  cupide  et  sanglante  et  la  réalisent,  n'est 
pas  très  supérieure  à  celle  de  tel  de  mes  collègues  que 
je  connais,  qui  tuerait  trente  mille  mandarins  pour 
faire  aboutir  un  fructueux  projet  de  loi,  lequel  lui 
garantit  la  protection  d'un  banquier,  d'un  coulissier, 
d'un  dispensateur  de  sportules.  Songez  que  ce  métier 
exige  une  duperie  perpétuelle,  le  faux  monnayage  de 
tous  les  mots  nobles  :  justice,  honneur,  liberté,  la  dé- 
préciation de  toutes  lesvaleurs  morales.  L'intrigue,  la 
haine,  la  trahison,  tels  sont  les  dés  pipés  que  nous 
agitons  du  matin  au  soir  avec  des  sourires  mystérieux, 
des  conciliabules,  des  poignées  de  main... 

Il  tira  quelques  boudées  d'un  long  cigare,  noir  sous 
son  visage  ocreux,  puis  délibérément  : 

—  C'est  l'histoire  de  la  démocratie  et  sa  formule  : 
De  plus  en  plus  bas...  Nous  creusons  l'égout.  Des 
masses  énormes  et  muettes  jusque-là  ont  été  brus- 
quement appelées  à  s'exprimer.  La  voix  du  suftVage 
universel  est  un  grognement  ténébreux.  Nous  répon- 
dons par  les  impôts. 

L'idée  chrétienne  nous  gênait,  comme  une  con- 
currence. Nous  Tavons  détruite  et  remplacée  par  le 
manuel  civique;  dans  quelques  années,  nous  verrons 


154  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

peut-être  cela,  rinstruction  bien  conduite,  suivant  lo 
méthode,  nous  ménage  une  fournée  de  fous  et  d'as- 
sassins dont  mon  écœurement  se  réjouit  par  avance. 

L'étrange  personnage  se  frotta  les  mains.  Son  livide 
sourire  effrayait  Gouvès.  Il  avait  hâte  de  revenir  aux 
choses  de  sa  profession.  Enfin  Valère  livra  à  son  méti- 
culeux examen  un  corps  maigre  et  blême,  aux  muscles 
durs.  Le  savant  palpa,  percuta,  ausculta;  l'organisme 
lui  parut  sain.  Pendant  qu'il  rédigeait  son  ordonnance, 
Yalère  dit  brusquement  : 

—  Je  sais,  docteur,  que  vos  enfants  fréquentent  m,a 
femme  avec  assiduité.  Si  j'avais  un  conseil  à  vous  don- 
ner, ce  serait  de  surveiller  une  relation  d'où  il  ne 
sortira  pour  W  Marianne,  comme  pour  votre  Paul, 
rien  de  bon.  Je  vous  parle  en  toute  franchise.  Hen- 
riette aime  le  luxe,  la  dépense  et  la  paresse;  elle  n'est 
pas  une  bonne  compagnie.  Quand  on  a  sa  vie  à  faire, 
on  doit  éviter  les  contacts  démoralisants.  Mon  langage 
vous  étonne.  Ne  cherchez  pas  plus  loin  que  ce  simple 
conseil  d'un  homme  d'expérience  à  un  brave  homme. 

Comme  Gouvès,  ébahi  et  mécontent,  descendait  le 
somptueux  escalier,  il  lui  parut  que  la  dernière  partie 
de  r entretien  en  était  l'objet  véritable.  Il  remarqua 
aussi  que  Yalère,  qu'il  savait  détester  Ephraïm  Mer- 
cier, n'avait  pas,  au  cours  de  cette  longue  causerie, 
prononcé  une  seule  fois  le  nom  du  a  bienfaiteur  ». 

Le  motif  de  cette  abstention,  que  le  naïf  savant  ne 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  155 

pouvait  deviner,  était  une  démarche  récente  d'Hen- 
riette Valère  auprès  de  son  époux.  Mercier,  prévenu 
par  la  voie  d'Anatole  et  Clorinde  et  par  Garcavet  des 
visites  fréquentes  de  Marianne  et  de  Paul  à  l'iiôtel  de 
la  rue  Saint-Honoré,  et  redoutant  quelque  manigance 
hostile  cà  ses  projets,  n'avait  pas  hésité  à  employer  le 
chantage.  Il  menaçait  la  belle  cousine,  au  cas  où 
Valère  aurait  la  fantaisie  de  se  poser  en  protecteur, 
de  révélations  compromettantes  :  ((  Je  n'ai  pas  besoin, 
lui  écrivait-il,  que  votre  mari  s'immisce  dans  mes 
[iffaires  et  prenne  en  main  les  intérêts  de  quelqu'un 
que  je  suffis  à  conseiller,  qui  m'a  de  grandes  obliga- 
tions et  ne  saurait  s'y  soustraire.  Je  souhaite,  chère 
amie,  que  vous  compreniez  à  demi-mot  et  ne  me 
forciez  pas  à  être  indiscret  à  mon  tour,  ce  qui,  vous 
ne  l'ignorez  point,  serait  facile.   » 

Henriette  s'était  gardée  de  montrer  cette  lettre  à 
Valère,  mais  elle  avait  pris  une  voie  détournée  pour  le 
prier,  au  nom  de  leur  bonne  entente,  de  laisser 
V 11' innue  de  LiDiel  se  diihromWev  lui-même  et  de  ne 
point  mécontenter  le  puissant  médecin  :  «  11  est 
jaloux  de  son  savant;  je  le  sais.  Laissez-le-lui.  Au 
reste,  que  vous  importe!  Le  bonhomme  Gouvès,  si  on 
le  tond  trop  court,  est  de  taille  à  se  défendre  ;  il  n'est 
pas  du  Midi  pour  rien.  »  Valère,  ami  de  la  paix  et 
connaissant  sa  femme,  promit  d'être  i^irconspect. 
QuanI  à  Henriette,  elle  prit  la  seconde  précaulion  de 


156  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

réprimander  sévèrement  Glorinde  pour  son  éternel 
bavardage,  car  elle  craignait  les  sapes  d'Anatole,  subtil 
espion  des  deux  pouvoirs.  • 

Ephraïm  Mercier,  appelé  dans  le  Midi  par  un 
confrère,  apprit  à  son  retour  et  grâce  à  Anatole  (Glo- 
rinde était  incorrigible)  les  visites  successives  de 
Marianne  et  de  Gouvèsà  l'hôtel  delà  rue  Saint-Honoré. 
Il  entra  dans  une  de  ces  fureurs  froides  qui  lui  étaient 
habituelles.  Expert  en  ruses  scélérates,  il  supposait 
aux  actes  les  plus  simples  des  mobiles  compliqués.  En 
outre,  le  silence  de  Yalère,  ses  regards  impénétrables, 
sa  dangereuse  jalousie,  renseignée  sur  les  événements; 
d'autrefois,  l'affolaient  :  «  11  n'a  donc  pas  reçu  la 
lettre!  »  répétait-il,  rôdant  comme  un  loup  à  travers 
son  cabinet,  renversant  des  bibelots  et  des  piles  de 
livres.  11  avait,  quelque  temps  auparavant,  prévenu 
le  politicien,  sous  le  couvert  de  l'anonymat,  du  danger 
que,  par  l'influence  de  Paul  Gouvès,  courait  son 
honneur  conjugal.  Tout  à  coup  il  réfléchit  que  cet 
avertissement  avait  pu  motiver  l'entrevue  du  mari 
et  du  vieux  savant.  Sa  glace  lui  renvoya  un  sourire  : 
((  Il  faudra  que  je  récidive.  Ge  cher  Degraize  n'est  pas 
là  pour  rien.  »  Le  policier  servait  ses  rancunes.  Il  le 
tenait,  comme  tant  d'autres,  par  la  connaissance  de 
secrets  honteux,  car  la  théorie  de  cet  anarchiste 
mori^il  était  que  la  vie  de  tout  homme  renferme  un 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  157 

cadavre  qu'il  s'agit  de  déterrer.  Son  art  lui  fournis- 
sait un  merveilleux  prétexte  à  s'introduire  dans  les 
alcôves,  sonder  les  consciences,  violer  le  cœur  débile 
des  névrosées.  Se  méfiant  de  sa  mémoire,  il  prenait 
des  noies  sur  un  petit  cahier  soigneusement  enfermé 
dans  son  coffre-fort.  Qui  eût  pu  consulter  ce  mémo- 
randum des  vices  et  des  stupres  contemporains 
eût  été  épouvanté  et  émerveillé  à  la  fois  par  la  vigou- 
reuse netteté  de  ces  «  observations  »  d'un  nouveau 
genre,  le  trait  cruel,  la  iinesse  psychologique.  S'il  fai- 
sait preuve,  quant  à  la  technique  médicale,  d'une 
ignorance  qui  amusait  ses  collègues  sérieux,  ce  Juif 
avait  l'expérience  profonde  du  milieu  social  où  il  évo- 
luait. Il  connaissait  chacun  de  ses  clients,  comme 
Napoléon  ses  généraux;  il  savait  jusqu'où  Ton  pouvait 
aller  :  les  ressources  de  celle-ci,  les  inQuences  de 
celui-là  et  il  goûtait  une  sorte  de  volupté  à  constater 
runiverselle  pourriture,  ce  qu'il  appelait  entre  intimés 
la  ('  gangrène  »  de  l'époque. 

La  préoccupation  venant  de  Yalère  n'était  pas  la 
seule.  Il  sonna  Anatole.  La  face  plate  apparut. 

—  Maître  Guilon  n'a  pas  montré  son  museau  pen- 
dant mon  absence? 

—  Non,  monsieur. 

—  C'est  bien,  va-t'en. 

Le  petit  drôle  lui  avait  promis  de  se  procurer  les 
papiers  secrets  de  Gouvès,   ceux  qu'il  enfermait  à 

u 


158  SÉBASTIEN  GOCVÈS 

double  tour  dans  son  tiroir.  Yingt-quatre  heures  suf 
firaient  pour  en  prendre   copie.   Mercier  se  flattait 
ensuite  de  jouer  facilement  le  tour  au  vieux. 

—  Je  lui  persuaderai  que  ces  idées  viennent  de 
moi,  ont  pris  naissance  dans  nos  conversations, 
qu'elles  résultent  des  notes  de  laboratoire  dont  je  fais 
le  relevé  depuis  cinq  ans.  S'il  n'est  pas  convaincu,  eh 
bien,  ma  foi  tant  pis,  il  se  fâchera.  Qui  donc  hésiterait 
entre  la  parole  d'Ephraïm  Mercier  et  celle  d'un 
modeste  praticien  de  Lunel?  Et  puis  jamais  il  n'osera 
entrer  en  lutte  ouverte.  J'ai  pour  iijoi  toute  la  Fa- 
culté... et  ses  appointements.  Je  le  fais  vivre. 

Il  n'exagérait  pas.  L'influence  dissolvante  de 
Vabrant,  son  âme  damnée,  maître  de  l'avancement 
professoral  et  des  nominations  d'agrégé  par  ses  accoin- 
tances ministérielles,  cette  action  efficace  et  politique 
rejoignait,  soutenait  son  occulte  pouvoir  de  telle 
sorte  que  nul,  petit  ou  grand,  ne  se  fût  avisé  de  bron 
cher.  Les  places  s'obtenaient,  non  au  concours 
comme  le  proclamaient  les  apparences  et  des  simu- 
lacres d'examen,  mais  à  la  suite  d'intrigues  innom- 
brables et  malpropres,  qui  toutes  gravitaient  autour 
de  ces  deux  personnages. 

Vabrant  et  Mercier.  On  ne  prononçait  leurs  noms 
qu'en  tremblant.  Bien  que  la  science  de  ces  pontifes 
fût  douteuse,  il  était  admis  que  toute  thèse,  toute 
brochure  devait  se  placer  sous  leur  auguste  patro- 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  1511 

nage,  s'inspirer  de  leurs  théories,  lesquelles  n'étaient, 
la  plupart  du  temps,  que  des  affirmations  hasar- 
deuses. Vabrant  connaissait  son  personnel,  comme 
Mercier  la  société.  Il  fermait  les  yeux  sur  les  exac- 
tions, les  faveurs,  les  passe-droits,  dont  il  donnait 
l'exemple.  Il  tenait  la  liste  exacte  des  scandales  qu'il 
étouffait  journellement,  car  la  conscience  profession- 
nelle avait  subi  de  rudes  atteintes,  des  opérations 
illicites,  des  ovariotomies  rémunératrices,  des  dicho- 
tomies, de  toutes  ces  fraudes  à  demi  tolérées  qui 
frisent  la  police  correctionnelle.  Il  n'exigeait  de  ses 
subalternes  que  de  la  souplesse  et  de  l'obéissance.  Les 
quelques  rares  indépendants  travaillaient  dans  leur 
coin,  à  Tabri  des  contacts  déshonorants,  et  ne  se 
souciaient  point  de  combattre  un  état  de  choses  dont 
la  majorité  avait  pris  son  parti. 

De  là  résultait  une  baisse  notable  de  la  science 
médicale  et  chirurgicale  française,  un  oubli  même 
des  temps  héroïques  dont  se  félicitaient  les  étrangers. 
La  situation  de  Sébastien  Gouvès,  forcé  de  gagner 
son  pain  entre  les  griffes  d'un  Mercier,  était  celle  de 
beaucoup  de  travailleurs  du  plus  haut  mérite,  mais 
qu'étouffait  l'avilissant  régime  de  la  Faculté,  puisqu'il 
était  convenu  qu'aucun  clfort  original  ne  pouvait 
venir  d'un  «  irrégulier  »,  que  seule  l'estampille  d'un 
litre  et  d'un  emploi  universitaire  donnait  droit  à  la 
fortune,  au  succès  et  au  génie.  On  citait  des  prati- 


160  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

ciens  de  province,  demeurés  obscurs  malgré  leurs 
découvertes.  Le  mérite  de  celles-ci,  sans  qu'on  sût  par 
quel  sortilège,  se  trouvait  attribué  à  leurs  collègues 
de  Paris.  Là  comme  partout  fonctionnait,  avec  ses 
effets  désastreux,  le  révoltant  système  de  la  centrali- 
sation à  outrance.  Et  les  tyrans  adroits  comme  Mercier 
en  bénéficiaient. 

Or  un  grand  congrès  international  de  médecine  et 
de  chirurgie  devait  se  tenir  à  Paris  dans  les  premiers 
jours  de  septembre  et  stimulait  les  ambitions.  Mer- 
cier se  promettait  bien  de  présenter,  comme  venant 
de  lui,  les  trouvailles  de  a  son  obligé  »  à  l'admiration 
de  ses  collègues.  Mais  il  avait  compté  sans  la  méfiance 
obstinée  de  Gouvès,  son  entêtement  à  ne  pas  livrer  ses 
travaux  véritables.  Il  ne  communiquait  hebdomadai- 
rement à  a  son  patron  »  que  les  résultats  de  la  besogne 
quotidienne,  analyses  et  observations  de  peu  d'impor- 
tance, qui  ne  pouvaient  faire  l'objet  d'une  communi- 
cation glorieuse.  Mercier  avait  quarante-sept  ans.  En 
dépit  d'une  exploitation  effrénée  de  ses  élèves  et  col- 
lègues plus  humbles,  il  n'avait  pas  encore  attaché 
son  noni  à  une  de  ces  découvertes  retentissantes 
qui  ouvrent  les  portes  du  Panthéon  national.  11 
avait  la  fortune,  les  femmes,  le  luxe  et  le  pouvoir. 
Comme  tous  les  ambitieux,  il  voulait  davantage.  Le 
secret  mépris  dont  il  se  sentait  environné  l'irritait. 
Quelle  joie   de  fermer  la  bouche  aux  détracteurs. 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  161 

d'imposer  le  respect,  de  dominer  vraiment,  non  un 
peuple  de  trembleurs,  mais  les  esprits  libres,  les  irré- 
ductibles! Il  n'en  dormait  plus.  Son  avarice,  en  outre, 
regrettait  les  sacrifices  inutiles  :  ce  S'imagine-t-il  que 
je  l'entretiendrai  longtemps  à  ne  rien  faire!  »  Tel 
était  le  cri  de  sa  déception  quand  Gouvès  le  quittait, 
son  rapport  achevé,  sourd  à  toutes  les  insinuations 
et  allusions. 

11  en  arrivait  à  prendre  en  haine  ce  visage  robuste, 
ces  lèvres  ironiques,  fermées  sur  leur  secret,  cette 
voix  chaude  et  timbrée  qui  développait  les  argu- 
ments avec  bonhomie.  Quand  il  avait  su,  par  ses 
espions,  que  Marianne  fréquentait  Henriette  Yalère, 
ii  avait  eu  de  la  joie  à  se  dire  que  la  honte  menaçait 
ces  cheveux  blancs,  cette  conscience  intrépide.  Ensuite 
les  conséquences  de  celte  amitié  l'elTrayèreût  pour 
son  ambition  et  il  résolut  de  la  briser. 


Tel  était  Tétat  menaçant  des  circonstances  quand 
Henriette  Valère,  cédant  aux  instances  de  son  amant, 
consentit  à  réaliser  sa  promesse  d'une  journée  passée 
tout  entière  à  la  campagne  avec  lui. 

Elle  partit  de  bonne  heure,  sans  presque  se  cacher, 
usant  pour  se  rendre  hbrc  d'une  fable  quelconque. 
Jamais  son  mari  ne  lui  faisait  la  moindre  observation. 
Ils  se  retrouvèrent  h  la  gare  de  Lyon  dans  un  compar- 

u. 


Ifi2  SÉBASTIEN  GOUVÈS  ^ 

limenl  de  première  classe.  Le  hasard  ies  favorisa.  Ils 
restèrent  seuls. 

Paul  était  plus  mélancolique  encore  que  de  cou- 
tume. Deux  jours  seulement  le  séparaient  du  départ. 
Que  d'événements  pendant  ce  congé  obtenu  d'abord 
pour  accompagner  son  père  à  Paris!  Tandis  que  la 
campagne,  brûlée  par  le  soleil,  fuyait  sous  ses  yeux 
distraits,  il  se  remémorait  les  moindres  épisodes  de 
son  amour,  la  rencontre,  les  balbutiements,  les 
aveux,  les  inquiétudes  et  la  lourde  tristesse.  11  en 
oubliait  la  présence  de  celle  qui  l'avait  ainsi  boule- 
versé. Elle  se  rappela  par  une  douce  pression  de  la 
main  sur  l'épaule. 

—  A  quoi  penses-tu...  pour  nos  derniers  mo- 
ments ? 

Il  se  retourna,  la  vit:  jeune  et  charmante,  en  toilette 
claire,  elle  n'avait  pas  son  habituelle  dureté.  Sa  voix 
même  était  différente.  Sans  doute,  elle  voulait  le 
laisser  sur  une  impression  heureuse.  Il  lui  en  fut 
reconnaissant. 

Serrés  l'un  contre  l'autre,  comme  si  le  danger 
flottait  autour  d'eux,  associant  la  vitesse  qui  les  entraî- 
nait à  celle  des  jours  et  de  leur  passion,  ils  s'éton- 
naient eux-mêmes  par  leurs  propos  graves  et  tendres, 
la  défaite  de  leur  double  rancune. 

—  L'aimerais-je?  songeait  Henriette. 

—  L'aurais-je  vaincue?  songeait  Paul. 


LES  PUGUES  DES  HUMBLES  163 

Tout  à  coup  elle  tressaillit.  Elle  venait  de  com- 
prendre. Ce  qu'elle  prenait  pour  un  renouveau, 
c'était  rillusion  de  Marianne,  venue  par  un  étrange 
chemin,  la  douceur  de  cette  joue  d'adolescent  contre 
sa  joue,  une  analogie  dans  la  voix,  un  même  parfum 
dont  il  avait  volé  quelques  gouttes  à  sa  sœur.  Elle  eut 
peur  un  moment  qu'il  ne  la  devinât,  tant  est  subtil  le 
tlair  des  amoureux  ;  puis,  rassurée,  elle  jouit  de  son 
erreur. 

ils  arrivèrent  à  Fontainebleau.  Avant  de  partir  pour 
la  forêt,  elle  désira  prendre  une  tasse  de  thé.  L'hôtel 
leur  plut.  Gomme  s'ils  devaient  s'installer,  ils  deman- 
dèrent à  visiter  les  chambres.  L'une,  haute  et  vaste, 
donnait  sur  Tescalier  des  Gardes,  somptueuse  archi- 
tecture que  dorait  la  lumière. 

—  Que  l'on  serait  bien  ici!  soupira  Paul. 

Elle  comprit  son  désir.  Quelques  instants  après, 
dans  les  bras  l'un  de  l'autre,  ils  oubliaient  le  monde. 
A  un  moment  il  pleura,  désolé  de  perdre  une  telle 
maîtresse,  quand  elle  se  révélait  à  lui  telle  qu'il  l'avait 
souhaitée  dans  ses  songes. 

,  Elle  lui  parlait  des  siens,  de  ses  projets,  de  la  pein- 
ture et  peu  à  peu,  par  une  pente  insensible,  l'amenait 
à  l'avenir  de  sa  sa^ur. 

—  Père  désire  tant  qu'elle  se  marie  î 

—  Pourquoi?  dit  brusquement  Henriette.  N'est-elle 
pas  heureuse  étant  libre!  Que  ferait-elle  d'un  Coqui- 


164  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

let   ou   d'un  petit  miisicard  comme  votre  voisin,  ce 

Berthet? 

Puis,  avec  une  perfidie  souriaote  et  caressant 
ses  beaux  bras  nus  : 

—  Ne  crois-tu  pas  que,  si  elle  voulait,  elle  serait 
une  des  reines  de  Paris  ? 

Paul  devint  pâle,  mit  ses  doigts  sur  les  lèvres 
ardentes. 

—  Tais-toi.  Ne  deviens  pas  méchante. 

—  Enfant  î  Marianne  est  une  doîninatrice.  Il  suffit 
de  la  regarder.  T'irnagines-tu  qu'elle  habitera  toujours 
la  petite  chambre  de  la  rue  Lhomond?  Son  lit  est  trop 
étroit. 

Elle  s'acharnait  à  cette  idée,  pour  se  blesser  elle- 
même,  car  elle  portait  à  la  jeune  fille  une  affec- 
tion étrange,  exclusive  et  jalouse,  qu'elle  s'efforçait  de 
dissimuler,  la  sachant  fière  et  ennemie  du  vice.  Elle 
fut  sur  le  point  de  prononcer  le  nom  de  Gaudulle;  sans 
être  tout  à  fait  renseignée,  elle  avait  surpris  bien  des 
choses,  mais  elle  se  contint  :  Theure  n'était  pas  venue. 

Après  le  déjeuner,  ils  partirent  dans  la  foiêt.  La 
fraîcheur  des  arbres  leur  parut  délicieuse.  Ils  descen- 
dirent  de  voiture,  suivirent  une  petite  sente  qui  les 
menait  à  un  étang.  Sur  la  surface  unie  le  soleil 
réverbérait,  sauf  à  un  endroit  qu'ombrageait  un 
tremble.  Ils  s'assirent  là,  silencieux  devant  la  légère 
vie  des  eaux  et  le  ballet  des  libellules. 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  165 

—  Resteras-tu  mienne,  murmura  Paul,  lorsque  je 
ne  serai  plus  là?  Si  tu  m'oublies,  tu  sais  que  j'en 
mourrai. 

Elle  haussa  les  épaules.  Pourtant,  il  disait  vrai. 
Sentimental  et  faible,  il  s'était  attaché  à  cette  femme 
par  des  liens  invincibles.  Elle  le  tenait  par  la  dureté, 
l'influence  occulte  d'un  vouloir  perpétuellement 
tendu.  Il  chérissait  en  elle  le  maître  de  sa  destinée 
qu'elle  eût  pu  devenir.  Et  cette  fascination  s'exerçait 
dans  les  minutes  les  plus  frivoles,  comme  maintenant 
qu'ils  suivaient  le  vol  des  insectes  ou  les  moires  fugi- 
tives de  Ponde.  Rigide,  les  yeux  mi-clos,  son  profil 
encadré  de  feuillage,  elle  portait  le  profond  mystère 
de  la  nature  et  de  la  femme  avec  une  grâce  un  peu 
hautaine.  Sur  son  bras  robuste  il  la  courba  soudain 
et  but  Peau  vivante  de  ses  lèvres... 


Le  résultat  de  celte  escapade  fut  que  Paul  rentra  à 
Ciermont  l'àme  déchirée  et  reprit  le  collier  militaire 
en  somnambule.  Par  malheur,  la  fréquentation  de 
Robert,  d'Avan  et  de  Coquilet  avait  déposé,  dans  son 
àme,  des  germes  de  révolte  qui  devaient  se  développer. 

Le  départ  de  Paul  pour  le  régiment  fit  plus  triste 
encore  l'humble  logis  de  la  rue  Lhomond.  Sébastien 
Gouvès  était  tout  absorbé  par  ses  travaux,  irrité, 
fatigué  par  la  lutte  sourde  qu'il  poursuivait  contre  les 


U)6  SÉBASTIEN  GOL'VÈS 

exigences,  la  curiosité  de  Mercier  et  l'espionnage  de 
Guilon.  Jl  avait  beau  envoyer  le  jeune  homme  en 
courses,  organiser  seul  ses  expériences,  enfermer  à 
clef  ses  papiers,  il  se  méfiait  de  ces  yeux  faux,  de  cette 
hypocrisie  manifeste,  de  ces  longues  mains  pâles  et 
fureteuses.  L'autre,  fort  intelligent  et  talonné  par  Ana- 
tole, n'attendait  qu'une  occasion  propice  pour  saisir  la 
serviette  du  vieux,  le  trésor  ardemment  convoité. 
Mais  il  fallait  jouer  serré,  car  le  méridional  quittait 
son  laboratoire  après  tout  le  monde  et  mettait  en  par- 
tant la  clef  dans  sa  poche.  Chaque  semaine.  Mercier 
questionnait  le  jeune  coquin  avec  plus  d'âpreté.  Il 
n'en  tirait,  sur  les  réels  travaux  en  train,  que  des 
réponses  vagues  et  inutilisables,  et  cependant  il  savait 
à  n'en  pas  douter,  par  mille  indices,  dont  le  moindre 
n'était  pas  la  distraction  de  Gouvès,  que  celui-ci 
préparait  quelque  chose  de  décisif. 

Le  malheur  voulut  que  le  père  Ensade  fût  pris  d'un 
catarrhe  obstiné  qui  le  contraignit  à  garder  la  maison. 
Bien  qu'il  fût  soupd;  têtu  et  rageur,  maladroit,  Gouvès 
r utilisait  pour  les  commissions  délicates,  les  achats 
spéciaux,  les  minutieuses  besognes  qui  eussent  pu 
donner  réveil.  Il  lui  fallut  renoncer  à  cet  auxiliaire,  à 
cette  surveillance  constante.  Dans  le  même  temps, 
Ourlac  reçut,  de  ses  magasins  de  nouveautés,  de  fortes 
commandes  d'images  et  ne  put  plus  venir  que  rare- 
ment au  Jardin  des  Plantes.  Cette  absence  fut  sen- 


LES  POCHES  DES  UlMBLES  167 

sible  au  savant.  D'une  extrême  loyauté  et  d'une  fran- 
chise souvent  brutale,  il  se  désolait  de  la  singulière  et 
comique  situation  de  cachottier  qui  lui  était  faite. 
Sa  conscience,  d'ailleurs,  ne  lui  reprochait  rien.  Le 
contrat  passé  avec  Mercier  spécifiait  formellement 
une  absolue  liberté  d'allures,  la  besogne  spéciale  à  la 
clinique  une  fois  terminée,  et  celle-ci  ne  lui  prenait 
que  deux  heures  le  matin. 

Il  remplissait  cette  fonction  avec  une  stricte  exacti- 
tude, et  son  «  bienfaiteur  d,  quelque  désir  qu'il  en 
eût,  ne  pouvait  lui  faire  aucun  reproche.  Le  méri- 
dional arrivait  ainsi  à  un  état  d'énervement  perpé- 
tuel, dont  les  contre-coups  se  faisaient  sentir  chez 
lui.  Pour  un  rien,  il  rabrouait  Moumette,  son  beau- 
père  ou  sa  femme.  Seule,  Marianne  était  épargnée. 
A  plusieurs  reprises,  il  parla  de  donner  sa  démission. 
Chaque  fois,  il  fut  arrêté  au  seuil  de  cette  détermi- 
nation par  la  perspective  de  la  misère,  car  les  dix 
mille  francs  de  Mercier  formaient  le  plus  clair  de  son 
revenu.  Il  eût  fallu  reprendre  le  collier  de  la  clien- 
tèle et  dans  des  conditions  détestables,  à  Paris,  où  il 
n'avait  jamais  exercé,  sans  relations,  car  il  était  sau- 
vage et  ne  flattait  personne,  sans  protecteurs,  car 
Mercier,  furieux  de  cette  défection,  l'abandonnerait 
sûrement.  Privé  d'appui,  d'argent,  de  laboratoire, 
il  devrait  renoncer  à  ces  magnifiques  espérances,  dont 
la  réalisation  devenait  si  proche  ! 


108  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Il  lui  arrivait,  en  ses  mauvaises  heures,  de  rei^ret- 
ter  Montpellier.  Surtout  quand,  à  ses  soucis  scien- 
tifiques, se  joignaient  ceux  que  lui  donnaient  les 
allures  nouvelles  de  Marianne,  son  indépendance  af- 
fichée, ses  absences.  Timide  devant  la  vie,  espérant 
toujours  que  le  destin  arrangerait  les  choses  sans  qu'il 
s'en  mêlât,  il  ne  pouvait  se  résoudre,  malgré  les 
instances  de  sa  femme,  à  sermonner  sévèrement  la 
jeune  fille,  il  connaissait  cette  nature  prime-sautière, 
indomptable.  Il  se  connaissait  lui-même,  rancunier 
et  violent.  Il  ne  voulait,  à  aucun  prix,  effleurer,  ip.ême 
par  un  reproche  mérité,  une  affection  sublime,  une 
tendresse  de  tous  les  instants,  qui  le  consolait  de  ses 
déboires,  faisait  son  seul  refuge  efficace.  Lorsque, 
rentrant  le  soir,  il  la  trouvait  belle  et  active,  s'occu- 
pant  de  la  maison  comme  par  le  passé,  lisant  des 
vers,  cousant  ou  chantant  au  piano,  lorsque,  dans  un 
accès  de  passion  filiale,  elle  se  suspendait  à  son  cou, 
avec  une  chaleur  d'amoureuse  qui  lui  mettait  les 
larmes  aux  yeux,  lorsque,  de  sa  voix  émouvante,  elle 
se  faisait  douce  et  câline,  lui  rappelait  ses  petits  sou- 
venirs d'enfance,  dont  elle  tenait  le  répertoire  complet, 
ou,  dans  ses  abattements,  le  relevait  d'un  «  Courage, 
vieux  père  »,  que  suivait  aussitôt  une  sonate  de 
Beethoven,  l'exécution  d'un  morceau  préféré,  lorsque 
enfin,  adroite  et  merveilleuse  d'entrain,  elle  ranimait 
par  sa  gaieté  la  demeure  noire  et  maussade,  taquinant 


LES  POCHES  DES  HL'MBLES  169 

iMouiïiette,  son  amie  Jeanne  Roumine  qui  venait  la 
voir  quelquefois,  lorsqu'elle  enserrait  tous  les  cœurs 
dans  un  irrésistible  réseau  de  jeunesse,  il  se  sentait 
complètement  désarmé. 

—  Mademoiselle  se  tourmente,  madame,  répétait 
Moumette  en  hochant  sa  tête  paysanne. 

—  Que  voulez-vous,  ma  pauvre  Moumette?  répon- 
dait Julie  Gouvès  avec  un  soupir.  Je  n'ai  sur  elle  au- 
cune influence,  vous  le  savez  bien,  et,  malgré  tout  ce 
que  je  pourrai  dire,  monsieur  ne  se  résoudra  jamais 
à  la  réprimander. 

En  outre  du  réconfort  qui  lui  venait  de  sa  grande 
chérie,  le  savant  avait  de  bonnes  heures  quand,  débar- 
rassé de  Guilon,  le  cerveau  clair,  Timagination  enfié- 
vrée, il  voyait  s'ouvrir  devant  lui  les  immenses  per- 
spectives de  la  découverte  .Ce  problème  de  la  pesanteur  y 
considérée  comme  une  énergie  autonome  s'appliquant 
à   toute   la    nature,    était   fertile    en   conséquences 
imprévues,   en  étonnantes  déductions   anatomiques 
et  physiologiques.  Peu  à  peu,  par  une  investigation 
lente  et  mesurée,  écartant  les  broussailles,  franchis- 
sant les  marais,  il    entrait  dans  cette  mystérieuse 
Afrique  avec  un  continuel  battement  de  cœur,   un 
émoi  de  tout  son  être,  tel  qu'un  croyant  saisi  par  le 
miracle,  dont  sa  foi  lui  prolonge  la  beauté.  El  il  se 
sentait  riche,  fécond,  insurmontable.  Ses  idées  s'en- 
courageaient, s'appelaient  de  tous  les  coins  de  sa 


170  SÉBASTIEN  GOUVES 

mémoire  et  de  son  immense  érudition.  En  même  temps 
qu'il  creusait  la  question  du  langage  articulé,  connexe 
à  celle  de  la  tendance  au  vertical,  du  redressement  du 
torse,  de  la  libération  des  membres  antérieurs,  ana- 
logue à  celle  de  la  tige,  qui  rendit  le  geste  et  la 
parole  possibles,  suscita  les  innombrables  ressources 
humaines,  en  même  temps  qu'il  menait  une  formi- 
dable enquête  sur  le  système  musculaire  et  nerveux 
et  les  localisations  cérébrales,  il  revisait  la  théorie  de 
la  fièvre,  atteignait  des  conclusions  nouvelles,  qui 
bouleversaient  les  dogmes  régnants,  promettaient 
une  moisson  admirable.  Par  cette  griserie,  il  devenait 
Dieu.  Elle  disparaissait,  la  pièce  étroite,  la  tabb^ 
encombrée  d'instruments.  Elles  disparaissaient,  les 
inqui  udes,  les  préoccupations,  les  clameurs  irri- 
tante   de  la  servitude  et  de  la  pauvreté. 

Lt  lumière  seule  demeurait  vivante,  chaude  et 
dorée,  des  matinées  estivales,  qui  faisait  étinceler  les 
vitres,  le  microscope  et  le  tourbillon  d'images  inté- 
rieures qu'il  guidait  intrépidement  à  la  bataille.  Sou- 
vent il  tremblait  des  pieds  à  la  tête  par  la  crainte 
que  la  gloire,  cet  autre  soleil,  ne  lui  échappât,  en 
rayons  rapides  et  fugitifs,  n'allât  éclairer  une  autre 
tête  pensive,  courbée  sur  des  recherches  semblables. 
Aces  moments  de  susceptibilité  morale,  il  flairait  la 
mort  debout  derrière  lui,  le  talonnant  :  c  Je  te  pren- 
drai bientôt.  Travaille,  travaille!...  Si  tu  veux  aboutir. 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  171 

encore  un  délai,  soit!  Mais  profite  des  instants  trop 
courts,  travaille,  travaille!...  Le  reste  est  vain.  Sois 
égoïste,  abandonne  les  soucis  intimes.  Si  tu  veux 
laisser  aux  liens,  cà  ta  Marianne,  un  patrimoine  d'hon- 
neur et  de  fortune,  travaille,  travaille  ' . ..  Reste  là,  mon 
bonhomme,  attentif  et  vibrant,  tandis  que  je  vais 
sabrer  d'autres  vies  laborieuses,  continuer  mes  coupes 
éternelles.  Adieu,  je  reviendrai.  Travaille.  » 

Parfois,  en  pleine  effervescence,  en  plein  délire  de 
la  recherche,  Guilon  entrait,  Gouvès  eût  volontiers 
gitlé  sa  face  narquoise  et  toujours  étonnée.  Ou  bien 
c'était  Robert,  ou  Coquilet,  ou  Roumine.  On  lui  par- 
lait de  choses  indifférentes  :  de  la  liberté,  de  la  jus- 
tice, de  la  Révolution  prochaine,  de  Lupit  qui  se  réta- 
blissait peu  à  peu,  de  l'amitié  de  Jeanne  pour  Ma  anne, 
de  la  reconnaissance  d'Audiffret.  11  devait  .  nler- 
rompre,  écouter,  furieux  du  bavardage,  craigUu  it  de 
perdre  ainsi  quelque  piste  merveilleuse,  à  tout  jamais 
enfouie  dans  les  profondeurs  de  l'oubli  ou  de  sa  dan- 
gereuse distraction.  Ce  supplice  durait  peu.  On  se 
rendait  compte  du  dérangement,  on  s'excusait.  Guilon 
lui-même  passait  dans  la  pièce  voisine,  et  ces  courtes 
évocations  de  l'existence  maussade  disparaissaient 
à  leur  tour,  entraînées  par  la  fougue  du  robuste  cer- 
veau, l'acharnement  à  la  poursuite  du  vrai. 

Rentrant  chez  lui,  les  poches  pleines  de  notes,  la 
tête  encombrée,  il  s'arrêtait  sur  les  quais,  regardait 


17-2  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

reau  courir  ou  le  travail  des  mariniers.  C'était,  dans 

tous  ses  nerfs,  une  détente  délicieuse. 

Et  il  arrivait  que,  dans  son  sommeil,  la  solution 
désirée  apparût,  la  formule  juste  resplendît,  ainsi 
qu'une  fleur  soudaine  greffée  sur  le  pavot  des  rêves. 


Une  fois  par  semaine,  le  samedi  soir,  les  amis  de  la 
maison  se  réunissaient  :  Ourlac,  Berthet,  arrné  de  son 
violon,  Coquilet,  Robert,  Audiffret,lesRoumine,  Avan 
lui-même.  Celui-ci  exaltait  Gouvès  par  un  enthousiasme 
artistique  proche  du  sien,  la  guerre  qu'il  faisait  aux 
préjugés  d'une  voix  tonitruante.  La  contradiction 
déchaînait  chez  lui  de  véritables  ouragans  lyriques.  11 
secouait  son  adversaire  par  les  épaules,  le  brutalisant 
à  coup  d'idées  qu'il  opposait  aux  siennes,  vociféra- 
leur  et  magnifique. 

Marianne  Técoutait  avec  bonheur,  car  il  la  distrayait 
de  sa  tristesse.  Elle  aimait  surtout  que  le  vieux  Rou- 
mine  sortit  comme  un  dieu  du  nuage  de  fumée  où  il 
s'engourdissait  volontiers  et,  sa  pipe  à  la  main,  avec 
des  gestes  lents,  d'une  voix  grave,  défendît  la  cause  de 
l'Isolé,  les  droits  imprescriptibles  de  l'individu.  Cette 
négation  de  tous  les  préjugés  qui  mènent  la  société 
contemporaine,  cette  apologie  de  la  décision  person- 
nelle et  hardie,  ces  attaques  contre  le  mariage  tel  qu'il 
est  institué,  l'esclavage  féminin,  l'autorité  conjugale, 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  173 

lui  semblaient  excuser  non  seulement  sa  propre 
conduite,  mais  aussi  ses  intentions.  Elle  stimulait  la 
verve  du  vieillard,  lui  opposait  des  arguments  nou- 
veaux. Alors  il  se  montait,  se  dressait,  paraissait  plus 
haut,  plus  robuste,  et  le  bras  tendu,  avec  des  accents 
caverneux,  foudroyait  ses  contradicteurs.  Derrière 
la  porte  entrebâillée,  Moumette,  M""  Constans,  la 
concierge  et  le  neveu  de  celle-ci,  grand  jeune  homme 
pâle,  nommé  Arsène,  écoutaient,  émerveillés,  ces 
torrents  d'éloquence  révolutionnaire,  qui  se  brisaient 
contre  les  murs  et  le  plafond  de  la  petite  pièce, 
faisaient  résonner  les  touches  du  piano,  les  verres, 
la  carafe  à  bière.  L'admirable  et  soyeux  angora  du 
vieux  Roumine,  Belzébuth,  qui  ne  le  quittait  jamais, 
qu'il  chérissait  à  l'égal  de  sa  fille,  gonflait  alors  le 
dos  et  hérissait  le  poil  comme  s'il  participiit  aux 
fureurs  de  son  maître.  Celui-ci  soudain  s'apaisait.  Tel 
le  soleil  après  l'orage,  un  bon  sourire  illuminait  sa 
lace  de  patriarche.  Seuls,  les  cheveux  blancs  hérissés 
rappelaient  encore  la  tempête. 

Par  une  contradiction  singulière,  Gou\  es,  audacieux 
dans  le  domaine  scientifique  et  grand  briseur  de  pré- 
jugés médicaux,  Gouvès,  qui  ne  connaissait  point 
d'obstacles  quand  il  entrevoyait  la  vérité  et  marchait 
à  elle  d'un  pas  intrépide,  Gouvès  était  timoré  quant 
aux  questions  sociales,  traditionnel,  ennemi  du  dés- 
ordre. Dans  cet  esprit,  il  s'était  fait  l'adepte  du  féli- 

15. 


174  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

brige.  Il  vénérait  Mistral  comme  un  dieu  et  entrete- 
nait avec  Mariéton  une  correspondance.  Gela  tenait 
sans  doute  à  son  éducation,  aux  douces  légendes  reli- 
gieuses qui  avaient  bercé  son  enfance,  à  sa  conception 
romaine  de  Fautorité.  Aussi  subissail-il  impatiem- 
ment les  théories  subversives  de  Roumine,  du 
sculpteur  et  des  jeunes  gens  qui  approuvaient  leur 
maître  avec  violence,  renchérissaient  sur  les  outrages 
au  vieux  monde,  à  a  cet  organisme  pourri  ». 
Lorsque  la  colère  le  prenait,  Gouvès  recouvrait  un 
rxcent  méridional  terrible,  qu'il  éteignait  pour  l'ordi- 
naire delà  vie,  mais  qui,  en  ces  minutes  tempétueuses, 
menaçait  de  briser  les  vitres.  Et  ses  gestes  renforçaient 
les  arguments  qu'il  modelait,  pétrissait,  déUmitait 
dans  l'air  avec  des  mains  d'une  finesse  robuste,  dont 
les  poils  1  oux  brillaient  sous  la  Jampe. 

M™'  Gouvès,  très  religieuse,  écoutait  patiemment 
toutes  ces  ((  insanités  »,  comme  elle  disait  le  soir  à 
Moumette,  quand,  les  habitués  dehors,  on  rangeait  les 
verres  et  les  meubles.  Rien  n'ébranlait  sa  foi  tran- 
quille. Elle  ne  prenait  point  part  à  la  discussion,  ne 
quitlail  la  tapisserie  ouïe  crochet  nécessaires  à  sa  per- 
pétuelle activité  que  pour  aider  les  jeunes  tilles  à  servir 
la  bière  et  le  thé,  ou  bien  calmer  par  la  musique  les 
nerfs  surexcités  des  batailleurs.  Souvent  Rerthet 
l'accompagnait  sur  le  violon  qu'il  tirait  d'un  étui  noir, 
siège  favori  de  Belzébulh.  Le  «  voisin  »,  comme  l'ap- 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  175 

pelait  Gouvès,  restait  silencieux,  mais  la  passion  luisait 
dans  ses  regards  dirigés  vers  celui  qui  parlait  ;  l'in- 
dignation ou  la  joie  se  succédaient  sur  son  maigre 
visage.  On  disait  de  lui  des  choses  étonnantes.  Il  man- 
geait peu,  ne  buvait  que  de  Feau,  ne  recevait  per- 
sonne. Quand  M™'  Constans  lui  apportait  sa  côtelette, 
elle  le  trouvait  à  son  piano  ou  couvrant  de  notes  son 
papier;  il  ne  relevait  même  pas  là  tête,  et  le  merm 
dont  il  la  congédiait  était  quelquefois  fredonné. 

Amant  de  la  gloire,  lui  aussi,  il  économisait  pour 
la  débauche  d'une  soirée  à  l'Opéra,  lorsque  Wagner 
ou  Mozart  étaient  sur  l'affiche.  Tout  en  haut  parmi 
le  petit  peuple,  sous  les  cintres  brûlants  où  la 
chaleur  de  la  salle  s'accumule,  il  s'enthousiasmait  à 
son  aise.  Les  sonorités  de  l'orchestre  montaient  à  lui 
avec  un  grand  espoir  :  a  Un  jour,  tu  égaleras  ces 
maîtres.  »  11  lui  semblait  que  son  avenir  fût  en 
puissance  dans  la  fureur  lyrique,  dans  l'extase  où  il 
se  plongeait,  indifférent  au  militaire  qui  rigolait 
près  de  sa  payse.  Chaste  et  modeste  en  ses  propos, 
il  n'en  subissait  pas  moins  des  tempêtes  de  concu- 
piscence qui  s'abattaient  sur  lui  soudain  et  que, 
malgré  ses  efforts,  il  ne  pouvait  transformer  en 
musique.  Les  cantatrices  belles  et  célèbres  étaient 
ses  déesses.  Il  les  supposait  jouant  son  opéra,  écou- 
tant ses  conseils,  et  il  tressaillait  d'aise. 

Mais  bientôt  ces  idées  brillantes  le  ramenaient  à 


176  SÉBASTIEN  GOLTÈS 

Marianne  qu'il  aimait,  depuis  le  premier  jour  qu'il 

l'avait  vue,  d'un  amour  discret  et  fort. 

Le  pauvre  Coquilet,  très  ardent  lui  aussi  et  tout 
absorbé  dans  la  contemplation  de  la  jeune  fille  qui 
bouleversait  sa  vie  tranquille  et  laborieuse,  «  l'infor- 
tuné »  Coquilet,  comme  on  disait  rue  Lbomond,  avait 
bien  deviné  la  passion  de  Berthet,  le  jeûneur  sonore, 
mais  celle-ci  ne  l'effrayait  pas.  N'était-il  pas  encore 
plus  indifférent  que  lui-même  à  la  merveilleuse  créa- 
ture dont  le  visage  blanc  et  mat  éclairait  la  pénombre, 
exbaussait  les  causeries,  les  discussions,  même  les 
silences?  Étrange  pouvoir  de  la  beauté,  qui  crée  son 
atmosphère,  impose  son  harmonie  :  «  Depuis  qu'elle 
obsède  ma  pensée,  écrivait  Coquilet^à  Robert,  je  suis 
supérieur  à  moi-même.  Tout  me  devient  facile  et 
joyeux.  Je  sais  qu'elle  ne  sera  point  mienne.  Cepen- 
dant elle  gouverne  mes  actes,  ainsi  qu'une  sauvegarde 
constante.  » 

L'étudiant  ne  se  doutait  guère  du  supplice  que  cette 
correspondance  et  ces  aveux  imposaient  à  son 
ami... 

Maintes  fois  l'anarchiste  avait  été  sur  le  point  de 
lui  crier  :  a  Tais-toi  donc,  imbécile,  je  l'aime  aussi  !  x> 
Il  s'était  maintenu  devant  Tinulilité  de  cette  confi- 
dence. Mais  plus  il  combaltait  cette  passion,  plus  elle 
se  faisait  tenace  et  rusée;  devenu  par  elle  plus  subtil, 
il  sentait  gronder  et  fermenter  en  lui  les  puissances 


J 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  177 

mauvaises  :  la  jalousie,  l'amertume,  l'envie.  Jusqu'à 
ce  jour  il  avait  été  l'ami  modèle,  capable  de  mourir 
pour  son  ami,  stoïquement,  dans  un  sourire.  La 
supériorité  intellectuelle  de  Coquilet  lui  était  douce. 
Quand  un  problème  l'embarrassait,  qu'il  ne  réussissait 
point  à  percer  les  brumes  de  tel  aphorisme  philoso- 
phique, il  allait  trouver  l'étudiant,  et  les  explications 
de  celui-ci,  toujours  claires  et  complètes,  lui  ren- 
daient le  courage  et  l'espoir  de  «  comprendre  ;)  bien- 
tôt par  lui-même,  d'égaler  les  bourgeois  orgueilleux. 
Depuis  que  Marianne  était  entrée  dans  son  cœur, 
l'amour  de  Louisette  lui  était  à  charge.  Elle  l'agaçait, 
cette  petite  Lupit,  avec  ses  tendres  yeux,  ses  soupirs, 
ses  allusions  perpétuelles.  Il  voulait  la  fuir,  mais  le 
destin  la  mettait  sans  cesse  sur  son  passage,  silhouette 
tendre  et  résignée,  maigre  remords  aux  doigts  pi- 
quetés par  l'aiguille. 

A  ces  soirées  du  samedi,  son  infériorité  d'éducation 
et  de  culture  lui  devenait  particulièrement  cuisante. 
Roumine,  Ourlac,  Gouvès,  Coquilet  parlaient  de  tout 
avec  assurance ,  ^  enchaînaient  des  raisonnements 
sagaces,  citaient  des  preuveset  des  textes.  Il  n'était  pas 
jusqu'à  Audiffret,  mécanicien  de  son  état,  mais  grand 
lecteur  de  revues,  comme  la  plupart  des  anarchistes, 
qui  ne  se  mêlât  à  la  discussion,  apportant  parfois  une 
vue  personnelle,  une  parole  sincère,  que  la  docte 
assemblée  récompensait  d'une  approbation.  Il  fallait 


ITS  SÉBASTIEN  GOl'VÈS 

voir  alors  Jeanne  Roumine,  fière  de  celui  qu'elle 
aimait,  se  rapprochant  de  lui  par  cet  instinct  qui  livre 
impudemment  la  femme  au  vainqueur.  Ils  échan- 
geaient un  regard  d'orgueil  où  se  rafraîchirait  la 
volupté  ;  ils  se  prenaient  la  main.  Dans  les  premiers 
temps,  ces  manifestations  d'un  amour  illicite  gênaient 
singulièrement  M""'  Gouvès,  élevée  en  un  milieu 
bourgeois  et  prude.  Peu  à  peu  elle  s'était  faite  à  ce 
qu'elle  croyait  un  usage  parisien,  l'acceptation  d'étals 
irréguliers.  Quant  à  Gouvès,  il  n'aimait  guère  cette 
facilité  de  mœurs,  mais  il  cédait  à  Marianne,  idole  de 
.leanne  Roumine,  flattée  par  le  culte  que  celle-ci  lui 
vouait  depuis  la  libération  d'Audiffrel. 

Il  se  trouvait  ainsi  que  la  jeune  fille  était  l'âme 
bénie  de  cette  demeure,  à  laquelle  tous  sacrifiaient. 
Ourlac  lui-même  se  défendait  mal  du  sentiment  ridi- 
cule et  touchant  qu'il  combattait,  s'objectant  sa  vieil- 
lesse, sa  calvitie,  sa  longue  amitié  avec  Gouvès,  qui 
lui  interdisait  même  une  pensée  de  ce  genre.  Il  se 
surprenait  devant  sa  petite  glace  rue  de  Ponthieu,  ar- 
rangeant les  plis  d'une  cravate  illusoire,  fanée,  déteinte 
par  un  trop  long  usage  :  a  Vieil  imbécile  !  »  murmu- 
rait-il avec  dépit.  Mais  il  n'en  apportait  pas  moins  à 
sa  tenue  un  soin  particulier,  et  il  attendait  impatiem- 
ment le  samedi,  cette  soirée  d'où  il  revenait  gaillard, 
transformé,  chantant  sous  les  étoiles  les  noëls  pro- 
vençaux que  M""'  Gouvès  avait  joués  tout  à  l'heure  au 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  179 

piano,  que  c(  la  Merveille  »  interprétait  d'une  voix 
émouvante.  «  A  quoi  ça  te  mènera-t-il,  imbécile?  » 
continuait  le  brave  homme  en  un  de  ces  colloques 
familiers  à  ceux  de  son  pays.  Le  fleuve  lui  semblait 
plus  large,  le  ciel  plus  beau,  la  ville  plus  solen- 
nelle. 

Aussi  sa  colère  fut-elle  grande,  et  suivie  d'une  sorte 
de  désespoir,  le  jour  où  pourla  première  fois  il  entendit 
faire  une  allusion  directe  aux  libres  allures  de 
Marianne.  Ceci  se  passait  chez  des  commerçants  riches, 
qu'il  connaissait  de  longue  date,  chez  qui  il  avait 
toujours  son  couvert  et  sa  chambre,  tant  sa  bonne 
humeur  était  précieuse  et  déridait  les  plus  moroses. 
Quelqu'un,  avec  malice,  cita  le  nom  de  GauduUe  de 
Lauminois. 

Ce  furent  des  sourires,  des  chuchotements.  Ourlac 
flaira  quelque  horrible  mystère.  Il  chercha  à  se  ren- 
seigner, mais  on  se  méfiait.  La  conversation  prit  un 
autre  tour.  Il  résolut  de  surveiller  Marianne.  Il  remar- 
qua vite  cette  métamorphose  lente  qui  inquiétait  tant 
M"'*  Gouvès. 

Moumette  se  chargea  de  l'édifier. 

—  Ah!  monsieur  Eusèbe,  ce  vilain  Paris,  comme 
il  me  l'a  changée,  ma  petite!  Elle  n'est  plus  la  môme  ; 
tout  le  temps  dehors.  Oh  !  cette  Valère,  je  la 
déteste... 

Le  peintre  n'ignorait   point  la   réputation  de   la 


180  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

redoutable  Henriette.  Sa  tristesse  s'accrut  de  ces 
révélations.  Il  essaya  d'avertir  Gouvès,  qui  n'eut  pas 
l'air  de  comprendre.  Paul  était  absent,  trop  faible 
d'ailleurs  pour  agir  de  façon  efficace.  Marianne  elle- 
même,  dès  les  premières  attaques,  se  mit  sur  la  dé- 
fensive et  renvoya  très  adroitement  le  pauvre  Zebio  à 
ses  images,  de  sorte  que,  refrénant  sa  douleur,  il  se 
tint  coi  désormais  et  attendit  les  événements,  non  sans 
angoisse;  mais 'chaque  samedi,  attentivement,  il 
guettait  Marianne,  ces  nuances  sentimentales  et  phy- 
siques imperceptibles,  souvent  révélatrices.  C'est 
ainsi  qu'il  distingua  le  changement  de  sa  voix, 
moins  douce,  presque  angoissée,  lorsqu'elle  parlait 
d'elle-même  et  de  son  avenir,  du  célibat  qui  lui  était 
réservé  : 

—  Je  ne  veux  pas  épouser  un  homme  riche  que 
je  n'aimerais  pas.  Et  je  ne  veux  pas  non  plus  de  la 
misère. 

Parlant  ainsi,  [elle 'regardait  Coquilet.  Le  pauvre 
étudiant  comprenait  à  merveille.  Mais  ce  qui  le 
déroutait,  c'était,  à  certains  jours,  une  tendresse 
soudaine,  un  abandon  complet  de  la  même  chan- 
geante créature  qui  lui  fermait  la  veille  toute  espé- 
rance. Où  était  donc  la  vérité?  Il  vivait  ainsi  dans  des 
alternatives  parallèles  à  celles  de  Marianne,  et  il  ne 
pouvait  se  douter  du  combat  quotidien  qui  se  livrait 
en  elle. 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  181 

Une  fois,  plus  ardent  que  de  coutume  et  la  sentant 
vibrante,  il  profita  d'une  discussion  générale,  l'en- 
traîna dans  le  minuscule  jardin  qui  fermait  l'appar- 
tement. C'était  une  nuit  de  lune  claire  et  douce.  Les 
toits  des  maisons  voisines  brillaient  ainsi  que  de  la 
gelée,  et  l'armée  innombrable  des  cheminées  dressait 
vers  le  ciel  ses  canons  lisses.  Des  cris  d'enfants 
rayaient  l'espace,  pareils  à  des  cris  d'hirondelle. 

—  Par  mon  amour,  soyez  sincère.  Dois-je  aban- 
donner tout  espoir?  Si  vous  saviez  combien  je  vous 
adore  ! 

Il  serrait,  près  du  coude,  le  bras  souple  et  tiède. 
Elle  se  dégagea,  lui  prit  la  main  dans  ses  doigts  glacés. 

—  Demeurez  mon  ami,  mon  pauvre  Jérôme.  Ne 
cherchez  pas  autre  chose.  C'est,  croyez-le,  la  meil- 
leure part  î 

Il  remarqua,  avec  surprise,  ses  yeux  gonflés  de 
larmes  brillantes  et  le  battement  ému  de  ses 
narines. 

—  Que  se  passe-t-il  ?  Avez-vous  du  chagrin  ?  Puis-je 
vous  venir  en  aide  ? 

—  Merci.  Vous  êtes  bon  et  généreux.  Non,  je  n'ai 
point  de  secret  que  celui  que  nous  traînons  tous  quant 
au  destin  qui  nous  attend.  Ah,  la  vie  me  paraît  bien 
sombre. 

Il  souffrait,  le  brave  garçon,  de  manquer  d'élo- 
quence,  de  ne  jamais   prononcer  les  paroles  qu'il 

IG 


18-2  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

combinait  dans  la  solitude  et  qui  eussent  été  irrésis- 
tibles. Il  eut  pourtant  l'audace  de  continuer  : 

—  Je  ne  suis  pas  riche,  c'est  vrai,  et  je  ne  puis 
vous  donner  le  luxe.  Mais  je  travaille  beaucoup.  La 
clientèle  commence.  Mes  maîtres  affirment  que  je 
réussirai  vite.  C'est  une  chance  à  courir.  Je  vous  pro- 
mets toujours  un  compagnon  fidèle  et  passionnément 
dévoué,  ô  ma  chère,  chère  Marianne! 

Celle  qu'il  implorait  secoua  mélancoliquement  la 
tête,  comme  si  elle  regrettait  quelque  chose,  et  son 
cher  visage,  par  le  mouvement,  passait  de  l'ombre  à 
la  lueur  lunaire  ;  ses  yeux  impénétrables  semblaient 
deux  phares  à  feux  changeants,  éteints,  puis  rallumés. 
Il  entendait  son  cœur  battre  dans  sa  poitrine.  11  eùl 
voulu  la  prendre,  l'emporter,  hautaine  et  nue,  par  la 
nuit  complice,  l'arracher  aux  périls  qu'attirait  sa 
beauté.  11  murmura,  avec  une  conviction  tra- 
gique : 

—  C'est  notre  destinée  tout  entière  qui  se  joue 
maintenant,  Marianne. 

Cela  tombait  si  juste  qu'elle  en  fut  bouleversée. 
Elle  mit  ses  yeux  dans  les  yeux  du  jeune  homme; 
elle  y  trouva  le  soupçon,  aucune  certitude.  Alors  son 
orgueil  se  ressaisit,  et,  d'une  voix  brève  : 

—  Pour  me  secourir,  mon  ami,  attendez  que  j'ap- 
pelle à  l'aide.  Quant  au  mariage,  n'y  pensez  plus.  Je 
suis  trop  indépendante.  Je  vous  ferais  souffrir  malgré 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  183 

moi.   Donc  embrassons-nous  ici  même,  et  scellons 
le  pacte  comme  deux  vrais  amis. 

Il  obéit.  Jamais  baiser  ne  lui  parut  plus  triste,  sous 
la  lune  ironique  et  maussade.  Il  rentra  au  salon  der- 
l'ière  elle,  soumis,  désespéré. 

Le  samedi  suivant,  une  surprise  était  réservée  aux 
habitués  de  la  rue  Lhomond.  La  plupart  se  trouvaient 
présents,  sauf  Ourlac  retenu  par  une  besogne  urgente. 
Marianne  exécutait  une  polonaise  de  Chopin.  Dehors 
il  faisait  de  l'orage,  le  bruit  sourd  du  tonnerre  se 
mêlait  au  piano,  quand  soudain  la  sonnette  retentit, 
d'une  façon  brève,  impérieuse.  La  musique  cessa. 

—  Un  télégramme,  fit  Gouvès.  Di  omen  avertant  ! 
Moumelte,  par  superstition,  se  signa  avant  d'ou- 
vrir. 

Le  froufrou  d'une  robe...  Une  voix  aimable  : 

—  Que  je  ne  dérange  personne  ! 

Tous  se  levèrent  stupéfaits  à  la  vue  d'Henriette 
Valère,  grande,  belle,  vêtue  de  noir.  Ses  yeux,  dans 
un  sourire,  parcoururent  l'assemblée.  Elle  embrassa 
Marianne,  M"'  Gouvès,  s'inclina  devant  le  maître  du 
logis  et  les  autres. 

—  Pardonnez-moi,  il  y  a  longtemps  que  j'ai  envie 
de  tomber  ainsi  à  l'improviste.  On  m'avait  tant  parlé 
de  vos  samedis!  Oui,  chère  Marianne...  Puisque 
vous  m'abandonnez,  c'est  moi  qui  viens  chez  vous. 


181  SÉBASTIEN  GOL'VÈS 

En  quelques  paroles  et  quelques  compliments,  avec 
une  élégante  adresse,  elle  mit  à  l'aise  les  plus  rétifs. 
La  jeune  fille  dut  reprendre  sa  polonaise,  et,  tandis 
que  les  sons  héroïques  s'envolaient  par  la  pièce 
enfumée,  Henriette,  heureuse  de  son  audace,  évitait, 
cherchait,  déroutait  les  regards  curieux  de  Robert, 
Coquilet,  Jeanne  et  Roumine.  Le  chat  de  celui-ci  lui 
fit  une  altitude.  Elle  le  prit  sur  ses  genoux,  le  caressa, 
et  Belzébuth  gonflait  voluptueusement  sa  soyeuse 
personne. 

Quand  le  morceau  fut  achevé,  l'intruse  demanda 
des  nouvelles  de  Lupit.  —  J'espère,  dit-elle  à  Jeanne 
Roumine,  que  vous  voilà  complètement  rassurée.  — 
Et  à  Audiffret  :  —  Savez-vous,  monsieur,  que  mon 
gouvernemental  de  mari  a  chaudement  plaidé  votre 
cause,  grâce  à  notre  belle  amie  que  voilà?  —  Elle  allait 
parler  de  Clorinde,  de  ses  sentiments  anarchistes, 
mais  se  retint,  pour  ne  pas  blesser  ces  hommes  rudes 
et  susceptibles.  Elle  semblait  connaître  de  longue 
date  chacun  des  assistants.  Elle  remarqua  même 
Tabsence  de  Zebio.  Puis,  jugeant  la  glace  rompue, 
elle  entama  avec  Avan,  que  son  admiration  flattait, 
une  discussion  sur  la  sculpture. 

Pour  des  motifs  semblables,  Coquilet  et  Robert 
demeuraient  obstinément  rebelles  à  l'amabilité  de 
celte  aventureuse,  en  qui,  malgré  sa  souplesse,  ils  flai- 
raient une  rivale,  une  ennemie.  Ne  passait-elle  pas 


LES  POCHES  DES  HUMIJI.ES  185 

pour  une  corruptrice,  pour  une  débauchée  sans 
scrupule?  Le  même  frisson  les  parcourut  quand  ils  la 
virent  prendre  le  bras  de  Marianne,  d'un  geste  autori- 
taire, l'entraîner  k  l'écart. 

—  Pourquoi  me  fuyez-vous?  dit-elle  tout  bas  à  la 
jeune  fille  inquiète.  Ne  suis-je  pas  votre  amie?  Je 
souffre  —  elle  appuya  sur  le  mot  —  cruellement  de 
votre  absence... 

Marianne  balbutiant  une  excuse  vague,  elle  précisa: 

—  Je  suis  jalouse,  car  je  vous  aime...  Je  lis  dans 
votre  cœur...  Plus  d'affection  pour  celle  qui  eût  été 
votre  Henriette...  Ne  niez  point...  c'est  inutile...  Ah, 
Marianne,  ingrate  Marianne,  vous  vous  repentirez 
de  m'avoir  préféré  un  Gauduile... 

—  Taisez-vous,  fit  la  jeune  fille  avec  effroi,  regar- 
dant autour  d'elle... 

—  Nous  sommes  seules.  Point  de  crainte...  Ce  que 
vous  cherchez  près  de  ce  vieillard,  dans  le  remords 
et  dans  la  honte,  je  vous  l'aurais  donné,  moi,  com- 
pagne d'un  homme  puissant  à  Paris.  Oui,  m.algré  les 
intiigues  de  Mercier,  au  péril  de  ma  réputation,  car 
il  est  un  haineux  adversaire,  j'eusse  porté  votre  père 
au  pinacle...  à  l'Institut...  Aidée  de  Yalère,  j'eusse 
assuré  sa  gloire...  Vous  voyez  que  je  devine  tout. 

Les  mains  qu'elle  tenait  se  firent  de  glace.  Enhardie 
par  cette  défaillance  et  comme  la  pièce  était  obscure, 
elle  approcha  d'elle  le  corps  tressaillant  de  la  vierge, 

10. 


18G  SEBASTIEN  GûlVÉS 

puis,  sur  les  petites  lèvres,  à  la  place  même  de  Vautre ^ 
appliqua  un  baiser  brûlant.  Marianne  eut  un  soubre- 
saut, tenta  de  se  dégager. 

—  Laissez-moi...  Étes-vous  folle?...  De  grâce! 

—  Tais-toi...  Je  t'adore...  Emboîte-moi...  —  Elle 
enserrait  de  ses  jambes  les  jambes  fines.  —  Ici  même,, 
toi  qui  me  fuyais...  dans  ta  forteresse...  je  suis  venue 
t'arracber  à  tous...  Je  te  veux...  Sens  comme  mon 
cœur  bat. ..  Si  je  pouvais  mourir  contre  toi  ! 

Elle  lui  soufllait  sa  convoitise  au  visage  avec  son 
haleine  parfumée,  lui  serrant  la  taille  d'une  main 
nerveuse,  ses  yeux  luisants  dans  la  pénombre;  et 
Marianne,  éperdue  par  la  terreur  d'être  surprise, 
n'osait  point  échapper  à  cette  passion  farouche  qui  se 
révélait  tout  à  coup. 

11  y  eut  du  bruit.  Quelqu'un  venait...  Gouvès.  Hen- 
riette alors  lâcha  prise,  et,  avec  une  audacieuse  tran- 
quillité : 

—  Nous  parlions  de  Paul,  mon  cher  maître,  dont 
les  lettres  trahissent  un  grand  trouble... 

Le  savant,  l'esprit  ailleurs,  ne  remarqua  point 
l'étrangeté  de  la  situation,  ni,  grâce  à  l'obscurité, 
l'émoi  de  sa  fdle. 

—  Quelle  idée  de  vous  laisser  dans  les  ténèbres, 
sans  lampe!...  Je  suis  vraiment  confus,  madame... 
(Cette  femme  altière  lui  en  imposait.;  Oui,  Paul  est 
malheureux.  Cela  me  désole,  et  sa  mère... 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  187 

Go  revint  au  salon.  Personne  ne  se  doiUa  du 
drame.  Quant  h  Marianne,  encore  bouleversée,  elle 
s'assit  au  piano,  et  ceux  qui  acclamèrent  son  jeu 
vibrant,  robuste,  ne  soupçonnaient  guère  les  pensées 
orageuses  dont  elle  doublait  la  verve  de  Chopin. 

Le  lendemain  à  la  première  heure,  après  une  nuit 
de  fièvre,  Henriette  Yalère  encore  couchée  reçut  le 
petit  mot  suivant,  non  signé,  mais  d'une  écriture 
aisément  reconnaissable  : 

((  Il  faut  le  souvenir  de  vos  bienfaits,  au  plus  pro- 
fond de  mon  cœur,  pour  que  je  ne  fasse  point  ser- 
ment de  rompre  à  tout  jamais  avec  vous.  Quoi,  vous 
m'avez  si  peu  connue  !  Je  hais  le  vice  ;  emprisonnée 
et  résolue  à  tout  pour  me  rendre  libre,  je  ne  veux  pas 
d'une  auti'e  prison  plus  sinistre  et  dégradante  et  où 
se  perd  jusqu'au  remords. 

'(  Henriette,  je  vous  plains.  Longtemps  vous  me 
fûtes  une  énigme  que  j'ai  déchiffrée  ce  soir  avec 
terreur.  Jurez-moi  d'oublier  votre  impossible  projet 
et  j'oublierai  aussi  et  je  vous  guérirai,  puisque  vous 
souffrez,  dites-vous,  par  ma  faute  ou  plutôt  par  votre 
méprise...  )) 

Quand  Clorinde  apporta  le  petit  déjeuner  de  sa 
maîtresse,  elle  trouva  celle-ci  au  lit,  réfléchissant, 
le  Iront  traversé  d'une  barre  qu'elle  avait  dans  ses 
mauvais  jours. 


1Ô8  SÉBASTIEN  GOL'VÈS 

—  Qui  t'a  remis  ce  billet? 

—  Un  commissionnaire,  madame. 

—  Tu  le  connais? 

—  C'est  l'Auvergnat  de  la  rue  Lhomond,  qui  appor- 
tait les  lettres  de  M.  Paul. 

—  Ah,  M.  Paul!  Voici  justement  qui  vient  de 
lui. 

Elle  saisit  le  courrier  des  mains  coquettes  de  la 
servante,  éparpilla  les  journaux  sur  les  draps, 
tournant  et  retournant  une  enveloppe  noire,  timbrée 
de  Clermont-Ferrand.  Depuis  son  départ,  le  jeune 
homme,  d'éducation  romantique,  portait  le  deuil  de 
son  amour. 

—  Clorindeî 

—  Madame. 

—  Quand  tu  verras  Moumette,  elle  te  racontera  que 
je  fus  hier  au  soir  rue  Lhomond.  —  La  fille  eut 
un  mouvement  de  surprise.  —  Tu  ne  parleras  de 
ceci  ni  à  monsieur,  ni  à  quiconque,  ni  surtout  à 
Anatole. 

—  Madame  peut  être  sans  crainte.  Je  suis  fâchée 
avec  Anatole. 

—  Comment  cela? 

—  Je  me  suis  rendu  compte  qu'il  rapportait  tout 
à  son  maître  et  à  la  police  par  Degraize. 

—  Ce  n'est  pas  malheureux.  Je  t'avais  avertie.  Qui 
t'a  ouvert  les  veux? 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  189 

—  La  Moumette.  C'est  rusé,  ces  gens  du  Midi.  Elle 
a  flairé  que  M.  Mercier...  Je  demande  pardon  à 
madame... 

—  Ya  donc,  va  donc... 

Henrietle,  un  coude  sur  l'oreiller,  la  lettre  de 
Paul  à  la  rnain,  écoulait  avec  attention. 

—  ...  Que  M.  Mercier  nous  fait  tous  moucharder 
par  son  Anatole  et  sa  vermine  de  Guilon.  Et  en  ce 
moment,  avec  les  poursuites  et  le  projet  de  loi,  c'est 
un  jeu  dangereux... 

—  Ab,  ah,  les  compagnons  préparent  quelque 
chose...  Audiiïret...  Robert...  Roumine  et  les  autres... 
Je  suis  renseignée...  Donc  deux  bons  conseils  :  toi 
d'abord,  sois  prudente,  ne  te  mêle  de  rien.  Elles 
sont  très  jolies,  les  théories  libertaires.  Mais,  quand 
arrivent  les  bombes  et  les  perquisitions,  on  court  de 
grands  risques  à  fréquenter  ces  gaillards-là.  Tu  ne  me 
reprocheras  pas  de  me  mêler  souvent  de  tes  affaires. 
Il  est  même  singulier  que  le  défenseur  patenté  de 
la  société,  ton  patron,  nourrisse,  loge  et  blanchisse 
une  amie  des  jolis  cocos  qui  ne  rêvent  que  le  cham- 
bai'dement  général. 

Comme  Henriette  s'interrompait,  fixant  sur  Clo- 
rinde  ses  yeux  clairs,  celle-ci,  sans  se  troubler, 
riposta  : 

—  Madame  a  pour  moi  d'extrêmes  bontés,  mais  il 
faut  qu'elle  le  sache,  ma  présence  ici  est  un  gage... 


190  SEBASTIEN  GOUVES 

—  Un  paratonnerre... 

—  Peut-être. 

Elle  ajouta  gravement  : 

—  Tant  que  je  serai  là,  les  compagnons  ne  tou- 
cheront pas  un  cheveu  de  la  tète  de  monsieur...  et 
monsieur  est  leur  ennemi...  Ce  projet  de  loi... 

—  Il  est  de  Leserpe,  qu'on  le  sache,  et  Leserpe, 
je  te  l'abandonne.  Monsieur,  répète  ceci  partout, 
veut  de  la  justice  et  du  pain  pour  tous,  comme 
ceux  que  tu  admires,  comme  l'homme  au  chat,  le 
vieux  Pioumine,  votre  héros...  Je  l'ai  caressé  hier 
toute  la  soirée,  son  angora.  Il  a  même  fait  pipi  sur  ma 
robe.  Tu  nettoieras  à  sec  pour  ne  pas  froisser  l'étoffe, 
qui  est  très  susceptible.  Où  en  étais-je?...  Ah, 
deuxième  conseil...  Celui-ci  pour  tes  amis:  je  sais, 
et  de  source  certaine,  qu'on  va  redoubler  de  sévérité 
à  leur  égard.  La  grâce  d'Audiffret,  que  j'ai  obtenue 
avec  tant  de  peine,  est  le  dernier  essai  de  man- 
suétude. 

Clorinde  haussa  légèrement  les  épaules  : 

—  Tant  pis,  madame.  On  n'étouffe  pas  la  Piévo- 
lution  par  la  violence.  Il  arrivera  de  grands  mal- 
heurs. 

—  Toi,  ma  fille,  ne  te  compromets  point.  Ta 
situation  est  assez  hybride  comme  cela.  Profite  du 
renseignement  et  fais-en  profiler  les  autres.  Et  puis, 
pour  revenir  [lux  choses  sensées,  dis  à  Marie  la  cui- 


LES  POCHES  DES  HLMBLES  191 

sinière  qu'elle  me  sert  un  café  détestable.  Il  me  fait 
mal  à  Testomac.  L'épicier  est  donc  anarchiste?... 
.Lai  fmi  le  sermon.  Voici  deux  cents  francs  pour  tes 
pauvres. 

Une  fois  seule,  Henriette  décacheta  la  lettre  de 
Paul.  C'était,  comme  chaque  jour,  une  longue  lamen- 
tation traversée  d'élans  passionnés.  Et  le  ton  rappe- 
lait par  endroits  celui  de  Marianne,  tellement  que  la 
lectrice  rapprocha  les  deux  écritures.  Celle  de  la 
jeune  fille  était  plus  ferme.  «  Elle  est  le  mâle,  » 
murmura-t-elle,  puis  elle  soupira  :  la  destinée  lui 
livrait  le  frère,  dont  elle  se  souciait  peu,  lui  refusant 
la  sœur.  Par  un  étrange  déplacement  d'impressions, 
elle  prenait  en  grippe  le  jeune  homme.  Elle  avait 
espéré  que  l'éloignement  affaiblirait  son  zèle,  amène- 
rait une  rupture  nécessaire,  la  fantaisie  passée.  Il 
n'en  était  rien.  La  rareté,  la  sécheresse  de  sa  corres- 
pondance à  elle  exaltaient  le  soupirant,  et  il  s'écriait  : 
K<  Deux  mois  encore  me  séparent  de  Theure  admi- 
rable où  je  te  reverrai,  toi  ma  vie,  toi  mou  adorable 
bourreau.  Comment  te  retrouverai-je?  Seras-tu  celle 
des  soirs  brûlants  de  Paris,  qui  me  laisserais  mourir 
à  les  pieds,  ou  la  tendre  amie  de  Fontainebleau,  nue 
et  brisée  de  joie  dans  la  chambre  blanche,  mélanco- 
lique au  bord  de  Tétang  sur  qui  flottaient  nos  fragiles 
espérances? 

((  Le  fardeau  militaire  me  devient  plus  iusupi  or- 


192  SÉBASTIEN  GOL\  ES 

table.  Mes  supérieurs  m'ont  pris  en  grippe  et  je  les 
hais.  Les  libres  esprits  que  j'ai  fréquentés  là-bas  ont 
changé  mon  âme.  Ils  m'ont  révélé  à  moi-même... 
Sans  doute  leurs  allures  sont  brutales  et  leurs  colères 
terribles.  Mais  au  fond  ils  honorent  la  justice,  et  cette 
stupide  autorité  de  caserne  qui  s'exerce  hors  de 
saison,  sévit  sur  les  pauvres  diables,  m'apparaît 
monstrueuse.  Il  est  temps  que  cela  cesse.  Je  finirais 
par  quelque  bêtise.  L'autre  jour,  j'ai  failli  souffleter 
un  capitaine  insolent.  Le  conseil  de  guerre  et 
l'Afrique...  J'en  tremble  encore.  Ta  pensée  m'a 
retenu...  tes  yeux,  ta  bouche,  toute  la  merveille  de 
ton  corps  si  désiré.  Ainsi  tu  me  sauves,  mon  Henriette, 
et  je  te  rends  grâce  en  pleurant.  » 

—  Il  m'assomme,  conclut  celle  à  qui  s'adressaient 
ces  transports.  Elle  froissa  la  lettre,  puis,  se  ravisant, 
la  déchira  en  tout  petits  morceaux  qu'il  lui  faudrait 
brûler.  Elle  se  leva.  Debout  devant  sa  grande  glace, 
serrant  sa  chemise  à  la  taille,  elle  examina  quelque 
temps  sa  taille  svelte  que  moulait  le  linge. 

—  Voici  l'instrument  de  volupté.  Combien  d'heures 
encore  jusqu'à  ce  qu'il  s'affaisse,  ne  laisse  droit  et 
ferme  que  le  désir,  inaltérable  hélas  ! 

Elle  croisa  ses  bras  musclés  sur  sa  belle  poitrine, 

sur  ce  cœur  dangereux  dont  les  battements  trop  vifs 

l'inquiétaient,  en  plein  délire,  donnaient  à  ses  yeux 

.-  ce  charme  trouble,  ce  reflet  d'angoisse  qui  dompta 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  193 

Vaière,  que  l'on  n'oubliait  plus.  Elle  songa  à  Lour- 
demont,  le  secrétaire  de  son  mari,  aimable,  fantai- 
siste, de  visage  gracieux,  qui  depuis  quelque  temps 
lui  plaisait,  après  qu'elle  eut  souvent  dédaigné  son 
hommage  : 

—  Ma  mélancolie  me  suffit,  celle  d'autrui  me  pèse. 
Il  me  faut  un  amant  gai. 

Elle  se  rappela  d'autres  figures...  crispées  par  la 
jouissance  : 

—  Pouah,  la  bestialité  ! 

Sa  chair  qu'elle  caressait,  glissante  et  Une,  ne 
retenait  nulle  impression,  nulle  étreinte,  pas  plus 
que  sa  mémoire  ne  fixait  le  plaisir,  rongée  par  la 
terreur  du  néant,  de  fa  disparition  soudaine  : 

—  Ce  sera  ainsi  quelque  malin...  devant  mon 
miroir.  J'emporterai  le  dernier  reflet. 

Et  puis,  par  un  détour  brusque,  elle  imagina 
Marianne,  sa  jeunesse  tiède  et  douce,  mais  rebelle, 
et  la  colère  dissipa  la  crainte. 


Gouvès,  ce  matin-là,  s'était  réveillé  de  fort  bonne 
heure,  et  satisfait  de  lui.  Son  travail  sur  \3i  Pesanteur 
avançait,  et  chaque  jour  de  nouvelles  observations 
confirmaient  l'hypothèse,  lui  donnaient  une  ampleur 
plus  grande.  Son  supplice  était  de  ne  pouvoir  s'ouvrir 
à  personne.  Ourlac  lui-même,  le  mieux  renseigné, 

17 


194  SÉBASTIEN'  GOL\ES 

ignorait  l'élendue  de  cette  découverte  qui  assurerait 
l'immortalité  à  son  auteur.  Déjà  l'imaginatioû  ardente 
du  savant  lui  représentait  le  coup  de  tonnerre,  la 
nouvelle  courant  les  laboratoires  et  les  cliniques,  fran- 
chissant les  frontières,  éclairant  les  collègues  étran- 
gers, suscitant  des  contradicteurs  et  des  admirateurs 
passionnés,  telles  les  polémiques  pastoriennes.  Il  se 
forgeait  un  nom,  un  visage,  ici  et  là  dans  la  vaste 
Europe,  el,  dans  sa  mémoire,  il  évoquait  son  pre- 
mier maître,  qui  lui  avait  donné  l'audace  (ïentre- 
prendre,  le  père  Urbain,  un  original,  professeur  à  la 
Faculté  de  Montpellier,  que  l'on  appelait  le  a  Trous- 
seau d'oc  ».  Quelle  ne  sei^ait  pas  sa  joie  si,  au  séjour 
confus  des  morts,  il  apprenait  la  conquête  de  son 
petit  Sébastien,  dont  il  guidait  les  pas  chancelants,  ces 
expériences  du  début  qui  ne  réussissent  jamais.  Il 
évoquait  ses  ennemis,  ses  rivaux,  apparents  ou  cachés, 
leur  jalousie  mauvaise,  leurs  visages  faux...  Il  évo- 
quait la  séance  solennelle  de  l'Académie,  où  la  révé- 
lation éclaterait,  l'enthousiasme  de  tous,  peut-être 
même  la  candidature  immédiate  et  par  acclamation. 
Mais  de  tout  ce  beau  rêve,  dont  la  splendeur  lui  dorait 
les  yeux,  un  épisode  surpassait  les  autres  :  la  stupeur 
mécontente  de  Meixier,  forcé  d'accepter  le  destin,  la 
maîtrise  de  ce  petit  professeur  de  province,  qu'il  avait 
appelé  à  Paris,  dans  le  secret  espoir  de  lui  sucer  la 
moelle,  de  le  dépouiller. 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  195 

El  Gouvès  combinait  déjà  le  discours  de  remercie- 
ment ironique,  d'une  sereine  condescendance,  dans 
lequel  il  enclouerait  le  Juif  présomptueux  sous  la 
ruine  de  son  mauvais  dessein.  11  savourait  celte  heure 
vengeresse  des  longues  attentes  avenue  Montaigne, 
des  allusions  empoisonnées,  des  fatigants  interroga- 
toires. Un  large  pourboire  ta  Guilon  récompenserait 
ses  «  constants  »  services. 

Ces  jeux  héroïques  auraient  un  prélude  :  le  congrès 
lout  proche  du  mois  de  septembre.  Gouvèset  Mercier 
apporteraient  là  le  résultat  de  leurs  éludes  en  commun 
quant  au  tétanos  et  aux  myélites  aiguës;  mais  le  méri- 
dional réservait  à  son  «  bienfaiteur  »  la  première  sur- 
prise d'un  mémoire  original  sur  la  Fièvre  et  ses  corn- 
jilications,  qui  eût  suffi,  en  d'autres  temps,  à  la 
célébrité  d'un  clinicien  et  passait  au  second  plan 
par  la  mise  au  jour  de  la  Lente  Formation  du  lan- 
gage articulé  dans  ses  rapports  avec  la  Pesanteur. 
Au  cas  improbable  où  le  Juif,  entraîné  par  la  colère, 
revendiquerait  ime  part  de  ces  recherches  dont  il  igno- 
rait même  l'existence,  a.  l'obligé  »  le  laisserait  pio- 
lesler,  puis  publierait  coup  sur  coup  les  trois  parties 
de  sa  grande  thèse.  La  vérité  éclaterait  ainsi  aux. yeux 
de  tous.  D'ailleurs,  les  ennemis  et  esclaves  nombreux 
de  Mercier  saisiraient  avec  empressement  celle  occa- 
sion de  secouer  le  joug. 
Gouvès  ne  souhaitait  pas  d'en  venir  à  cette  extré- 


106  SÉBASTIEN  GOL'VÈS 

mile.  Il  espérait  que  tout  se  passerait  en  douceur. 
Mercier,  sans  doute,  chercherait  à  se  venger,  mais 
obliquement,  de  façon  souterraine,  selon  son  noble 
caractère.  Il  semblait  trop  intelligent,  trop  pratique 
pour  engager  une  lutte  inégale.  Quand,  dans  leurs 
causeries  aigres-douces,  Thomme  de  Lunel,  poussé  à 
bout  par  la  mauvaise  foi  ou  les  insinuations  malveil- 
lantes de  son  interlocuteur,  haussait  le  ton,  Tautre  le 
baissait  aussilôt,  s'échappait  par  la  voie  courbe,  glis- 
sait un  compliment  fade.  Vaincu,  il  accepterait  sa 
défaite,  quilte  à  se  rattraper  par  une  infamie  qu'il  fau- 
drait prévoir.  Quelquefois,  considérant  cette  face  de 
fatuité  cruelle,  Gouvès  songait  avec  un  sourire  inté- 
l'ieur  :  «  Ces  mains  te  corrigeront  peut-être  un  jour, 
blafard  hypocrite  parfumé,  »  car  le  bel  Ephraïm 
empestait  la  «  peau  d'Espagne  ».  et  le  «  lilas  blanc  », 
dont  il  vantait,  devant  les  dames,  la  combinaison 
savante. 

Au  moment  même  où  Sébastien  Pérette  amorçait 
ainsi  ses  projets  d'avenir,  le  posilif  Mercier  achevait 
de  parcourir  les  notes  et  les  copies  faites  à  la  hâte, 
pendant  la  nuit,  d'après  les  papiers  secrets  du  labora- 
toire. Guilon  avait  dérobé  ceux-ci  l'avant-veille,  pro- 
filant d'une  courte  absence  de  son  chef.  Le  père 
Ensade  n'étant  plus  là,  il  avait  la  clef  des  trois 
bureaux.   Celui  qui   renfermait   le  trésor   demeura 


LES  POCHES  DES  HL'MBLES  197 

entr'ouvert  imprudemment,  tandis  que  le  savant  était 
sorti.  Ce  bref  intervalle  suffit  à  l'adroit  coquin,  qui 
depuis  deux  semaines  guettait  l'occasion  et  se  rongeait 
d'impatience  dans  l'espoir  de  la  prime  promise.  Le 
danger  était  que  Gouvès,  au  retour,  n'eût  besoin  de 
chercher  quelque  chose  dans  le  sanctuaire  ou,  con- 
trairement à  ses  habitudes,  ne  voulût  emporter  une 
pièce  à  domicile  et  ne  s'aperçût  du  larcin.  Guilon 
élait  prévenu  qu'en  pareil  cas  on  le  désavouerait.  Que 
risquait-i!?  D'être  chassé.  Anatole  lui  réservait  une 
autre  place  et  une  généreuse  compensation  pour  la 
fureur  méridionale...  Tout  se  passa  au  gré  du  diable. 
Le  savant  rentra,  s'assit,  ne  remarqua  rien  d'insolile 
et  partit  une  heure  après,  fermant  le  tiroir  vide  à 
double  tour,  selon  l'usage,  et  mettant  le  trousseau  dans 
sa  poche.  Derrière  lui,  Guilon  monta  en  voiture, 
porta  en  hâte  son  larcin  avenue  Montaigne,  et  le  len- 
demain, dès  l'aube,  à  l'aide  d'une  fausse  clef  que  l'on 
n'avait  voulu  employer  qu'H^îê  fois,  pour  réduire  au 
minimum  les  mauvaises  chances,  les  précieux  mé- 
moires avaient  repris  leur  place  accoutumée. 

Quel  que  fût  son  mépris  de  la  science  vraie,  Mer- 
cier fui  ébloui  quand  il  examina  les  richesses  volées. 
Cela  formait  deux  parties  qui  s'enchevêtraient,  s'em- 
brouillaient, et  l'ensemble  avait  donné  du  mal  au 
copiste,  Anatole  lui-même,  «  pianoteur  s  fort  adroit, 

17. 


198  SÉBASTIEN  GOUVES 

que  secondait  un  cousin  grassement  rétribué  pour  la 
circonstance.  Ephraïm  présida  à  la  besogne  jusqu'à 
une  heure  du  matin,  donna  aux  sciibes  les  indica- 
tions nécessaires,  puis  alla  se  coucher,  les  princi- 
pales difficultés  aplanies,  afin  d'avoir  sa  finesse  prête 
pour  la  grande  attaque  du  lendemain.  Il  avait  projeté 
d'aller  saisir  Gouvès  au  logis  dès  l'aube,  plutôt  que  de 
le  faire  venir  avenue  Montaigne.  Comme  pressé  par  le 
temps,  par  une  visite  imprévue,  il  lâcherait  le  paquet. 
Après  bien  des  tergiversations,  il  s'était  arrêté  à  ce 
dernier  parti,  dont  les  avantages  étaient  tels:  d'abord 
flatter  le  vieux  et  le  surprendre  par  une  démarche 
insolite  et  soudaine,  puis  limiter  à  son  gré  la  discus- 
sion possible,  lui  enlever  tout  caractère  solennel.  On 
est  mal  à  l'aise  au  saut  du  lit.  La  colère  y  est  ridicule  : 
«  Chez  moi,  ce  serait  plus  compliqué.  On  s'assied, 
on  s'installe...  Je  profiterai  de  sa  gêne,  de  son  trouble 
certain.  »  Ensuite,  comme  le  volé  éventerait  sûre- 
ment le  délit,  mieux  valait  l'égarer  sur  la  date.  Il  ne 
le  soupçonnerait  jamais  si  proche  de  la  révélation. 
«  Si  les  choses  s'envenimaient,  en  avant  hfjratife! 
Six  mille...  non...  c'est  trop,  quatre  mille  et  les  espé- 
rances. )) 

Ces  calculs  agitaient  encore  l'esprit  de  l'honorable 
professeur,  tandis  que,  la  fenêtre  ouverte  à  une 
matinée  pluvieuse  et  tiède,  il  achevait  de  relever  les 
points  principaux  du  mémoire  original  sur  h  Fièvre, 


LES  POCHES  DES  IirMRLES  199 

qu'il  citerait  négligemm(^nt  à  son  «  obligé  »,  afin  de  le 
préparer  à  celle  idée  d'une  communication  fraudu- 
Ieu.se  au  congrès  de  septembre. 

—  Quant  là  la  grosse  affaire,  la  Pesanteur,  —  ah,  la 
canaille,  il  ne  m'en  avait  jamais  parlé,  —  quant  à  cet 
important  problème  du  Langage,  nous  le  réserverons 
pour  plus  tard.  La  première  pilule  avalée,  l'autre 
viendra  en  son  temps.  Elle  sera  plus  grosse  et  plus 
diflicile.  Peut-être,  à  la  rigueur,  me  foudra-t-il  accep- 
ter le  partage. 

Car  non  seulement  Mercier  prétendait  dépouiller 
le  malheureux  Gouvès;  mais  il  ne  voulait  même  pas 
lui  îaisserle  mérite  de  la  collaboration,  au  moins  quant 
à  la  première  série  de  recherches,  il  en  arrivait, 
comme  tous  les  menteurs,  à  s'illusionner  lui-meuie 
sur  le  bien  fondé  de  ses  extravagantes  prétentions  : 
«  Ces  théories  découlent  de  mes  travaux  sur  le  tétanos 
et  les  myélites.  »  Il  se  répétait  la  phrase  afin  de 
l'avoir  prête  au  moment  voulu.  A  défaut  d'esprit 
scientifique,  il  possédait  d'ailleurs  une  excellente  mé- 
moire, qualité  précieuse  en  la  circonstance. 

Elle  lui  mettait  sous  les  yeux,  cette  mémoire,  les 
paperasses  du  méridional  pauvre,  tandis  que  dans  son 
coupé  bien  attelé,  lui,  le  riche  et  illustre  professeur, 
allait  au  trot  d'un  bel  alezan  vers  la  demeure  de  sa 
victime.  Avec  quelle  joie  il  les  avait  tenus  dans  sa 
main,  ces  insaisissables  témoignages  du  grand  cer- 


200  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

veau  dont  il  voulait  dérober  le  génie  :  «  Téméraire  en- 
treprise, lui  criait  au  fond  de  la  conscience,  très  loin, 
cette  désespérante  petite  voix  que  le  plus  scélérat  ne 
saurait  étouffer.  Tout  paraît  te  sourire.  Tu  as  des  : 
millions,  une  extraordinaire  influence,  des  partisans 
à  défaut  d'amis.  Lui  n'a  que  sa  sincérité  et  que  sa 
force  créatrice.  Et  pourtant  redoute  le  combat.  Elude- 
le,  s'il  est  possible.  Si  l'or  peut  t'aider,  jettes-cn, 
comme  on  jette  du  lest.  Car  tu  joues  une  grave 
partie,  Epliraïm  Mercier...  mon  camarade.  » 

La  pluie  ruisselait  sur  les  vitres.  Les  gouttelettes 
liquides  se  joignaient  en  cascades.  Ainsi  s'accumu- 
lent les  petites  causes  que  l'on  ne  saurait  toutes 
piévoir.  Les  rues  semblaient  désertes.  Sous  les 
porches,  serrés,  s'abritaient  quelques  travailleurs, 
soucieux  de  leurs  blouses  et  de  leurs  outils.  Pour 
chasser  des  pensées  trop  tristes.  Mercier  songea  aux 
fameux  papiers  qui  maintenant,  sans  doute,  avaient 
réintégré  leur  domicile,  grâce  à  l'adresse  du  jeune 
Guilon  :  «  Il  vaudra  mieux  tout  de  même  me  débar- 
rasser du  complice,  l'expédier  quelque  part  en  pro- 
vince. »  Le  visage  aigu  du  petit  drôle,  sa  liasse  à  la 
main,  l'inquiétait.  De  quel  air  entendu  il  avait  accepté 
la  récompense  promise  :  a  C'est  là  le  gros  ennui  que, 
pour  des  choses  si  discrètes,  on  ne  puisse  employer 
d'honnêtes  gens.  Et  ceux-ci  s'étonnent  de  rester 
pauvres!  Ils  sont  inutilisables!  » 


LES  POCHES  DES  HUMBLES  201 

Comme  on  arrivait  aux  quais  embruinés,  sous  un 
ciel  grisâtre  de  tempête  que  parcouraient  de  gros 
nuages  boursouflés,  le  Juif  revit  l'image  exacte  de  la 
feuille  blanche,  précieusement  conservée,  sans  doute 
par  superstition,  où  se  trouvait,  en  ébauche,  la  pre- 
mière formule  de  la  découverte,  d'une  écriture  grasse, 
élégante,  nerveuse,  aux  traits  accentués  et  distincts  : 
La  fonction  du  langcifje  articulé  est  en  relation 
directe  avec  la  stature  verticale  de  Vhomine.  — Un 
blanc,  puis  cette  note. —  Six  heures  du  matin,  'i^juin. 
—  Huit  jours  après  r anniversaire  de  ma  douce  petite 
Marianne  —  et  en  énormes  caractères  un  peu  trem- 
blés :  Illumination  soudaine.  Sensation  de  chaleur 
aux  tempes.  Quelqu'un  me  chuchote  :  Cest  la 
(jloire. 

—  La  gloire,  pauvre  naïf,  murmura  le  voleur  en 
haussant  les  épaules,  elle  aime  la  force,  comme  toutes 
les  câlins. 

La  voiture  s'arrêtait  devant  le  maussade  logis  de  la 
rue  Lhomond,  où  il  n'était  venu  que  deux  fois.  La 
pluie  tombait  comme  par  baquets.  Mercier  enjamba 
un  fleuve  de  boue,  sonna  et  dit  à  Moumette,  intriguée 
d'une  pareille  visite  à  cette  heure  : 

—  Il  faut  que  je  parle  tout  de  suite  à  votre  maître  ; 
c'est  très  important  pour  lui. 


CHAPITRE  V 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE 


Sébastien  Goiivès  pleurait. 

Il  pleurait,  la  lète  dans  ses  mains,  assis  à  sa  table 
cliargée  de  livres  et  de  brocbures,  comme  un  enfant, 
avec  de  longs  sanglots  qui  secouaient  son  corps  ro- 
buste. Devant  lui,  son  triste  visage  de  résignation 
ennobli  par  une  douleur  muette  et  grave,  sa  femme  le' 
considérait  avec  une  pitié  profonde.  Debout,  indignée, 
un  plumeau  à  la  main,  Moumelte  mâchonnait  en  patois 
des  phrases  de  vengeance  et  de  haine.  La  pluie  ruisse- 
lait sur  les  vitres. 

Elles  s'étaient  réalisées  brusquement,  toutes  les 
craintes,  toutes  les  inquiétudes.  Aucun  pressentiment 
n'avait  eu  tort.  Le  savant  perdait  le  fruit  de  ses 
veilles,  de  ses  travaux,  de  ses  réflexions,  de  sa  dure 
patience. 

En  quelques  phrases  nettes,  sèches,  Epliraïm  Mer- 
cier, avec  une  audace  incrovable,  s'était  attribué  le 


20 i  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

mérite  du  mémoire  sur  la  Fièvre  et  ses  complications , 
dont  il  ignorait  le  premier  mot  l'avant-veille.  lî  pré 
tendait  avoir  guidé  Gouvès.  «  Cette  œuvre  originale  ^ 
était  fille  de  son  cerveau  à  lui,  conçue  depuis  long- 
temps, portée  avec  scrupule  et  en  silence.  »  Au  vieillard 
stupéfait,  il  développait  ses  propres  théories,  du  com- 
mencement à  la  fin,  sans  une  hésitation,  sans  une  er- 
reur; et  son  aplomb  fut  tel  que  Sébastien  ne  Tinter-  . 
rompit  pas,  ne  lui  rentra  pas  son  mensonge  dans  la 
gorge,  tout  entier  à  cette  pensée  unique  :  «  Comment 
et  quand  m'a-t-il  volé?  Comment  a-t-il  réussi?  » 
D'abord  le  filou  prit  ce  silence  pour  une  acceptation. 
Les  yeux  de  sa  victime  cependant  l'inquiétaient, 
chargés  d'ironie  et  de  colère.  Un  moment  il  s'inter- 
rompit : 

—  Suivez- vous? 

—  Certes,  répliqua  Gouvès  d'une  voix  sourde.  11 
songeait  :  «  Malheur  de  moi  !  De  la  Fièvre  je  fais  le 
sacrifice...  Mais  il  a  vu  mes  papiers...  Et  la  Pesanteur 
et  le  Langage.  C'est  foutu  !  » 

Cest  foutu,  il  dit  cela  presque  haut,  avec  un  grand 
geste  accablé.  Ce  fut  à  Mercier  d'être  surpris,  au  moins 
déjouer  la  surprise;  mais  déjà  Gouvès,  maître  de  lui  : 

—  Une  distraction...  Excusez-moi  et  continuez,  je 
vous  en  prie,  vous  m'intéressez  grandement. 

L'autre  obéit,  feignant  de  chercher  des  arguments, 
la  suite  oubliée  de  ses  preuves.  Calé  au  fond  du  fau- 


RÉDELLION.  —  SACRIFICE  205 

teuil,  en  pleine  lumière,  accompagné  dans  sa  récita- 
tion parle  bruit  delà  grêle  contre  les  vitres,  il  offrait 
le  tableau  du  bandit  moderne,  aux  yeux  noirs,  à  la 
barbe  noire,  finement  taillée,  au  verbe  élégant  et  pré- 
cis, qu'accentuait  un  geste  monotone,  celui  du  pédant 
qui  explique. 
Quand  il  eut  achevé  : 

—  Est-ce  tout?  demanda  Gouvès,  que  Teffort  pour 
se  contenir  étranglait;  puis,  avec  un  accent  foimi- 
dable  et  une  politesse  excessive  : 

—  Le  travail  que  vous  venez  de  m'exposer  si  clai- 
rement, mon  cher  maître,  ne  m'était  pas  inconnu.  J'ai 
cru  même  par-ci,  par-là  retrouver  des... 

—  On  se  rencontre,  interrompit  Mercier  avec  impu- 
dence. 

Ceci  faillit  débonder  la  colère.  Il  y  eut  un  petit 
silence,  illuminé  par  les  yeux  de  Sébastien,  qui  conclut 
très  naturellement  : 

—  Je  réfléchirai  à  tout  ceci  et  je  vous  enverrai  par 
écrit,  si  vous  le  permettez,  le  résumé  de  mes  ad- 
denda. 

—  La  drogue  est  i\\Me,  mon  père  addenda,  son- 
geait Mercier  en  demandant  des  nouvelles  de  Julie, 
de  Paul  et  de  Marianne.  Tu  n'auras  plus  la  force  de 
réagir,  ni  de  revenir  de  si  loin... 

■  Et,  satisfait  de  lui,  baissant  le  ton  : 

—  Ayant  achevé  de  corriger  mes  notes  hier  au  soir, 


-206  SÉBASTIEN  GOlVÈS 

j'ai  tenu,  mon  cher,  à  vous  mettre  au  courant  le 
plus  tôt  possible.  C'est  ce  qui  vous  explique  ma  visite 
matinale.  Bien  entendu,  cette  communication  est  ré- 
servée au  congrès  de  septembre. 

Ici  un  nouveau  temps  d'arrêt.  Ils  marchaient  déjà 
vers  la  porte  par  le  corridor  obscur  sur  lequel  don- 
naient les  pièces  principales.  Le  Juif  mit  sa  main  sur 
i'épaule  de  Gouvès,  que  ce  contact  fit  tressaillir  : 

—  Je  suis  tellement  satisfait  de  vos...  —  il  allait  dire 
services,  mais  se  reprit  —  ...  de  votre  zèle  et  de  mon 
idée  de  vous  avoir  fait  venir  à  Paris  —  il  s'empêtrait 
dans  les  conjonctions  —  que  je  suis  résolu  à  aug- 
menter votre  petite  gratification  en  conséquence... 
Ne  résistez  pas,  cher  ami.  Douze  mille...  c'est  dé- 
cidé... absolument  décidé. 

Et,  avant  que  le  méridional,  interloqué  par  ce  coup 
imprévu,  eût  pu  répondre,  le  glorieux  professeur 
était  remonté  dans  son  coupé,  qui  disparut  sous  la 
pluie  battante. 

Gomme  Gouvès  se  remémorait  toute  la  scène,  ce 
dernier  trait,  à  la  fois  injurieux  et  comique,  sécha  ses 
larmes  et  le  rendit  à  sa  vaillance. 

—  Un  moment  de  faiblesse,  dit-il  avec  une  expres- 
sion navrée. 

La  porte  s'ouvrit;  Marianne  entra,  vêtue  d'un  pei- 
gnoir sombre. 

—  J'ai  entendu,   père,  je  sais.  C'est  abominable, 


I 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  207 

mais  lu  te  vengeras.  Oui,  tu  seras  vainqueur  et  ce  mi- 
sérable implorera  ta  pitié. 

Elle  entoura  de  ses  bras  nus  la  tête  vénérée,  l'em- 
brassa longtemps  sur  le  front,  où  se  pressaient  tant  de 
nobles  rêves.  Il  y  avait  en  elle  de  la  guerrière,  quelque 
chose  de  décidé  et  de  sain  qui,  joint  à  sa  beauté,  releva 
les  cœurs  abattus.  Tout  de  suite,  on  fit  un  plan  de  cam- 
pagne, et,  comme,  après  réflexion,  chacun  avait  ex- 
primé son  avis,  on  entendait  une  nouvelle  et  terrible 
menace,  que  proférait  Moumette  brandissant  son  plu- 
meau. 

—  Et  Paul  qui  n'est  pas  là  !  soupira  M"'  Gouvès. 
Malgré  la  douloureuse  situation,  Marianne  eut  envie 

de  rire,  tant  le  secours  de  Paul  paraissait  illusoire. 
Elle  tenait  son  projet,  immédiat  et  sûr.  Mais  il  fallait 
amener  peu  à  peu  dans  son  chemin  le  plus  méfiant 
3es  pères  et  une  mère  qu'inquiétait  déjà  le  boulever- 
sement des  habitudes. 

—  Qui  peut  nous  venir  en  aide  ? 

Gouvès,  extrême  en  ses  projets,  parlait  d'aller  chez 
}rumont,  le  vengeur  des  opprimés,  le  directeur  de 
'ette  Libre  Parole  qui  réveillait  la  race  française  : 

—  Je  lui  expliquerai  la  chose.  Mercier  est  Juif. 
7est  le  nœud  du  problème. 

Il  répéta  deux  ou  trois  fois  cette  dernière  formule, 
[ui  satisfaisait  son  penchant  prudhommesque. 

—  Auparavant,   dit  avec  sagesse  M'"'  Gouvès,   on 


208  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

pourrait  chercher   si,  parmi  les   professeurs  de  la 
Faculté,  aucun  ne  serait  capable  de  prendre  ta  cause. 
Sébastien  eut  un  sourire  amer  : 

—  Je  ne  vois  pas  Yabrantdans  ce  rôle,  ni  Bernard, 
ni  Capoulet,  niBarbe.  Révéler  une  infamie  du  superbe 
Mercier,  du  Mercier  des  grands  personnages,  des  ré- 
ceptions, des  croix  d'honneur!  Puis  — ajouta-t-il  avec 
découragement  —  comment  prouver  le  larcin  qui  est 
évident,  indubitable  pour  moi  et  que  néanmoins  je 
ne  puis  m'expliquer  ?  Celte  canaille  de  Guilon  a 
ouvert  mon  tiroir  en  mon  absence.  11  avait  sans  doute 
une  fausse  clef,  car  je  garde  toujours  le  trousseau 
dans  ma  poche. 

—  Si  je  comprends  bien,  père,  commença  Marianne, 
Mercier  t'a  volé  et  compte  présenter  comme  de  lui, 
sous  sa  signature  propre,  au  mois  de  septembre,  un 
mémoire  sur  la  Fièvre  et  ses  complications.  Il  faudrait 
donc  l'amener,  pour  ce  point  particulier,  à  admettre 
publiquement  ta  collaboration,  et  c'est  déjà  d'une 
jolie  force;  mais  le  dommage  ainsi  ne  te  paraîtrait 
pas  considérable... 

Gouvès  secoua  la  tête  de  haut  en  bas  comme  pour 
dire  :  «  Continue  ».  Alors,  elle  : 

—  Ce  qui,  par  contre,  t'inquiète  affreusement,  ce 
qui  te  désespère,  c'est  qu'il  y  avait  dans  les  papiers 
dérobés  —  sans  doute  ont-ils  repris  leur  place  à  cette 
heure   —  c'est  qu'il   y  avait,  dans  cette    liasse,   un 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  209 

deuxième  mémoire  bien  pins  important,  capital 
même  :  le  résumé  de  ces  mystérieuses  découvertes, 
dont  tu  n'as  jamais  entretenu  que  Zebio. 

—  Parfaitement  exact,  fit  Gouvès,  repris  par  son 
angoisse.  S'il  publie  la  Pesanteur^  c'est  fini,  je  n'ai 
qu'à  me  tuer.  Ah,  le  bandit,  la  canaille!.,,  le 
Satan!... 

—  Tel  est  donc  le  danger  imminent,  terrible  — ■ 
poursuivit  la  jeune  fille  d'une  voix  sourde,  comme  si 
elle  se  parlait  à  elle-même...  —  Imminent?...  Tout 
laisse  à  penser  qu'il  accomplira  sa  cauaillerie  en  deux 
fois.  Rassure-toi...  nous  aurons  le  temps.  Il  ne  s'agit 
dans  l'instant  que  de  la  Fièvre.  Il  réserve  le  reste  pour 
plus  tard.  Or,  quel  que  soit  ton  regret  de  mettre  au 
jour  le  résultat  prématuré  de  tes  recherches,  c'est 
cependant  ce  qu'il  faudra  faire  et  bien  vite,  afin  de 
devancer  le  misérable. 

—  Et  la  famille  Valère,  dit  la  pauvre  Moumette, 
intervenant  au  conseil  de  famille  ;  c'est  le  moins 
qu'ils  se  rendent  utiles,  ces  beaux  «  pestounaro  »  de 
brocart  et  d'or  ! 

—  C'est  vrai,  s'écria  Gouvès,  partiellement  rassuré 
par  les  raisons  de  Marianne,  aussi  prompt  à  se  refaire 
une  espérance  qu'à  la  détruire;  il  imaginait  déjà  le 
politicien  armé  pour  sa  défense. 

—  Il  déteste  Mercier  et  il  m'adore,  depuis  la  con- 
sultation qu'il  m'a  demandée. 

18. 


210  SÉP.ASTIEX  GOL'VÈS 

—  Et  puis  il  y  a  Paul,  ajouta  Julie  Gouvès  avec  un 
malicieux  orgueil. 

Marianne  haussa  les  épaules.  Elle  savait  à  quoi  s'en 
tenir.  Entre  Henriette  et  elle,  la  scène  dernière  du 
samedi  soir  avait  creusé  un  abîme.  D'ailleurs  Mercier 
les  tenait.  Clorinde  dépendait  d'Anatole.  Donc  rien 
à  tenter  de  ce  côté-là;  mais  le  mot  de  Moumette  lui 
facilitait  la  transition  cherchée  depuis  le  début. 

—  Les  Yalère,  en  dépit  des  apparences,  sont  au 
pouvoir  de  leur  cousin.  Comment?  Je  l'ii-nore.  Ce 
qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  que  la  chaîne  est  solide...  Tu 
sais,  Moumette,  pas  un  mot  de  tout  ceci.  Ce  serait  la 
fin. 

—  Oh!  mademoiselle!  vous  me  faites  peine. 
Et  la  vieille,  courroucée,  se  retira. 

—  Henriette  elle-même,  bien  que  notre  amie  et 
bien  qu'amie  de  Paul,  qui  d'ailleurs  est  absent,  Hen- 
riette jamais  ne  prendrait  pnrti  contre  ce  dangereux 
coquin.  Je  m'en  suis  rendu  compte  après  la  visite  de 
père  à  son  mari.  Elle  m'a  suppliée  de  l'empêcher  d'y 
relourner.  Cela  me  causerait  les  plus  graves  ennuis, 
les  [dus  terribles,  ajoutait-elle. 

—  Ah,  Mercier  est  un  rude  adversaire!... 

—  Certes,  c'est  pourquoi  il  nous  faut  ruser.  Mais, 
à  défaut  de  Yalère,  il  y  a  dans  son  entourage  quel- 
qu'un qui,  lui  aussi,  déteste  Mercier,  nous  aime, 
t'admire,  est  riche,  puissant  et  hardi. 


PiÉriELLION.  -  SACRIFICE  -211 

—  Gaudulle  de  Laumiiiois!  s'écria  Goiivès. 

A  ce  nom,  ia  mère  regarda  fixement  Marianne,  qui 
ne  se  déconcerta  point. 

—  J'ai  eu  rarement  l'occasion  de  voir  ce  magis- 
Irat  ;  mais  il  m'a  paru  bon,  généreux  et  excellemment 
intentionné  à  notre  endroit.  Si  vous  voulez  que  je... 

—  Non,  non,  pas  toi.  (Le  savant  se  rappelait  soudain 
les  soupçons  de  sa  femme.)  J'irai,  moi,  lui  demander 
justice...  Où  habite-t-ir?... 

—  Gours-la-Reine...  Néanmoins,  je  suis  d'avis  de 
réfléchir  encore,  de  consulter  nos  amis  Coquiiet, 
llobert,  Zebio  surtout,  qui  est  très  adroit,  et  de  ne 
lien  laisser  au  hasard. 

Satisfaite  d'être  arrivée  à  ses  fins,  Marianne  deve- 
nait bavarde.  Elle  se  promit  d'avertir  Gaudulle  le  jour 
même...  Mais  tout  à  coup,  comme  chez  Avan, 
rimoge  lui  apparut  implacable  du  payement,  cette  fois 
nécessaire,  et  l'angoisse  lui  laboura  le  cœur. 

Avant  de  commencer  la  lutte,  il  fut  convenu,  au 
moins  pi'ovisoirement,  que  Gouvès  ne  parlerait  du 
rapt  qu'à  ceux  dont  il  implorerait  le  concours,  solli- 
citerait d'eux  la  même  discrétion  et  ne  modifierait  en 
rien  son  attitude  vis-à-vis  de  Mercier  : 

—  Digne,  froid,  poli.  Je  refuse  l'augmentation.  Je 
vais,  comme  d'ordinaire,  chaque  jour  au  labora- 
toire et  je  saisis  le  premier  prétexte  pour  flanquer 
Guilon  dehors. 


212  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

—  Mercier,  en  venant  ce  matin,  conclut  Marianne, 
déballer  toutes  ses  manigances  d'un  coup,  spéculait 
sur  l'emportement  méridional.  11  comptait  que  tu 
l'injurierais;  alors,  il  te  mettait  à  la  porte,  comme 
un  valet,  coupait  ses  relations  et  ses  remords, 
et,  débarrassé  de  son  collaborateur,  étalait  tranquil- 
lement, cyniquement,  tes  découvertes.  Ton  apparente 
résignation  déjoue  ces  beaux  projets.  Il  sera  bien 
attrapé. 

—  Qui  sera  attrapé?  cria  le  père  Ensade,  qui  se 
rendait  compte,  un  peu  lard,  du  remue-ménage  et 
vrînait  aux  nouvelles.  Son  corps,  long  et  voûté,  empa- 
queté dans  une  robe  de  chambre  bleue,  dont  il  était 
très  fier,  sa  tête  anguleuse  surmontée  du  bonnet  de 
coton  classique,  il  ajouta  voracement  : 

—  Je  n'ai  pas  encore  pris  mon  chocolat. 
Son  gendre  eut  la  force  de  rire. 

Le  programme  de  défense  et  d'attaque  fut  scrupu- 
leusement suivi.  Il  fallait  manœuvrer  avec  précaution, 
car  la  campagne  serait  longue  et  dangereuse  ;  bien 
menée,  elle  devait  aboutir  à  la  confusion  du  traître, 
tout  au  moins  sauver  la  gloire  future  de  Sébastien,  lui 
laisser  le  mérite  de  sa  grande  découverte. 

La  visite  au  laboratoire,  comme  l'avait  prévu  Gouvès, 
ne  révéla  rien.  Les  papiers  étaient  à  leur  place  dans 
le  tiroir,  dont  la  serrure  ne  semblait  pas  dérangée. 


RÉBELLION.  -  SACRIFICE  213 

Les  choses  avaient  été  faites  avec  soin,  l'ordre  des 
notes  était  conservé.  Nulle  page  froissée,  aucune 
marque,  aucun  vestige  d'indiscrétion. 

Pendant  cet  examen,  Guilon  affeclait  l'indifférence. 
Au  fond  il  n'était  pas  rassuré  et,  nullement  averti  de 
la  démarche  de  Mercier,  il  eut  une  rude  secousse 
quand  il  vit  le  savant  arriver  au  laboratoire,  les  yeux 
brillants  et,  bégayant  presque  de  colère,  demander  si 
personne  n'était  venu  fouiller  chez  lui  en  son  absence, 

—  C'est  que,  crocheter  un  tiroir,  c'est  le  bagne, 
sans  compter  une  correction...  feu  de  Dieu...  une 
correction!...  —  Le  geste  acheva  la  phrase. 

—  Anatole,  songea  le  gamin,  devrait  bien  me  cher- 
cher une  antre  place.  C'est  le  diable,  ce  vieux  !  Il  a 
flairé  le  truc. 

Il  ne  fut  rassuré  qu'une  fois  l'inspection  achevée, 
quand  Gouvès  eut  fait  et  refait  le  compte  de  ses  feuilles, 
empaqueté  ses  manuscrits  dans  sa  grosse  serviette 
de  cuir  et  fut  parti,  sans  ajouter  un  mot,  faisant 
claquer  les  portes  à  les  briser.  Alors  l'affreux  gamin 
esquissa  un  pied  de  nez  d'allégresse. 

—  Hier  chez  le  youtre,  aujourd'hui  chez  le  vieux. 
En  v'Ià  des  paperasses  baladeuses!  J'ai  toujours  mes 
cinq  cents  balles  et  ce  n'est  pas  fini. 

Il  comptait  bien  exploiter  le  formidable  secret  dont 
il  se  devinait  dépositaire,  malgré  les  précautions 
d'Anatole. 


ra  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

La  visite  à  Ouiiac  fat  peu  fructueuse.  Zebio  était 
triste,  enrhumé,  ce  qui  le  privait  de  ses  moyens. 

—  C'était  sûr,  je  t'avais  averti,  répétait-il  en  se 
mouchant.  Il  donna  à  son  ami  quelques  conseils  de 
prudence,  et  approuva  tous  les  projets. 

—  Fais  aiiii'  une  grosse  influence,  pour  qu'il  accepte 
la  collaboration  quant  à  la  Fièvre  et,  le  plus  tôt  pos- 
sible, publie  tels  quels  les  résultats  de  ton  travail  sur 
la  Pesanteur,  Préviens  le  public  que  c'est  seulement 
un  résumé.  Pour  le  reste,  sois  circonspect.  Le 
gaillard  est  de  taille  à  en  dévorer  dix  comme  toi.  Si 
tu  as  le  courage  de  rester  dans  la  place,  tu  es  sauvé. 
Mais...  mais,  je  crains  une  échappée. 

—  Sois  tranquille,  je  joue  trop  gros  jeu,  je  me 
dominerai. 

Quand  Gouvès  sortit  de  chez  le  peintre,  il  se  trou- 
vait repris  par  ses  angoisses.  L'idée  lui  vint  alors  de 
consulter  les  habitués  du  samedi,  Avan,  Roumine  et 
Coquilet. 


Marianne,  se  dirigeant  vers  la  maison  du  Cours-la- 
Reine,  rassemblait  dans  sa  tête  les  éléments  de  son 
projet. 

—  Voici  le  moment  falal  et  prévu.  Gaudulle  appa- 
raît, en  cette  circonstance,  le  seul  qui,  par  son  autorité, 
sa  fortune  et  son  rôle  social,  soit  capable  de  sauver 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  215 

mon   père.    Mercier,    devant    qui    chacun  Iremble, 
tremble  à  son  tour  devant  celui... 

11  traînait  un  temps  de  fui  d'été,  bas,  humide  et 
lourd.  Les  pluies  récentes  faisaient  les  rues  boueuses. 
Les  odeurs  de  la  ville  étaient  exaspérées. 

Celte  fois,  la  jeune  fille  ne  s'arrêta  point  pour  réflé- 
chir en  regardant  la  Seine.  Ce  n'était  pas  l'instant  de 
rêver.  Quoiqu'elle  s'appliquât  ta  suivre  uniquement, 
sa  combinaison,  sa  pensée  capricieuse  faisait  surgir 
des'dates  et  des  figures,  l'arrivée  à  Paris,  si  peu  de 
semaines  auparavant,  et  tant  de  choses  dans  l'inter- 
valle, la  première  visite  là-bas,  la  dernière  et  le  baiser 
cuisant,  Henriette  Yalère,  Louisette,  Jeanne  Roumine, 
trois  femmes  si  diverses  liées  à  sa  destinée,  qu'elle 
ignorait  Tannée  précédente,  jusqu'à  fimage  loinuaine 
de  Pierre  Trousselin,  qui  ne  venait  la  surprendre  que 
rarement. 

—  Je  ne  vis  plus  avec  mes  souvenirs.  Cela  est  heu- 
reux. Comment  me  jugerai-je  plus  tard? 

A  mesure  qu'elle  avançait  dans  la  voie  où  elle  s'était 
librement  engagée,  ses  scrupules  se  faisaient  plus 
nombreux  et  plus  forts.  Elle  se  rassurait  en  se  répé- 
tant qu'elle  avait  vu  juste,  que,  sans  GauduUe  et  cet 
abandon  d'elle-même,  la  destinée  de  son  père  eût 
échoué  inévitablement  par  les  ruses  diaboliques  d'un 
Mercier, 

—  Le  connaissais-je,  mon  pauvre  chéri!  Oh,  mes 


216  SÉBASTIEN  GOL'VÈS 

mauvais  prescenliments  le  jour  qu'on  quiua  Mont- 
pellier. 

Elle  évoqua,  pour  se  donner  du  courage,  la  figure 
du  savant  décomposée  par  l'indignation  et  la  terreur. 

—  Le  but  de  toute  sa  vie  :  sa  gloire  perdue,  à 
jamais...  Et  l'autre,  le  scélérat,  triomphant... 

Comme  elle  laissait  la  place  de  la  Concorde  pour 
suivre  la  rive  droite  du  fleuve,  elle  remarqua  un 
homme  d'âge  moyen,  d'une  sobre  élégance,  d'un 
blond  grisonnant,  doux  et  grave,  qui,  depuis  quel- 
ques jours,  la  suivait.  Jusqu'alors  elle  n*y  avait  pas 
pris  garde,  habituée  aux  faciles  succès  de  la  rue. 
Mais  cette  fois  il  sembla  s'enhardir,  se  rapprocha 
d'elle  et,  plus  ému,  en  apparence,  que  la  jeune  lille, 
avec  un  fort  accent  anglais  : 

—  Mademoiselle,  murraura-t-il,  excusez-moi  de 
vous  aborder  ainsi.  J'aurais  préféré  faire  la  circon- 
stance d'une  autre  façon,  mais  nous  n'avons  pas  d'amis 
ensemble,  et  je  voudrais,  moi,  devenir  le  vôtre.  Je 
sais  qui  vous  êtes  et  de  bonne  famille.  Je  suis  sir 
Edouard  Davidson,  journaliste,  millionnaire  et  céli- 
bataire, et  c'est  à  moi  ce  petit  bateau,  là,  en  bas. 

Il  montrait  un  joli  yacht  blanc,  amarré  au  quai, 
pimpant  sous  le  ciel  sombre,  et  que  nettoyaient  des 
marins  roux.  Edouard  Davidson,  Marianne  avait 
déjà  entendu  quelque  part  le  nom  de  cet  original, 
directeur  d'un  quotidien  américain   à  gros   tirage, 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  217 

le  Humbug,  célèbre  à  Paris  pour  sa  charité  et  ses 
entreprises  excentriques.  Elle  répondit  avec  di- 
gnité : 

—  Il  n'est  pas  d'usage  ici,  monsieur,  que  l'on 
fasse  connaissance  dans  la  rue. 

—  Je  sais.  Je  vous  ai  rencontrée  l'autre  jour  chez 
M.  de  Lauminois  ;  mais  ce  n'était  non  plus  un  mo- 
meiit  favorable. 

Marianne  se  rappela,  en  effet,  que,  sortant  de  chez 
Gaudulle,  la  dernière  fois,  dans  l'antichambre,  elle 
avait  croisé  ce  singulier  personnage.  Elle  entrevit 
aussitôt  les  dangers  de  cette  coïncidence,  et,  d'une 
voix  tremblante  : 

—  Je  vous  en  prie,  monsieur,  laissez-moi,  car  si,  par 
malheur... 

Il  ne  la  laissa  point  achever,  esquissa  un  salut 
d'une  extrême  courtoisie. 

—  Adieu,  mademoiselle.  Je  souhaitais  seulement 
le  son  de  votre  voix.  Si  jamais,  pour  quoi  que  ce  soit,  — 
ses  yeux  étincelèrent,  —  vous  aviez  besoin  d'un  gen- 
tilhomme, rappelez-vous  mon  nom  et,  sur  ceci,  mon 
adresse  :  l'hôtel  Bristol,  place  Vendôme. 

Le  visage  glacé  d'une  mélancolie  soudaine,  il  s'éloi- 
gna, laissant  la  jeune  fille  interloquée,  le  petit  carton 
flexible  à  la  main.  Dans  Ténervement  où  elle  était, 
cette  rencontre,  au  bout  de  quelques  pas,  lui  apparut 
providentielle. 

Î9 


218  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

—  Il  me  sauvera  peut-être  ou  un  des  miens; 
tout  est  maintenant  si  étrange. 

Ce  n'était  pas  la  première  fois  qu'elle  remarquait 
ainsi,  dans  les  circonstances  graves,  une  jonction  de 
petites  causes  adventices  et  surprenantes,  lesquelles 
aboutissaient  ensuite  à  un  gros  efïet,  généralement 
lavorable.  Elle  exprimait  ceci  par  une  formule  : 
€  J'ai  de  la  chance  dans  l'ensemble  de  détails  indivi- 
duellement malchanceux.  » 

Elle  se  répétait  cette  phrase  en  franchissant  le  seuil 
de  GauduUe. 


Le  crépuscule  pluvieux  et  maussade  (les  jours 
commençant  à  diminuer)  les  surprit  tous  deux  dans 
le  cabinet  de  travail  du  magistrat.  Celui-ci,  facilement 
convaincu,  achevait  de  bien  déterminer  son  rôle  futur. 

—  Il  est  convenu,  ma  chère  amie,  que  je  mani- 
festerai publiquement,  solennellement,  pour  l'œuvre 
et  la  personnalité  de  votre  père,  l'admiration  que  d'ail- 
leurs elles  méritent.  Par  un  contraste  utile,  je  me 
charge  de  lui  trouver,  en  cachette^  un  éditeur  com- 
plaisant et  empressé;  nous  ferons  en  sorte  que  son 
gros  travail,  sa  découverte  capitale,  paraisse  le  plus 
lot  possible,  surprenne  les  savants  et  même  le  grand 
public.  Ainsi  nous  déjouerons  la  scélératesse  de 
Mercier. 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  -219 

Pour  ce  qui  est  de  la  première  partie  du  vol, 
du  premier  lot,  les  Complications  de  la  fièvre,  si  je 
me  rappelle  bien,  on  en  fait  le  demi-sacrifice.  C'est 
le  lest.  Je  tâcherai  seulement  d'obtenir  de  Mercier, 
avant  le  congrès  de  septembre,  qu'il  mette,  à  côté  de 
sa  signature  propre,  le  nom  redouté  de  Sébastien 
Gouvès.  En  outre,  je  vous  demande  de  m'envoyer 
votre  père  d'ici  quarante-huit  heures,  que  j'aie  le 
temps  de  dresser  mes  batteries.  L'adversaire  est 
adroit  et  sauvage.  Nous  n'aurons  pas  trop  de  toutes 
nos  ressources...  Êtes-vous  satisfaite? 

Marianne  était  assise  près  de  Gaudulle,  à  contre- 
jour,  de  sorte  que,  pendant  son  discours,  il  avait  d'elle 
une  image  adorable  et  confuse,  les  traits  flous,  le  con- 
tour de  la  taille  et  des  bras,  la  masse  ombreuse  de  la 
chevelure.  Enfin,  il  la  tenait,  cette  proie  !  Car  il  n'était 
point  douteux  que,  les  ultimes  étapes  franchies, 
après  cette  preuve  dernière  de  générosité  et  de 
dévouement,  elle  allait  se  donner  à  lui  dans  sa  grâce 
virginale,  avec  son  beau  regard  craintif,  La  difficulté 
d'atteindre  cette  créature  fuyante,  hardie,  lointaine 
aux  moments  qu'elle  semblait  proche,  avait  enthou- 
siasmé le  chasseur.  Sa  vie  en  devenait  contemplative. 
Il  rêvait  d'elle  tout  éveillé,  chez  lui,  dans  la  rue,  dans 
un  salon.  Il  prononçait  son  nom  sans  cesse,  pour  le 
plaisir  de  l'harmonie,  de  la  figure  qu'il  évoquait 
bien.  Cet  ancien  procureur,  arrivé  aux  plus 'hautes 


220  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

places  grâce  à  la  ruse,  à  la  continuité  d'une  anfibition 
tenace,  changeait  de  caractère  dans  son  désir  de  cette 
enfant  généreuse,  venue  à  lui  par  prévoyance  filiale, 
s'ofïrant  à  lui  par  un  mélange  de  loyauté,  d'exaltation 
surnaturelle  et,  aussi,  il  n'en  doutait  pas,  d'amitié 
reconnaissante.  Expert  aux  subtilités  des  femmes, 
il  éventait  vite  le  mensonge  et  l'hypocrisie.  Ce  qui 
l'attachait  à  celle-ci,  après  tant  de  tracas,  d'oublis  et 
de  ruptures,  c'était  son  incomparable  sincérité.  Par 
des  rencontres  rares,  rapides  et  dangereuses,  il  avait 
pris  une  notion  juste  de  cette  nature  simple  et  com- 
plexe, naïve  dans  la  tendresse,  tragique  dans  le 
dévouement,  qui  se  développait  au  contact  des  ru- 
desses de  la  vie  selon  une  courbe  douloureuse.  Il 
la  contemplait  avec  une  admiration  réelle. 

GauduUe  était  fort  intelligent.  Il  n'ignorait  pas 
que  c'était  là  une  aubaine  extraordinaire  et  qu'il  ne 
retrouverait  jamais.  Passionné  pour  sa  conquête,  il 
avait  fmi  par  s'intéresser  à  cette  famille  qui  jouait 
dans  le  cœur  aimé  un  tel  rôle,  au  père  surtout,  dont 
le  génie  inconnu  devait,  en  un  étrange  paradoxe,  lui 
livrer  un  corps  adorable.  D'autre  part,  il  guettait  son 
Mercier  de  longue  date;  il  avait  percé  à  jour  sa  con- 
duite malsaine,  sa  fourberie,  sa  scélératesse,  et  c'était, 
pour  son  scepticisme  de  viveur  expert,  un  savoureux 
problème  que  de  prévoir  en  imagination  où  abouti- 
rait tant  d'infamie.   Il  se  pouvait  très  bien  que  ce 


P,ÉBELLIO>'.  —  SACRIFICE  225 

dernier  crime,  ce  vol  d'une  découverte  au  préju- 
dice d'un  savant  pauvre,  comblât  la  mesure,  appelât 
les  foudres  vengeresses. 

—  Êtes-vous  satisfaite?  répéla-t-il  d'une  voix  plus 
tendre,  se  penchant  sur  la  silhouette  baignée  d'ombre, 
et  derrière  elle,  par  la  vitre,  apparaissait  un  coin  de 
l'avenue  pluvieuse  et  livide. 

Elle  fit  ((  oui  »  de  la  tête,  et  leurs  lèvres  se  ren- 
contrèrent dans  un  long,  un  ardent  baiser.  Chose 
étrange,  Marianne  songeait  à  l'Anglais  rencontré  une 
heure  auparavant,  qui  se  fût  peut-être,  lui  aussi,, 
dévoué  pour  elle  et  dévoué  gratis. 

Puis,  par  l'insistance  du  contact  et  comme  une 
main  robuste  pressait  sa  poitrine,  elle  sentit  la  volupté 
l'envahir  ;  un  grand  frisson  parcourut  sa  chair  intacte. 
Elle  murmura  -.Pitié,  grâce,  pitié,  tandis  que  penché 
sur  elle,  affolé,  l'étreignant,  fourrageant  le  corsage, 
Gaudulle  haletait  en  phrases  incohérentes.  Soudain 
il  comprit  qu'il  gâchait  sa  joie;  il  se  releva,  s'assit 
près  d'elle,  et,  d'un  ton  de  prière  : 

—  Je  vous  en  supplie,  soyez  bonne.  Je  vous  appar- 
tiens... ma  vie,  ma  fortune,  mon  cœur...  Rappelle- 
toi  tes  promesses. ..  Je  t'aime. 

Il  la  caressait  de  paroles  respectueuses,  pour 
racheter  son  ardeur.  Marianne  le  regardait  avec  éton- 
nement,  comme  si  elle  voyait  pour  la  première  fois 
ces  lèvres  minces,  sinueuses,  ce  nez  sensuel,  ces  yeux 

19. 


222  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

avides,,  ce  visage  hautain  et  correct,  momentanément 
désordonné,  comme  si  elle  entendait  pour  la  pre- 
mière fois  cet  organe  persuasif  et  disert,  qui  avait 
brisé,  tranché,  dispersé  tant  de  vies  humaines. 

«  Horreur  et  attrait.  »  Voici  ce  qu  elle  se  rappela 
plus  tard,  en  un  singulier  mélange  de  sensations 
disparates,  contraires,  chaudes,  brèves,  ou  glacées  et 
plus  lentes,  qui  la  livrèrent  en  sa  simple  beauté,  la 
déroute  de  son  orgueil,  par  une  soirée  humide  et 
tiède,  à  ce  maître  librement  choisi.  Il  est  des  heures 
d'émoi  profond  où  les  actes  s'accomplissent  à  Tinsu 
de  l'acteur  lui-même,  où  les  forces  hagardes  du 
destin  nous  semblent  toutes  proches,  chuchoteuses  et 
bougeuses  derrière  une  mince  cloison  transparente. 


Comment  se  trouvaient-ils  une  heure  plus  tard, 
aux  bras  l'un  de  Tautre,  couchés,  dans  la  grande 
chambre  tendue  de  rouge,  qu'envahissaient  les 
ténèbres?...  Aux  vitres,  la  pluie  tintait  toujours. 
Après  des  plaintes  et  des  larmes,  des  plaintes  encore 
et  des  étreintes,  et  des  baisers  et  des  sanglots,  après 
un  admirable  et  douloureux  trajet  dans  cette  àme 
ouverte  d'un  coup,  car  la  sensualité  était  la  trame 
dangereuse  où  se  débattaient  tant  de  vertus,  après 
des  regrets,  des  souvenirs,  d'injustes  reproches,  du 
désespoir  et  des  projets  vains,  voici  qu'à  son  tour, 


J 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  223 

accablé  d'ivresse,  ému  de  ce  qu'en  la  vierge  naïve  une 
tendresse  imméritée  naissait  pour  lui  de  ce  coup  de 
force,  voici  que  Gaudulle  pleurait.  Contre  sa  chair 
déjà  vieillissante,  il  tenait  ce  corps  jeune  et  brûlant  : 
cette  douce  tête  ployée  sur  son  bras  semblait  éclairer 
la  pénombre;  les  cheveux  fluides,  défaits  autour  du 
cou  flexible,  c'était  la  déroute  du  cœur  tout  entier. 
Aucune  violence  et  que  de  violence  !  Rien  que  la 
volonté  et  contre  la  volonté  le  plus  grand  crime  ! 
Contre  la  nature  aussi  le  plus  grand  crime,  un  vol 
pire  que  celui  de  Mercier,  le  rapt  de  sa  fleur  divine 
à  la  jeunesse  et  de  son  sacrifice  à  l'amour  filial. 

A  travers  son  désarroi,  Gaudulle  gardait  assez 
d'énergie  pour  admirer  la  révélation  d'une  seconde 
Marianne,  la  vraie,  issue  soudain  de  l'autre  et  fl.am- 
boyante;  celle-là  naissait  sous  ses  yeux  par  une  lan- 
gueur mystérieuse  qui,  à  chaque  mouvement  des 
membres  profanés,  donnait  maintenant  un  sens 
intime;  elle  naissait  aussi  par  d'étranges  paroles, 
cruels  aveux  du  cœur,  si  l'angoisse  l'habite,  ou  le 
remords  ou  la  désillusion  de  sa  destinée. 

—  Un  juge,  un  juge...  répétait-elle  comme  en 
songe,.,  celui  qui  a  ordonné  la  mort  ne  pourra  plus 
donner  l'amour. 

Elle  se  couvrit  la  tète  de  ses  bras  nus,  si  pâles  dans 
les  demi-ténèbres  et  qui,  de  temps  en  temps,  frisson- 
naient depuis  l'épaule  ronde  jusqu'aux  doigts  fins. 


224  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Les  draps  légers  suivaient  sa  courbe  harmonieuse 
Gaudulle  s'approcha  avec  un  soupir,  mais  elle,  se  rai 
dissant  : 

—  Laissez,  que  je  prenne  conscience  de  ma  honte! 
Puis,  d'un  ton  douloureux,  impressionnant,  avec 

parfois  une  légère  touche  d'accent  provençal  : 

—  Marianne,  pauvre  petite...  minaude  devant  la 
glace  :  seras-tu  jolie...  un  amoureux  blond...  Des 
toilettes  de  soie,  disent  les  contes...  un  carrosse  avec 
des  laquais  poudrés...  mais  il  faut  de  l'or,  beaucoup 
d'or...  Et  For  est  dans  les  lits,  tu  sais...  L'avare  le 
cache  sous  sa  paillasse... 

Il  lui  était  amer,  à  ce  débauché,  de  la  voir,  au 
milieu  du  délire  ou  de  l'enfantillage,  s'efforçant  d'ou- 
blier sa  conduite  et  qu'elle  s'immolait  à  son  père.  En 
cette  heure  redoutable,  depuis  si  longtemps  prévue, 
en  cette  ruine  des  espérances  de  pureté,  de  chasteté, 
d'amour  honnête  qu'une  vierge  peut  concevoir  et 
nourrir,  en  ce  lugubre  passage  d'une  vie  morale  à 
une  autre  morne,  lourde,  cuisante,  aucune  allusion 
ne  fut  faite  au  pacte  commun,  à  l'entente.  Elle  voulait 
être  sincère,  et  le  fut.  Lui,  voulait  oublier  son  âge  et 
la  circonstance,  et  ne  pouvait  y  parvenir.  Leur  double 
effort  à  maintenir  leurs  rôles  les  sépara  dans  la  nuit 
tombante. 

Elle  défendit  à  son  amant  de  l'accompagner.  Elle 
souhaitait  ardemment  d'être  seule.    Elle  rentrerait 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  225 

tard,  inventerait  une  fable,  la  rencontre  de  Jeanne 
Roumine,  mais  elle  aurait  de  Fair,  de  l'espace  et  la 
faculté  de  pleurer. 

Comme  elle  le  sentit,  le  bienfait  des  larmes!  Une 
extrême  fatigue,  une  douleur  dont  l'idée  la  brisait  de 
honte,  la  contraignirent  à  prendre  une  voiture  qui  la 
conduisit  n'importe  où,  par  le  noir,  la  pluie,  la 
rafale.  Tempête  au  dehors  et  au  dedans!  Elle  se  répé- 
tait :  «  Je  suis  seule  maintenant!  Me  voici  seule  au 
monde  »,  pour  chasser  l'image  de  son  maître,  là-bas, 
dans  la  chambre  rouge  et  maudite.  Elle  détesta  son 
courage.  Pour  la  première  fois,  en  éclair,  la  face  de 
son  père  lui  fut  odieuse,  comme  s'il  eût  commandé 
son  supplice.  Et  le  pire  était  qu'elle  n'avait  point  la 
mémoire  d'une  torture,  mais  d'une  révélation  tout 
ensemble  atroce  et  sublime,  à  goù l  double,  dont  la  mort 
seule  eût  pu  la  débarrasser.  La  mort  !  La  Seine  lui- 
sante... Sur  le  cadavre  glissent  les  fanaux  rouges.  Elle 
ne  prononça  ces  mots  que  par  comédie  vis-à-vis 
de  soi-même,  et  pour  <.(  compléter  le  tragique  »,  mais 
elle  ne  songea  point  réellement  au  suicide.  La  vie  la 
tenait  par  des  chaînes  trop  fortes,  plus  même  peut- 
être  depuis  qu'elle  en  connaissait  le  mystère  charnel. 

((  Suis-je  donc  une  fille  perdue,  une  prostituée,  une 
chienne?  »  Elle  se  flagellait  d'injures  crues  et  bles- 
santes. Elle  s'ingéniait  à  se  torturer  de  toutes  ma- 
nières; mais  un  sens  nouveau,  innommable,  irréduc- 


226  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

tible,  venait  de  s'élever  soudain  au  plus  profond  do 
sa  nature,  et,  collant  à  la  vitre  fraîche  ses  joues  en  feu, 
écoutant  avec  horreur  les  échos  de  plus  en  plus  vagues 
d'une  ineffaçable  blessure,  Marianne  Gouvès  s'épou- 
vanta d'être  devenue  femme. 

La  voici  dans  sa  chambre,  au  milieu  des  objets 
familiers,  dont  aucun  ne  se  ressemble  plus.  Certes,  le 
mensonge  fat  facile,  car  le  père  est  encore  plein  d'an- 
goisse; et  le  soir,  et  la  ville,  et  ses  démarches  vaines, 
et  son  isolement  lui  ont  enlevé  son  reste  d'énergie. 
La  mère  aussi  est  inattentive,  toute  à  ce  grand  mal- 
heur qui  accable  son  homme.  Depuis  le  premier  jour, 
depuis  rinstallation,  elle  se  méfiait  du  «  grand  con- 
frère » .  En  a-t-elle  fait  de  ces  vœux  dans  les  cathédrales 
ou  les  humbles  églises  !  Elle  demandait  trois  choses  : 
le  mariage  pour  sa  fille,  le  bonheur  pour  son  fils,  la 
gloire  enfin  pour  son  mari,  cet  honnête  Sébastien  à 
qui  elle  a  lié  son  existence  et  que  tous  disent  avoir  du 
génie,  bien  qu'elle  connaisse  à  fond,  elle,  ses  défauts, 
faiblesses  et  manies...  Le  père  Ensade  se  lamentait 
du  dîner  hâtif,  de  la  pitance  maigre  et  maussade... 
Seule,  Moumette,  taciturne,  hochant  la  tête,  dirigea 
plusieurs  fois  vers  sa  jeune  maîtresse  des  regards 
noirs  et  chargés  de  reproches  :  «  Elle  devine  trop  de 
choses,  celle-là.  Elle  en  devient  insupportable...  d 

Afin  de  distraire  sa  pensée  des  cruels  tableaux  qui 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  2-27 

'obsèdent,  Marianne  songe  à  son  frère,  à  ce  pas- 
sionné de  Paul,  qui  par  amour,  là-bas,  au  régiment,  se 
iésespère.  La  ligure  d'Henriette  Yalère,  bouleversée 
le  désir,  dans  la  pénombre  lui  apparaît,  lui  rappelle 
ine  autre  figure,  plus  proche...  Pouah!...  C'est  toute 
la  lie  que  la  passion  dépose  ainsi  sur  les  visages,  dans 
'instant  qu'elle  croit  s'assouvir...  Que  foit-elle,  que 
levient-elle,  cette  Henriette,  qui  promène  inlassa- 
)lement  par  la  ville  sa  crainte  de  la  mort,  son  goût  de 
a  débauche,  sa  curiosité  dangereuse  et  brutale? 

En  proie  à  la  fièvre,  Marianne  s'est  assise  sur  son 
it.  Elle  regarde  ses  bottines  pleines  de  boue,  sa  robe 
[u'au  matin  elle  a  revêtue  vierge  et  qu'elle  va  retirer... 
)Our  la  seconde  fois.  Vhonneur,  mot  vague  lorsqu'on 
e  prononce  habituellement,  mot  de  torture  et  de 
'egret  quand  il  exprime  le  passé,  ce  qui  ne  peut  plus 
e  reconquérir,  ce  qui  est  de  Vautre  main  du  fleuve, 
;omme  disent  les  mariniers  du  Rhône...  Ses  artères 
)attent  et  la  brûlent;  la  jeune  fille  ouvre  la  fenêtre, 
-.a  nuit  opaque  est  traversée  d'une  pluie  fme  et 
'ageuse.  Si  l'on  piête  l'oreille,  on  entend  le  murmure 
jonfus  de  Paris...  Paris!...  contre  la  terrible  cité 
[ue  peut  une  petite  provinciale?...  Se  laisser  broyer 
;omme  les  passantes...  Frissonnante,  elle  songe  à 
elles  qui  circulent  dans  la  boue  glacée,  cherchent 
il  quêtent  avidement  le  pain  du  vice,  de  l'infamie. 

—  Donnez-nous  aujourdliui  notre  pain  quotidien . 


228  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

Ne  nous  laissez  pas  succomber  à  la  tentation,  répond 

aussitôt  la  seconde  voix,  celle  de  l'honnèleté  et  du 

reproche. 

—  Ce  que  j'ai  fait,  si  monstrueux  que  cela  paraisse, 
c'est  pour  toi,  mon  chéri,  murmure-t-elle,  s'adres- 
sant  à  un  portrait  de  lui,  sur  la  cheminée,  un  Gouvès 
jeune,  admirable  de  santé  et  d'énergie.  Elle  reprend 
et  implore  :  — Pardonne-moi,  oh,  pardonne-moi!  — 
Puis,  la  tête  perdue,  s'adressant  à  Dieu,  elle  ajoute  : 
—  Faites,  mon  doux  Seigneur  —  elle  l'appelle  ainsi 
depuis  l'enfance,  —  faites  que  mon  sacrifice  n'ait  pas 
été  inutile. 

Ainsi  vient  à  elle  peu  à  peu,  et  malgré  qu'elle 
veuille  la  chasser,  cette  pensée  nouvelle  :  a  Et  main- 
tenant quel  sera  mon  rôle?  Gontinuerai-je,  ou  men- 
tirai-je  à  ma  parole  et  rejetterai-je  honteusement 
celui  dont  je  me  serai  servi?  »  Elle  ose  alors  évoquer 
Gaudulle.  Il  lui  semble  fait  de  plusieurs  person- 
nages :  un  lascif,  odieux  et  hardi  ;  un  timide  et  tendre  ; 
un  généreux,  compatissant;  un,  enfin,  le  plus  redou- 
table, séduisant,  malgré  son  âge,  expert  en  baisers, 
en  caresses.  De  nouveau  surgit  l'odieux  et  voluptueux 
souvenir.  Ferait-il  partie  de  sa  chair? 

Le  bruit  d'une  discussion,  qui  s'élevait  dans  le 
cabinet  de  travail,  la  rendit  attentive.  Goquilet  venait 
d'arriver.  Il  persuadait  son  maître  de  porter  au  plus 
vite  les  coups  décisifs,  car,  d'après  ses  renseignements, 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  2-29 

Mercier  se  vantait  déjcà  partout  d*une  communication 
du  plus  haut  intérêt,  qui  serait  publique  au  congrès 
dans  huit  jours.  Une  deuxième  voix,  celle  de  Robert 
—  qui  accompagnait  son  ami  —  appuyait  l'argument 
avec  véhémence  :  «  Surprendre  la  canaille...  Hur- 
ler... casser  les  vitres...  Moi,  je  suis  à  vos  ordres, 
quelques  camarades  aussi...  »  Ces  phrases  éclatantes, 
désordonnées,  bonnes  pour  les  réunions  publiques, 
firent  hausser  les  épaules  à  récouteuse.EUe  tressaillit 
quand  Sébastien,  après  quelques  réflexions  prélimi- 
naires, déclara  :  «  Le  parti  le  plus  sage,  c'est  que 
demain  matin  vous  veniez  avec  moi,  Jérôme,  chez 
maître  GauduUe  de  Lauminois...  Ma  fille  est  de  cet 
avis...  Et  ma  fille  est  de  bon  conseil...  —  Encore  un 
robin,  »  s'écria  Robert...  Mais  le  savant,  peu  disposé 
à  accepter  des  divagations  d'anarchistes,  continua 
d'exposer  les  raisons  qui  lui  traçaient  sa  ligne  de  con- 
duite. On  pouvait  désormais  compter  sur  son  entête- 
ment; il  n'y  avait  pas  d'exemple  qu'il  fût  revenu  sur 
une  décision  prise. 

Le  sort  était  jeté.  Au  moment  où  se  réalisait  un 
projet  poursuivi  parmi  tant  d'obstacles,  la  victime 
expiatoire  manqua  de  s'évanouir;  elle  dut  s'étendre 
sur  son  lit,  tandis  que  la  conversation  d'à  côté  n'ap- 
portait plus  à  ses  oreilles  qu'une  sorte  de  bourdon- 
nement tragique. 


20 


-230  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Comme  il  descendait  de  sa  chambre  pour  recevoir 
les  docteurs  Gouvès  et  Coquilet,  le  grave  Gaudulle  de 
Lauminois,  passant  devant  un  petit  miroir  accroché  à 
la  tapisserie,  remarqua  un  sourire  furtif  qui  plissait 
l'angle  de  ses  lèvres.  Après  avoir  participé  la  veille 
aux  émotions  de  sa  jolie  maîtresse  d'une  façon  qui 
ensuite  l'élonna,  il  s'était  remis  vite  et  se  promettait 
de  tirer  tout  le  parti  possible  d'une  situation  si  avan- 
tageuse. La  justice  et  l'amour  se  conciliaient,  chose 
rare.  En  prenant  le  parti  d'un  savant  pauvre  et 
exploité,  il  s'assurait  l'estime  publique,  et  il  s'atta- 
chait le  cœur  de  Marianne.  Car  elle  n'était  pas  de 
celles  qui,  le  bienfait  obtenu,  se  détachent  cynique- 
ment du  bienfaiteur. 

Quand  elle  l'avait  quitté,  dans  les  ténèbres  et  la 
bourrasque,  il  avait  senti  sa  joie  de  mâle  victorieux 
se  rehausser  d'une  fine  pitié.  Les  sentiments  forts,  arli- 
saus  du  génie,  nous  laissent  des  empreintes  ineffa- 
çables :  qu'elle  était  charmante  d'abord  à  contre-jour, 
hésitante  ou  déterminée  ;  puis  dans  sa  nudité  héroïque 
et  la  défaite  de  sa  pudeur...  puis  revêtue,  mais 
non  de  chasteté,  laissant  au  baiser  du  départ  un  goût 
de  frénésie,  de  remords  et  d'attrait,  qui  si  merveil- 
leusement traduisit  son  âme  composite. 

Une  heure  après,  Gaudulle,  installé  devant  un 
onctueux  rosbif  —  il  affectionnait  la  viande  rouge 
—  et  une  bouteille  de  Romanée,  dans  la  salle  à  manger 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  -231 

chaude  et  lumineuse,  savourait  ces  diverses  transitions 
et  ces  tableaux  d'une  impudeur  exquise.  Il  imaginait 
l'avenir  de  cette  belle  enfant  si  fraîche,  au  cœur  géné- 
reux. 

—  En  cas  d'algarade,  une  surprise  est  toujours  à 
craindre,  surtout  avec  Mercier,  c'est  ici  qu'elle  se  réfu- 
gierait et,  ma  foi,  je  l'accepterais  avec  reconnaissance. 
Le  seul  péril  seiait  de  s'attacher  à  elle,  car  elle  suivra 
sa  destinée,  et,  hors  du  mariage  qui  n'est  guère  admis- 
sible, un  vieux  de  ma  tournure  ne  peut  prétendre  au 
monopole  d'un  pareil  trésor.  En  vérité,  sa  peau  me 
brûle;  j'ai  senti  cet  éclair  qui  ne  trompe  jamais,  cette 
route  ardente  de  la  chair  au  cœur...  On  souffre  affreu- 
sement ensuite,  alors  qu'il  faut  oublier...  Non,  non,  je 
ne  veux  plus  de  ces  angoisses  ! 

Ainsi  raisonnait  le  vieil  épicurien.  Ami  d'Horace  et 
du  ne  quid  nimis,  profond  connaisseur  d'hommes  et  de 
femmes,  il  ne  laissait  arriver  à  lui  les  illusions  qu'au- 
tant qu'elles  seraient  peu  douloureuses.  Comme  il  en 
était  au  café,  il  vit  nettement  Marianne,  épouse  modèle 
d'un  des  élèves  de  son  papa,  a  un  brave  garçon  qui 
la  rendra  heureuse.  Elle-même  a  la  tète  trop  solide 
pour  se  torturer  véritablement,  et  elle  fera  une 
excellente  mère  de  famille.  Si  le  bonhomme  Gau- 
dulle  est  encore  de  ce  monde,  il  aura  sa  serviette  et 
son  rond  dans  la  maison.  » 

Par  de  tels  dialogues,  le  subtil  magistrat  satisfaisait 


-232  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

son  goût  pour  la  philosophie  pratique.  La  nuit,  il  rêva 

d'amour. 

La  visite  de  Gouvès  ne  le  surprit  point,  —  il  l'atten- 
dait après  ses  conseils  à  Marianne,  —  mais  l'annonce 
d'un  second  visiteur  l'intriguait. 

Il  fut  rapidement  fixé,  à  la  vue  d'un  grand  diable 
noir  et  barbu,  timide,  qui  témoignait  à  son  maître 
une  déférence  attendrie.  «  Quelle  tête  tu  ferais,  mon 
pauvre  garçon,  si  tu  te  représentais  tout  à  coup  ce 
qui  s'est  passé  hier  ici  1  »  Ainsi  songeait-il,  écoutant 
avec  patience  les  détails  d'une  affaire  qu'il  connaissait 
trop  bien.  Ses  sens  libres  et  alertes  lui  permettaient 
de  goûter  pleinement  l'altitude  et  les  gestes  du 
brave  Sébastien,  qui  exposait  le  rapt  et  Vinfamie  de 
Mercier  avec  une  méthode  à  la  Cicéron;  les  yeux 
admirables,  embusqués  sous  les  gros  sourcils,  ful- 
guraient  aux  passages  dramatiques,  tandis  que  les 
muscles  du  cou  se  contractaient.  Puis,  cela  se  calmait 
peu  à  peu,  le  ton  baissait,  l'art  oratoire  reprenait 
ses  droits. 

—  Mettez-vous  à  ma  place.  Cette  découverte,  mon 
cher  ami  (c'avait  été,  d'abord,  monsieur  le  président, 
puis  monsieur  de  Lauminois,  et  enfin  mon  cher  Gau- 
dulle),  cette  importante  découverte  sera  la  dot  de  ma 
grande  fille.  —  La  vie,  pensait  le  magistrat,  est  par- 
fois t-irriblement  narquoise.  —  C'est  sur  vous  que  je 
compte  pour  la  sauver,  la  pauvre  petite,  et  nous  sauver 


RÉBELLION.  -  SACRIFICE  233 

tous,  car,  entre  nous,  la  carrière  de  ce  brave  garçon 
—  il  montrait  Jérôme  très  ému  —  est  un  peu  soli- 
daire de  la  nôtre. 

Gaudulle,  avec  beaucoup  d'habileté,  après  maints 
détours,  amena  le  vieux  savant  à  proposer  le  plan  de 
défense  et  d'attaque  que  Marianne  et  lui-même  avaient 
concerté. 


Quarante-huit  heures  ne  s'étaient  pas  écoulées  que 
le  magistrat, fidèle  à  sa  formule  etcà  sa  promesse,  son- 
nait à  la  porte  d'Ephraïm  Mercier,  avenue  Montaigne, 
après  que  la  concierge  lui  eut  certifié  que  M.  le  pro- 
fesseur «  rentrait  à  l'instant  de  fhôpital  ». 

Une  telle  démarche  ne  déplaisait  pas  au  visiteur.  Il 
tenait  de  son  métier  une  extrême  curiosité  pour  les 
scélérats  «  dans  l'exercice  de  leurs  manigances  », 
L'omme  il  disait  en  ce  langage  familier  et  véhément 
qui  lui  avait  si  bien  réussi  au  Palais.  «  Eh,  eh,  ce 
Mercier,  qui  aime  les  secrets  des  autres  au  point 
d'interroger  les  domestiques,  il  va  donc,  à  son  tour, 
nous  livrer  son  petit  cadavre.  » 

La  vue  du  juge  à  l'air  goguenard  ne  fut  point 
agréable  à  Anatole.  Tout  en  priant  a  monsieur  le  pré- 
sident d'attendre  »,il  pensait  :  «  Celui-là,  à  coup  sûr, 
vient  pour  l'affaire  Gouvès.  C'est  un  fin  renard;  le 
patron  devrait  ouvrir  l'œil.  »  Il  connaissait,  malgré  les 

20. 


234  SEBASTIEN  GOUVES 

précautions  de  Gaudulle,  par  le  bavardage  de  ses  col- 
lègues, les  visites  de  Marianne  Cours-la-Reine,  mais  il 
se  taisait  là-dessus,  comme  sur  tout  secret  d'impor- 
tance qu'une  révélation  inconsidérée  eût  détruit.  «  Je 
ferai  bien  de  prendre  des  renseignements  exacts  et  de 
savoir  où  en  est  la  petite.  Ce  n'est  pas  la  Moumette 
qui  me  tirera  du  doute.  )) 

Naturellement,  il  avait  pris  en  grippe  la  fidèle 
servante  de  la  rue  Lhomond.  N'avait-ellepas  essayé  de 
soustraire  cette  ((  bonne  fille  »  de  Glorinde  à  sa  dange- 
reuse fascination?  La  concierge  même,  M°'  Constans, 
qu'il  n'avait  vue  que  quatre  ou  cinq  fois,  bénéficiait  de 
cette  haine,  ainsi  qu'Arsène,  son  neveu. 

Entre  l'annonce  et  l'entrée  de  Gaudulle,  Mercier 
eut  l'intuition  brusque  de  la  réalité.  Il  fut  confirmé 
dans  ses  prévisions  quand  le  «  cher  ami  »,  sans  autre 
préambule,  déclara,  avec  quelque  solennité  : 

—  Je  viens  ici,  en  camarade,  vous  empêcher,  doc- 
teur, de  commettre  une  grave  injustice. 

Suivit  un  exposé  succinct  et  rapide  de  la  situation, 
des  soupçons  de  plagiat. 

—  Oh,  nous  n'accusons  personne,  nous  constatons 
seulement,  et  nous  attendons  à  dessein  avant  d'aller 
plus  loin. 

La  menace  de  preuves  irrésistibles ,  qu'on  eût  été 
bien  embarrassé  d'apporter,  demeurait  en  suspens. 
Ici,  après  ces  préliminaires,  une  parenthèse  : 


I 


RÉBELLION.  -  SACRIFICE  235 

—  Vous  vous  demandez  peut-être  pourquoi  je  me 
suis  chargé  d'une  telle  démarche,  moi  votre  com- 
mensal, ne  connaissant  votre  collègue  Gouvès  que 
depuis  peu,  car  il  me  fut  présenté  dans  vos  sa- 
lons? 

—  Le  fait  est...  fit  évasivement  Mercier,  et  il  s'arma 
d'un  sourire  ambigu.  Il  écoutait  avec  une  stupeur 
affectée,  sans  interrompre,  laissant  venir  l'ennemi 
qu'il  savait  de  taille,  renversé  dans  son  fauteuil,  à 
contre-jour,  selon  sa  ruse  accoutumée.  Il  eût  voulu, 
par  son  attitude,  mieux  que  par  des  paroles  dont 
la  moindre  pouvait  le  trahir,  faire  comprendre  à 
Gaudulle  l'inconvenance  de  cette  intrusion  dans  des 
affaires  de  science  et  de  préséance  médicale  qui, 
après  tout,  ne  le  regardaient  point;  mais,  vis-à-vis  du 
rusé  vieillard,  cette  cérémonieuse  réserve  était  peine 
perdue.  Il  en  avait  trop  vu,  le  magistrat,  des  comédiens 
de  tous  genres,  des  bruns,  des  blonds  et  des  gris,  des 
gras  et  des  maigres,  des  faiseurs  de  serments,  barbe- 
leurs  d'allusions,  bateleurs  de  dignité,  des  frappeurs 
de  poitrine,  de  table,  de  cuisse  et  de  thorax;  il  en 
avait  trop  entendu,  des  sentencieux,  des  retors,  des 
bavards,  des  calculateurs  de  réponses,  des  embrouil- 
leurs  de  questions  claires,  pour  s'impressionner  d'une 
mine  hautaine  et  distante.  Il  s'était  bien  promis  de 
se  contraindre  aux  limites  de  la  politesse,  encore  qu'il 
eut  pour   ce  Juif  fourbe   et  lâche,  qui  caressait  sa 


-236  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

barbe  noire,  le  plus  \iolent  mépris;  mais  il  ne  voulait 

pas  non  plus  être  dupe. 

—  La  raison  de  mon  intervention  est  simple  :  par- 
venu à  mon  âge,  après  une  longue  expérience  du  Gode 
et  des  chicanes,  je  suis  atteint,  pour  mon  malheur, 
d'une  sensibilité  particulière  à  tout  ce  qui  est  inique, 
ambigu,  malsain.  J'ai  remarqué  que  les  malheu- 
reux, et  les  hommes  de  génie  tels  que  votre  collègue 
Gouvès  sont  forcément  des  malheureux,  souffrent 
moins  dans  la  vie  d'attaques  directes  et  franches, 
d'inimitiés  ou  haines  déclarées,  que  de  sympathies 
fausses,  d'exploitations  souterraines.  lis  sont  vic- 
times des  vampires,  qui  les  engourdissent  par  des 
compliments  ou  un  sac  d'argent,  ou  des  promesses, 
surtout  des  promesses,  si  vive  est  la  foi  dans  l'ave- 
nir, leur  sucent  le  sang,  les  vident  dans  leur  som- 
meil. Il  y  aurait,  en  résumé,  une  justice  seconde 
à  exercer,  plus  subtile,  non  moins  efficace  que  l'autre, 
et  celle-ci  vengerait  les  embûches  et  traquenards,  les 
vols  ténébreux,  je  dis  les  crimes,  dans  l'état  actuel 
de  nos  lois  impunis,  qui  ont  paralysé  tant  de  bonnes 
volontés,  tant  d'intelligences,  de  dévouements,  de 
talents  admirables,  qui  ont  amené  dans  des  familles 
honnêtes,  où  le  chef  tout  à  coup  s'effondrait,  la 
ruine,  la  détresse,  le  suicide   et  la  honte... 

—  Supposez-vous  donc  que  M"'  Marianne?...  in- 
sinua imprudemment  Mercier  avec  un  affreux  rictus. 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  237 

Son    désir   de   vengeance    annihilait   en    lui    toute 
circonspeclion. 

Cette  allusion  empoisonnée  mit  Gaudulle  hors  de 
lui.  Habitué  à  dompter  ses  nerfs,  il  devint  seulement 
un  peu  pâle  et  prit  une  voix  brève,  qui  l'étonna 
lui-même,  tandis  qu'il  ripostait  : 

—  Je  ne  suppose  rien  d'une  jeune  fille  à  laquelle 
vous  et  moi,  docteur,  nous  devons  le  respect.  Je 
crois  seulement  que  votre  zèle  pour  la  science  vous 
a  imprudemment  entraîné  sur  un  territoire  apparte- 
nant à  autrui,  à  votre  protégé,  expérimentateur 
admirable,  vous  ne  l'ignorez  pas,  mais  scrupuleux 
à  l'excès  et  gardant  ses  découvertes  en  tiroir  trop 
longtemps.  Comme  Gouvès  sait  mai  se  défendre  tout 
seul,  moi  j'arrive  et  je  vous  déclare  :  le  travail  sur 
la  Fièvre,  que  vous  comptez  présenter  au  congrès 
dans  quelques  jours,  ne  peut  être  signé  de  vous  seul. 
Mais  ceci  n'est  pas  tout. 

Nullement  troublé  par  la  physionomie  fielleuse  et 
rageuse  de  Mercier,  figé  de  haine,  Gaudulle,  après 
un  petit  silence,  continua  : 

—  Ce  n'est  pas  tout,  car  la  coïncidence  étrange 
qui  vous  a  mené,  sans  qu'il  y  vous  guidât,  dans  les 
l)lales-bandes  de  mon  client,  la  même  vous  éclairera 
peut-être  plus  tard  de  lueurs  merveilleuses  et  sou- 
daines dont  on  ne  m'a  donné  qu'un  léger  aperçu.  Je 
vous   préviens   que  le  jour  où  ce  triste  miracle  se 


238  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

produirait,  je  me  lèverais  comme  témoin  contre  vous 

et  pour  lui. 

Ici  Mercier,  jugeant  la  partie  perdue,  se  prit  la 
tête. 

—  Tous  parlez  par  énigmes.  Je  vous  avoue  ne 
comprendre  à  tout  votre  discours  que  ceci,  dont  je 
me  doutais  depuis  peu  :  j'ai  rendu  service  à  un 
ingrat,  un  envieux,  qui  va  partout  racontant  que  je 
l'exploite,  que  je  l'exploiterai,  car  cette  infamie 
se  passe  au  futur.  Et,  comme  ces  questions  sont 
obscures,  que  j'ai  beaucoup  d'ennemis,  que  je  passe 
pour  riche,  mes  collègues  sont  trop  heureux  d'accepter 
ces  ridicules  accusations.  Tout  cela  n'est  que  trop 
naturel.  Je  m'étonne  seulement,  monsieur  le  prési- 
dent, que  vous,  un  homme  éclairé,  droit  et  sage,  les 
preniez  ainsi  à  votre  compte  et  veniez  me  les  jeter 
à  la  face. 

Cette  nouvelle  méthode  n'émut  pas  Gaudulle  davan- 
tage. Bien  décidé  à  ne  pas  se  satisfaire  de  récrimina- 
tions flottantes,  à  remporter  des  avantages  précis,  et 
s'intéressant  déplus  en  plus  à  une  cause  juste,  au  point 
d'oublier  Marianne  et  ses  grands  yeux,  il  rétorqua  un" 
à  un  les  mauvais  arguments  d'Ephraïm,  lui  prouva 
indiscutablement  que  Gouvès,  depuis  le  peu  de  mois 
qu'il  travaillait  au  compte  du  laboratoire,  lui  avait 
déjà  rendu  d'inappréciables  services,  démontra  la 
pauvreté  de  l'excuse  qui  faisait  du  vol  une  rencontre 


flÉBELLlON.  —  SACRIFICE  239 

d'abord  et  ensuite  une  collaboration.  Il  entremêla  son 
•  réquisitoire  d'adroites  allusions  à  des  affaires  de  chan- 
tage et  d'opérations  illicites  qui  rappelaient  à  l'illustre 
professeur  la  faiblesse  des  réputations  humaines  et 
l'utilité  des  amis  magistrats. 

Plus  la  causerie  se  prolongeait,  plus  il  devenait 
précis,  net  et  mordant,  si  bien  qu'il  se  surprit  à  trai- 
ter ce  membre  de  l'Académie  de  médecine  comme  un 
véritable  délinquant.  Et  telle  est  la  force  de  la  vérité, 
que  l'autre,  perdant  tout  aplomb,  sa  façade  d'austé- 
rité démolie,  plaidait  les  circonstances  atténuantes.  Il 
apparut  si  plat  qu'il  en  fut  pitoyable. 

Comme  il  ne  niait  plus,  mais  répétait  avec  insis- 
tance : 

—  J'ai  avertîmes  collègues  de  ma  communication. 
Ils  latlribuent  à  moi  seul.  Les  rapports  sont  déjà  dis- 
tribués. 

—  Soit,  fit  l'autre,  pour  conclure  l'affaire  et  em- 
porter la  dernière  position  ;  nous  acceptons  les  faits 
acquis  et  vous  signerez  seul  pour  le  congrès;  mais 
il  est  entendu  que,  dans  la  suite,  votre  rapport  sera 
imprimé  sous  la  rubiique  :  En  collaboration  avec 
Sébastien  Gouvès.  Nous  vous  prions  aussi  de  renvoyer 
le  jeune  Guilon,  dont  la  présence  nous  serait  désor- 
mais insupportable. 

Cette  dernière  exigence  passa  sans  difficulté.  Le  Juif 
n'était  pas  fâché  de  se  débarrasser  d'un  témoin  gênant. 


-240  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Quand,  tout  bien  arrêté,  le  ton  redevenu  presque 
cordial,  GauduUe  fut  enfin  parli,  sur  ces  mots  iro- 
niques :  «  Vous  me  remercierez  plus  tard  »,  Mercier, 
au  comble  de  la  rage,  sonna  Anatole,  et,  d'une  voix 
caverneuse,  avec  un  regard  affreux  : 

—  Il  faut  que  tu  me  saches  avant  huit  jours  et 
positivement  si  celui-là  couche  avec  la  Marianne.  J'ai 
comme  une  idée  que  la  belle  Henriette  est  aussi  du 
complot  contre  moi.  Ils  me  payeront  le  tout  ensemble  ; 
ah,  les  canailles,  les  sales  canailles  !...  Douze  mille 
francs  par  an,  pour  cela  ! 

Puis,  comme  la  fureur  Fétouffait,  le  maître  sortit 
prendre  l'air. 

Le  résultat  victorieux  de  sa  démarche  fut  aussitôt 
transmis  par  Gaudulle  à  la  famille  Gouvès.  Fou  d'en- 
thousiasme, Sébastien  emmena  avec  lui,  pour  remer- 
cier le  ((  vrai  bienfaiteur  »,  sa  fille,  sa  femme,  Ourlac 
et  Roumine,  qui  se  trouvaient  présents  quand  le 
message  arriva  rue  Lhomond  : 

—  Feu  de  Dieu!  Accompagnez-moi...  Il  nous  faut 
former  le  cortège  ! 

Le  magistrat  fut  étonné  de  voir  son  salon  envahi. 
Marianne  gentiment  excusa  son  père  : 

—  Il  veut  que  nos  bons  amis  vous  témoignent  aussi 
leur  reconnaissance. Ne  sois  pas  timide,  maman  chérie. 

Montre-toi.  M.  Eusèbe  Ourlac...  M.  Nicolas  Roumine. 


RÉBELLION.  -  SACRIFICE  211 

Au  nom  du  célèbre  révolté,  Gaudulle  eut  un  sourire 
aimable  : 

—  Il  faut  en  vérité,  monsieur,  d'étranges  circon- 
stances pour  que  nous  nous  rencontrions! 

Ils  étaient  beaux  et  contradictoires,  ces  deux  vieux 
en  présence,  dont  l'un  symbolisait  l'autorité,  l'autre  la 
liberté  à  outrance.  La  différence  des  caractères,  des 
tempéraments  et  par  suite  des  convictions  se  manifes- 
tait dans  le  constraste  du  visage  robuste  aux  larges 
méplats  roses,  aux  arêtes  accusées,  longs  cheveux 
blancs  et  barbe  d'argent  fin,  avec  les  traits  aigus  et 
contractés,  le  teint  de  bile,  la  bouche  sinueuse,  le 
menton  ras  du  chat  fourré. 

—  Je  vous  remercie  au  nom  de  la  justice,  monsieur 
le  président,  dit  Roumine,  quand  on  se  fut  assis  au- 
tour d'un  plateau  à  thé  et  à  liqueurs.  En  sauvant 
mon  ami  Gouvès  des  griffes  de  ce  Juif  —  le  révo- 
lutionnaire employait  aisément  des  images  un  peu 
démodées,  ce  dont  le  plaisantait  sa  fille,  —  en  lui 
restituant  l'énergie,  vous  rendez  à  la  science  un 
incalculable  service.  Sébastien  est  de  ces  hommes 
qui  méditent  toute  leur  vie  un  problème  capital 
dont  ils  donnent  la  solution  sur  le  tard,  quand  ils  se 
sont  entourés  de  toutes  les  preuves,  de  toutes  les 
concordances.  Le  défaut  de  cette  admirable  méthode, 
c'est  qu'elle  facilite  la  besogne  des  larrons  et  des 
exploiteurs,  qui  savent,  hélas!  se  mettre  hors  del'at- 

21 


-242  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

teinte  des  lois  et  dépouiller  le  génie  pauvre  sans 
qu'il  puisse  même  protester.  Il  est  difficile  à  un  savant 
de  garder  ses  recherches  secrètes,  surtout  s'il  doit 
s'appuver  sur  des  expériences,  surtout  si,  comme  -; 
c'est  le  cas,  il  n'a  pas  son  laboratoire  à  lui,  ses  instru- 
ments à  lui,  rindépendance. 

Ici,  Rournine  reprit  haleine,  et  tous  lui  surent  gré 
de  rendre  la  visite  intéressante  par  son  éloquence  et 
dexprimer  si  bien  des  idées  qui  gontlaieut  les 
cœurs. 

Gauduile,  à  la  dérobée,jetait  à  Marianne  de  tendres 
regards,  dont  deux  ou  trois  furent  surpris  par  le 
jaloux  Zebio.  La  jeune  fille,  que  cette  démarche  em- 
barrassait, mais  qui  n'avait  pu  s'y  opposer,  regardait 
avec  émotion  tous  les  meubles  de  cette  maison  où  elle 
avait  laissé  son  honneur.  Sentant  autour  d'elle  la 
haine  et  la  rancune,  elle  tremblait  qu'une  impru- 
dence ou  une  délation  ne  livrassent  à  son  père  un 
secret  dont  il  pourrait  mourir,  alors  qu'il  devait  en  j 
vivre.  Elle  pesait  son  audace,  ce  qu'elle  appelait  menta-  * 
lernent  son  a  crime  utile  »  et  demeurait  étonnée.  En 
même  temps,  la  vue  de  ses  amis  autour  de  Gauduile 
et  le  remerciant  lui  serrait  le  cœur  d'une  émotion 
étrange.  Enfin  elle  ne  pouvait  s'empêcher  d'aimer  cet 
homme  pour  sa  loyauté,  son  effort  immédiat  et  hardi, 
sa  victoire... 

Cependant  Rournine  continuait  : 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  -213 

—  Je  ne  sais  si  Gouvès,  ému  comme  il  Tétait,  vous 
a  bien  exposé  son  cas. 

—  Si,  si,  fit  Sébastien.  J'ai  narré  les  moindres  dé- 
tails avec  méthode. 

Il  lui  déplaisait  de  passer,  aux  yeux  du  magistrat, 
pour  un  lunatique,  un  enfant  sublime. 

—  C'est  que,  mon  pauvre  ami,  j'ai  de  la  méfiance, 
tu  es  si  distrait  —  et  d'un  ton  solennel  le  vieux  libéral 
levait  le  doigt.  —  Mercier,  Ephraïm  Mercier  est  le 
type  de  ces  parasites  qui  vivent  de  la  substance  d'au- 
trui,  puis  rejettent  la  coquille  vide.  Il  a  mené  son 
affaire  de  fort  loin. 

—  Oh,  oui  !  Oh,  oui,  acquiesça  Julie  Gouvès  avec 
de  vifs  mouvements  de  sa  vieille  tête  ridée. 

—  N'est-ce  pas,  madame  Julie? 

— •  Mon  fils  Paul  s'en  méfiait,  eut-elle  l'audace 
d'ajouter,  mais  trop  bas;  l'observation  fut  perdue  pour 
le  public. 
|t  —  Il  a  mandé  Sébastien  à  Paris,  comme  il  avait  déjà 
fait  pour  un  autre,  dont  on  m'a  cité  le  nom  et  qui 
est  le  véritable  auteur  des  fameux  travaux  sur  le  suc 
gastrique.  Comme  il  n'arrivait  pas  à  ses  fins  directe- 
ment et  que  sa  victime  se  méfiait,  il  a  pris,  pour  aide 
de  laboratoire,  un  rusé  coquin,  nommé  Quiton. 

—  Guilon,  rectifia  Gouvès,  avec  un  soupir. 

—  Guilon,  Quiton,  peu  importe,  qui  a  évidemment 
accompli  le  vol  des  papiers. 


241  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

—  Il  faudra  le  retrouver  et  le  soudoyer,  ce  Guilon, 
fît  GauduUe,  pris  d'une  idée  subite;  cène  sera  pas  diffi- 
cile. —  Puis,  pour  couper  court  à  des  indignations  sur 
lesquelles  il  était  blasé,  il  dit  à  Gouvès  :  —  J'ai  trouvé 
réditeur  auquel  nous  confierons  l'impression  de  votre 
grand  travail.  Un  nommé  Yauiier,  rue  de  Bourgogne, 
en  qui  j'ai  toute  confiance...  C'est  un  puits  de  discré- 
tion que  cet  homme;  et  il  est  nécessaire  que  la  chose 
soit  secrète  jusqu'à  la  mise  en  vente  de  l'ouvrage.  ' 
Vous  entendez,  messieurs,  nous  comptons  sur  voire 
silence.  Quant  aux  frais,  il  vous  laisse  la  plus  grande 
latitude. 

Marianne  comprit  que,  là  encore,  la  générosité  de 
son  ami  levait  les  plus  difficiles  obstacles.  Elle  le 
remercia  d'un  long  regard. 

Ensuite  on  décida,  en  conseil  et  après  délibération, 
que  le  savant  ne  devait  pas  quitter  son  poste  au  labo- 
ratoire, résilier  le  contrat. 

—  Vous  êtes  au  centre  de  la  place.  Vous  le  gênez 
bien  plus  dedans  que  dehors,  déclara  sagement 
Gaudulle.  Il  n'y  a  point  de  scrupule  pour  vous  à  être  | 
rétribué  des  services  que  vous  rendez  à  cette  canaille. 
Guilon  renvoyé,  votre  dignité  est  à  Tabri.  Cependant, 
comme  la  rupture  paraît  immanquable,  lorsque 
éclatera  en  bombe  la  publication  anticipée  de  votre 
mémoire  sur  la  Pesanteur,  lorsqu'il  verra  son  dernier 
espoir  perdu  —  car,  à  l'heure   actuelle  et  malgré 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  245 

ma  franchise,  il  conserve  encore,  peut-être,  quelque 
illusion  scélérate,  —  il  faudra  que  vous  entriez  dans 
une  -place  toute  prèle,  d'où  vous  braverez  ses  me- 
naces. Et  c'est  de  quoi  je  vais  m'occuper  immé- 
diatement. 

Cédant  à  sa  nature,  rouge  de  joie,  frémissant,  Gou- 
vès  se  leva  de  son  siège  et  se  jeta  au  cou  de  GauduUe; 
celui-ci,  peu  fait  aux  effusions  méridionales,  garda  le 
souvenir  de  ce  contact  chaud  et  piquant,  car  les  émo- 
tions ne  laissaient  guère  au  brave  homme  le  temps  de 
se  raser  avec  soin . 

Pendant  ces  épisodes,  quatre  personnes,  liées  par 
des  intérêts  et  sentiments  variés  aux  principaux  ac- 
teurs de  cette  tragédie  bourgeoise,  passaient  par  des 
émotions  bien  différentes.  C'est  une  des  surprises  de 
la  vie  qu'elle  procède,  dans  les  mêmes  milieux,  par 
lents  agrégats  de  petits  faits,  de  coïncidences  ou  de 
contrastes,  puis  par  désagrégations  soudaines.  Le 
drame  se  tisse,  puis  il  éclate.  La  période  des  prépara- 
lions  est  celle  du  clair-obscur,  des  nuances  ;  celles-ci 
se  perdent  dans  la  catastrophe  et  il  devient  difficile  à 
comprendre  comment  tel  trait  de  caractère,  telle  pa- 
role ou  tel  geste,  qui  paraissaient  de  minime  impor- 
tance, ont  pu  occasionner,  par  une  mécanique  sou- 
terraine et  merveilleuse,  des  héroïsmes,  des  hontes, 
des  cribles  et  des  désastres. 

Dans  les  sentiments,  qui  forment  la  trame  inces- 

'21. 


246  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

samment  défaite  et  refaite  de  notre  âme,  tel  qui  sem- 
blait un  comparse  va  prendre  brusquement  le  pre- 
mier rôle.  Nous  ignorons  si  ce  souvenir  ou  ce  regret 
qui  nous  traversent,  et  auxquels  nous  n'accordons 
qu  une  attention  distraite  et  passagère,  ne  détermine- 
ront pas  bientôt  un  mouvement  d'esprit  ou  de  corps 
par  quoi  notre  destinée  sera  bouleversée  de  fond  en 
comble.  De  même,  il  n'est  pas,  dans  un  visage  humain, 
une  parcelle  d'expression  ou  de  grimace  qui  ne  soit  à 
considérer,  car  c'est  peut-être  là,  dans  cette  appa- 
rence fugitive,  que  réside  l'individualité  et  que  parle 
l'oracle. 


Paul  comptait  les  jours  avec  une  impatience  inces- 
samment accrue.  Avides  de  trouver  un  objet,  sa  colère 
et  sa  rancune,  qui  ne  pouvaient  se  porter  sur  Henriette, 
la  vraie  cause  de  son  chagrin,  étaient  allées  chercher 
le  capitaine  de  sa  compagnie,  un  nommé  Lebouin, 
vraie  brute  d'ailleurs,  qui  dans  l'ivresse  ne  se  connais- 
sait plus,  injuriait  et  frappait  ses  subordonnés.  Éner- 
vée au  contact  de  Coquilet,  d'Audiffret,  de  Robert, 
chauffée  par  leurs  ardentes  causeries,  l'intelligence  du 
jeune  homme  se  révoltait  contre  une  servitude  maus- 
sadement  consentie,  qui  par  bonheur  touchait  à  sa  fin. 

Presque  chaque  soir,  il  couchait  à  la  salle  de  po- 
lice. Là,  il  faisait  des  projets  d'avenir,  quand  il  serait 


I 

I 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  ±ïl 

un  peintre  célèbre,  songeait  rageusement  à  sa  perfide 
maîtresse,  relisait  les  billets  de  plus  en  plus  rares  el 
laconiques  qu'elle  lui  écrivait  en  baillant,  entre  deux 
rendez-vous  avec  le  joli  Lourdemont,  insoucieuse  de 
ses  reproches,  de  ses  accents  pathétiques.  Elle  avait 
bien  vite,  en  dépit  de  ses  protestations,  deviné  son 
manque  d'énergie,  son  absence  de  ressort  :  «  Il  est 
défibré,  d  disait  le  père,  qui  le  connaissait  bien.  Puis, 
la  vicieuse  Henriette  avait  pris  son  jeune  arnant  en 
grippe,  pour  la  froideur  de  Marianne  à  son  égard,  de 
cette  Marianne  qui  troublait  ses  rêves  et  dont  elle  dé- 
sirait l'amour,  d'autant  plus  vivement  qu'elle  ne  pou- 
vait l'obtenir.  Sachant  l'affection  de  la  sœur  pour  le 
frère,  elle  espérait  se  venger  par  là,  et  lorsque,  aux 
réunions  des  Audacieuses^  on  faisait  quelque  allusion 
à  ces  choses,  elle  prenait  le  sourire  cruel  qui  décou- 
vrait la  blancheur  de  ses  dents  et  que  redoutait  Yalère. 
A  quelques  rares  exceptions  près,  chaque  jour  plus 
rares,  de  serviteurs  «  ancien  modèle  »  qui,  semblables 
à  Moumette,  font  partie  de  la  famille  où  ils  vivent, 
vieillissent  et  meurent,  embrassent  ses  intérêts,  ses 
sympathies  et  ses  rancunes  et  gardent  ses  secrets,  la 
domesticité  forme  à  Paris  la  nappe  souterraine  et 
bourbeuse  par  laquelle  communique  toute  la  fange 
bourgeoise.  C'est  là  que  traînent  et  se  mêlent  en  tour- 
billons nauséabonds  les  détritus  moraux,  les  stupres. 
Il  n'est  pas  de  honte  si  bien  gardée  qu'elle  n'aboutisse 


i>48  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

par  Toffice  et  l'évier  à  cet  égout  commun,  à  ce 
cloaque  qui  emporte  tant  de  réputations  et  dissout 
par  la  base  tant  de  façades  hautaines.  Les  commer- 
çants de  quartier,  le  marchand  de  vin,  le  boucher, 
le  boulanger,  l'épicier  sont  le  rendez-vous  de  tous  les 
racontars,  de  tous  les  mauvais  propos  tenus  entre 
chien  et  loup,  tandis  que  la  boue  suinte  au  dehors 
sur  le  pavé  gras  et  que  les  camelots  crient  les  derniers 
scandales.  Ces  clameurs  rejoignent  ces  chuchote- 
ments. Les  comptoirs  de  boutique  sont  les  tribunaux 
monstrueux  où  comparaissent  la  vertu  de  madame 
et  de  mademoiselle,  la  dignité  de  monsieur,  la  tenue 
générale  de  la  maison.  Ce  qui  se  clabaude  dans 
l'alcôve,  ce  qui  se  discute  au  salon,  ce  qui  se  conte  à  la 
salle  à  manger,  a  là  son  écho,  son  travestissement.  De 
bouche  en  bouche,  tandis  qu'on  marchande  le  fil,  le 
sucre,  le  beurre  et  le  poisson,  passent  et  se  déforment 
les  nouvelles.  La  société,  qui  se  croit  habillée,  est 
chaque  jour  dévêtue  par  ses  subalternes,  par  ce  qui 
subsiste  en  elle  de  l'esclavage,  se  nourrit  d'elle  et 
la  hait.  La  rage  de  l'information  s'aggrave.  Le  journal 
est  souvent  le  potin  imprimé;  le  valet  de  chambre 
instruit  le  reporter.  Le  tuyau  d'égout  aboutit  à  la 
salle  de  rédaction,  où  Ton  fait  le  tri  des  épkichures. 
Ainsi  s'expliquent  ces  bruits  mystérieux  qui  attaquent 
la  réputation  d'une  famille  riche  ou  d'un  grand  per- 
sonnage,  sans  qu'on  puisse   deviner   d'où   vient  le 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  249 

poison.  Il  fut  transmis  sous  le  tablier,  en  marge  du 
carnet  de  blanchissage,  et  de  là  aux  entrefilets  de 
seconde  page,  entre  un  bruit  de  guerre,  de  Bourse  et 
le  récit  d'un  enterre menl. 

Or,  s'il  est  des  a  maîtres  »  qui  dédaignent  les  bavar- 
dages de  leur  domesticité,  les  interdisent  et  par  là  se 
font  haïr,  il  en  est  d'autres  qui  les  provoquent,  s'en 
repaissent,  les  colportent  à  leur  tour.  Ainsi  se  satis- 
fait l'envie,  la  déesse  jaune  des  temps  modernes, 
l'envie  par  qui  se  rattrape  la  différence  de  quartier, 
de  loyer,  de  vêtement  et  de  nourriture,  l'envie  qui 
fait  la  chaîne  entre  la  curiosité  et  la  calomnie,  écrit 
anonymement,  parle  à  voix  basse,  récompense  le 
propos  infâme,  accueille  tout  bruit  déshonorant,  se 
désole  du  bonheur  d'autrui,  prépare  sournoisement 
la  catastrophe  et  rend  la  vie  au  sein  d'une  grande 
ville  plus  dangereuse  mille  fois  que  celle  du  nomade 
et  de  l'explorateur.  Fléau  des  races  ventes,  oisives  et 
sédentaires,  elle  sévit  surtout  dans  la  caste  moyenne, 
démocratique,  demi-libre  de  par  les  lois,  demi-sou- 
mise aux  préjugés  les  plus  vulgaires,  demi-satisfaite, 
demi-renseignée  sur  la  politique  intérieure  et  exté- 
rieure. Elle  déteste,  cette  caste  moyenne,  dominatrice 
de  notre  époque,  tout  ce  qui  s'élève,  tout  ce  qui  se 
distingue,  tout  ce  qui  tente  un  effort  nouveau. 
Prenant  la  publicité  pour  la  gloire,  elle  a  sa  presse 
qui  diffame,  son  public  qui  siffle  le  beau  drame,  la 


^50  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

belle  musique,  dénigre  le  beau  tableau,  se  tait  sur  le 
beau  livre.  Entre  le  peuple  et  l'aristocratie,  elle  entre- 
tient soigneusement  la  haine.  Elle  se  réjouit  de  Tal- 
cool  qui  corrompt  l'un  et  de  la  vanité  qui  détruit 
l'autre.  Elle  place  au  pouvoir  ses  créatures  qui  feront 
des  lois  à  son  image,  des  lois  basses,  dangereuses, 
dissolvantes.  Et  elle  emploie  à  son  œuvre  néfaste  ces 
deux  agents  terribles  d'espionnage  et  de  révélation, 
le  domestique  et  le  camelot. 

Un  semblable  état  de  mœurs  explique  le  pouvoir 
d'un  Anatole  et  la  possibilité  d'une  Clorinde.  Celle-ci, 
d'extracùon  plus  noble,  obéissait  à  des  mobiles  géné- 
reux qu'ignorait  profondément  celui-là.  Mais  ils  ser- 
vaient aux  mêmes  besognes.  Les  précautions  prises 
par  Gaudulle,  qui  se  méfiait  de  son  personnel,  n'em- 
pêchèrent pas  ce  personnel  de  connaître  les  visites  de 
Marianne,  sa  faute,  et  l'entreprise  du  maître  en  faveur 
de  Gouvès.  Comme  le  valet  de  chambre  du  magistrat 
n'aimait  point  M.  Anatole,  dont  l'arrogance  déplaisait, 
le  coquin  fut  moins  renseigné  et  n'eut,  au  début,  que 
des  lueurs  vagues.  Par  contre,  Clorinde,  plus  souple, 
aimable,  obligeante,  reçut  d'emblée  tous  les  détails  de 
cette  passionnante  aventure.  Elle  les  transmit  à  sa 
maîtresse,  laquelle  en  fut  bouleversée.  Cette  Marianne, 
qu'elle  aimait,  lui  devint  un  objet  de  haine.  Elle  apprit 
aussi  par  une  imprudence  de  M"'*  Constans,  instruite 
elle-même  par  la  trop  confiante  Moumette,  que  la 


RÉBELLION.  -  SACRIFICE  251 

jeune  fille  ne  portait  plus  sa  bague,  le  masque  porte- 
poison  dont  son  amie  lui  avait  fait  cadeau  et  qui 
créait  entre  elles  deux  un  lien  mystique.  C'était  vrai. 
Marianne  l'avait  vendue  pour  obliger  Jeanne  Rou- 
mine  dans  une  occasion  pressante,  comme  elle  avait 
obligé  Louisette.  Celte  dernière  trahison  mit  le 
comble  au  dépit  d'Henriette  Yalère.  Chez  cette  femme 
passionnée,  l'antipathie  croissait  aussi  vite  que  la 
sympathie. 

—  Que  t'a-t-elle  donc  fait,  cette  pauvre  petite? 
demandait  son  mari,  étonné  de  ce  brusque  revire- 
ment . 

—  Elle  m'a  fait  que  je  la  déteste. 

Cependant  elle  hésitait  à  arracher  du  cœur  de  Paul 
toute  espérance,  car  elle  comptait,  par  là,  assouvir 
sa  rancune. 

Tandis  que  Sébastien  Gouvès,  entouré  de  ses  amis, 
témoignait  à  GauduUe  son  expansive  reconnaissance, 
une  scène  douloureuse  avait  lieu,  faubourg  du  Temple, 
chez  Roumine,  en  l'absence  du  vieux,  entre  Audiflret 
et  Jeanne.  Une  main  anonyme,  celle  de  Degraize, 
comme  le  comprit  tout  de  suite  le  révolté,  avait  appris 
à  la  jeune  fille  l'existence  d'un  fils  de  son  amant,  élevé 
à  la  campagne  en  nourrice,  héritage  d'une  ancienne 
maîtresse,  morte  poitrinaire  à  l'hôpital.  Il  avait  tou- 
jours tenu  cette  liaison  secrète,  connaissant  lajalousie 


25-2  SEBASTIEN  GOL'VES 

passionDée  de  celle  qui  ne  s'était  donnée  à  lui  que 
comme  à  l'homme  d'une  seule  femme,  et  portait  dans 
ses  idées  sur  l'amour  le  mysticisme  héréditaire. 

— Tu  m'as  trahie,  je  ne  te  connais  plus,  disait-elle 
d'une  voix  sèche,  âpre,  et  son  visage  était  méconnais- 
sable, subitement  dur  et  haineux. 

Comme  il  ne  répondait  rien,  écrasé  par  cette  révé- 
lation, plein  du  désir  de  se  venger  : 

—  Tu  m'as  prise  pour  une  prostituée.  Cette  doc- 
trine, la  mienne,  que  tu  prétendais  partager,  mais 
que  tu  dégrades,  exige  des  âmes  sincères,  d'autant 
plus  qu'elle  méprise  les  lois  et  les  conventions 
sociales,  tous  les  appuis  du  monde  bourgeois,  inventés 
à  cause  du  mensonge.  Tu  as  menti  comme  un  bour- 
geois. Cet  enfant  est  un  lien  qui  t'attache  à  jamais  à  la 
morte.  Elle  aussi,  tu  l'as  trahie,  et  son  fanlôme  se  ven- 
gera. 

Puis,  toute  proche  de  lui,  et  le  brûlant  de  ses  yeux 
froids,  les  bras  croisés  : 

—  Tu  mentais  en  m'assurant  que  j'étais  la  seule. 
Tu  mentais  en  m'appelant  ton  unique  compagne,  ton 
unique  soutien.  Le  soutien  de  l'homme,  c'est  son  fils. 
Et  la  femme  sert  à  créer  le  fils...  Un  fils...  mon 
espoir...  celui  qui  lavait  la  fausse  honte...  la  honte 
vraie,  aujourd'hui,  puisque  je  ne  servais  qu'à  ton 
sale  plaisir. 

Elle  frappa  du  pied.  Le  chat  Belzébuth  effrayé  se 


RÉBELLJO:^.  —  SACRIFICE  253 

réfugia  sous  un  télescope,   unique  ornement  de  la 
petite  pièce. 

—  Jeanne  î  fit  Audiffret  d'un  ton  de  reproche.  Il 
s'efforçait  de  rester  calme,  blond  el  pâle  dans  son 
vêtement  noir. 

—  Ya-t'en,  conclut-elle  brutalement.  Je  racon- 
terai tout  à  mon  père.  Va-l'en.  Je  te  méprise.  J'ai  été 
fidèle  à  mes  idées,  moi.  J'aurais  pu  me  donner  à  un 
riche*  J'en  vois,  des  riches,  au  magasin.  Ils  accom- 
pagnent des  filles  couvertes  de  bijoux  ;  elles  des- 
cendent de  belles  voitures.  J'aurais  pu  avoir  des 
bijoux,  des  voitures.  Même,  restant  sage  et  digne, 
j'aurais  pu  épouser  un  savant,  un  élève  de  père.  In  on, 
j'ai  voulu  l'amour  libre  d'un  ouvrier.  Je  te  croyais 
supérieur  aux  autres.  Tu  vaux  moins  qu'eux,  toi,  un 
menteur.  Ya-t'en! 

11  obéit.  Son  désespoir  était  dominé  par  la  fureur. 
Non  content  de  l'avoir  torturé,  l'infâme  Degraize, 
furieux  de  ce  que  sa  proie  lui  échappait,  avait  trouvé, 
pour  briser  sa  vie,  cet  ignoble  moyen  de  police.  Ah, 
il  était  bien  renseigné,  le  misérable!  Ses  agents  n'a- 
vaient pas  volé  la  gratification.  Jeanne  perdue,  c'était 
son  âme  à  lui  qui  s'en  allait  à  la  dérive.  Il  n'avait 
plus  d'espoir,  plus  d'avenir,  plus  d'ambition,  plus 
rien.  Cette  fille  miraculeusement  généreuse  et  bonne, 
■qui  lui  avait  fait  le  sacrifice  de  sa  beauté,  était  si 
intimement  mêlée  à  son  destin,  qu'une  rupture  était 


254  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

comme  une  mort...  La  vraie  mort...  L'autre...  ud 

simple  passage. 

Devenu  un  automate,  la  rage  seule  guidant  ses 
actes,  il  rentra  chez  lui,  prit  son  revolver,  s'assura 
qu'il  fonctionnait  bien,  écrivit  trois  lettres  :  l'une,  à 
Robert;  l'autre,  à  Nicolas  Roumine;  la  dernière,  à 
Jeanne,  puis  sortit  la  tète  haute,  le  regard  brillant, 
les  muscles  tendus. 

La  rue  était  boueuse,  le  ciel  noirâtre.  On  allumait 
les  premiers  réverbères.  Il  s'achemina  vers  la  préfec- 
ture, d'un  pas  alerte.  Ilcomptaitarriver  pour  la  sortie 
de  Degraize.  Il  connaissait  les  habitudes  du  chef  des 
mouchards.  Son  dîner  serait  plus  chaud  qu'il  ne  pen- 
sait. 

En  descendant  vers  les  boulevards,  il  se  rappelait 
les  débuts  de  leurs  amours,  les  promenades  d'été 
€t  d'hiver,  les  rues  joyeuses,  pleines  de  monde; 
chaque  boutique  était  une  date,  une  circonstance. 
Ici,  l'on  achetait  une  petite  bague;  là,  un  manteau 
d'homme  dont  elle  exigeait  qu'il  fît  l'emplelte,  à 
cause  du  froid.  Et  que  de  rêves,  que  de  projets  !  Mais 
il  ne  voulait  pas  s'attendrir. 

La  petite  porte  du  quai  par  où  devait  sortir  Degraize 
était  fermée.  Devant  elle  un  agent  à  figure  bonasse  fai- 
sait les  cent  pas.  Audiffret  lui  demanda  du  feu  poli- 
ment et  attendit.  La  haute  silhouett-e  de  Notre-Dame 
disparaissait  lentement  dans  les  ténèbres,  comme  un 


RÉBELLION.  —  SACRIFICE  "255 

grand  morceau  de  dentelle  grise.  Cette  vieille  croyance, 
et  sa  propre  croyance,  jeune,  turbulente,  avide  de 
sang  nouveau!...  Il  revit  certains  visages  de  cama- 
rades, des  résolus,  aujourd'hui  dans  les  bagnes,  et 
qui  mourraient  sinislrement,  sous  le  fouet  de  la 
chiourrne...  Lui,  au  moins!... 

Sept  heures  sonnèrent  avec  gravité.  Un  instant 
après,  la  porte  s'ouvrit.  Degraize  parut,  causant  avec 
un  employé,  gros,  lourd,  soufflant  selon  son  habi- 
tude. Audiffret  bondit,  mais  l'adversaire  a  deviné 
l'attaque,  a  perçu  la  silhouette  et  l'élan  trop  hâtif. 
Toujours  sur  ses  gardes,  le  policier  sort  son  revolver. 
Les  deux  détonations  se  succèdent.  L'anarchiste  est 
tombé,  frappé  en  pleine  poitrine.  L'autre  reste  debout, 
intact,  son  arme  fumante  à  la  main,  et,  sans  trouble 
apparent,  avec  un  éclair  de  ses  yeux  glauques  dans 
sa  face  lymphatique  : 

—  Je  le  connais,  c'est  un  dangereux.  Un  de  moins... 
Vite,  qu'on  l'emporte! 

Et,  tandis  que  la  foule  s'attroupe,  que  les  gamins 
accourent  en  sifflant,  que  l'agent  de  faction  soulève  le 
cadavre,  Degraize,  toujours  impassible,  rentre  à  la 
boite  pour  faire  son  rapport. 


CHAPITRE  Al 


LE     CALVAIRE 


Zebio  Ourlac  fut,  comme  le  disait  plaisamment 
Avan,  délégué  par  le  Coiriité  d'étude  et  de  vigilance 
des  samedis  soirs  de  la  rue  Lhomond^  pour  assister  au 
lameux  congrès  du  mois  de  septembre,  baptisé  «  le 
congrès  du  vol  ».  Coquilet  s'était  récusé,  malgré  son 
dévouement,  déclarant  qu'il  ne  pourrait  point  ne  pas 
faire  un  esclandre.  On  avait  dû  calmer  la  fougue  de 
Robert,  proposant  de  territier  l'assemblée,  qu'il  appe- 
lait le  bureau,  avec  l'aide  de  compagnons  énergiques, 
et  de  proclamer  la  déchéance  de  «  Mercier  le  Juif  », 
«  Mercier  la  Fraude  ».  Ni  Marianne  ni  M""'  Gouvès  ne 
se  sentirent  les  nerfs  capables  de  subir  une  pareille 
épreuve. 

Comme  il  arrive  dans  les  grands  centres  et  plus 
qu'autre  part  à  Paris,  ville  turbulente  et  bavarde,  la 
nouvelle  qu'une  injustice  scandaleuse  allait  recevoir 
au    prochain  congrès  de  médecine  sa    consécration 


258  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

publique,  cette  Douvelle,  déformée,  modifiée,  am.pli- 
fiée,  circulait  parmi  le  public  de  l'Ecole  et,  par  les 
accointances  de  la  presse  spéciale  avec  la  presse  poli- 
tique, des  docteurs  avec  leur  clientèle,  arrivait  presque 
au  grand  public.  Les  gens  renseignés  expliquaient 
qu'il  s'agissait  du  docteur  Mercier,  du  bel  Ephraïm, 
dont  la  photographie  en  redingote  grise  s'étalait  aux 
devantures.  «  Heu  heu  »  faisaient  en  haussant  les 
épaules,  et  sans  se  compromettre,  les  opportunistes, 
tous  ceux,  nombreux  en  France,  que  leur  tempéra- 
ment prudhommesque  essouffle  sitôt  franchie  la  zone 
des  a  coteaux  modérés  »,  ceux  qu'Avan  baptisait  les 
€  pas  tant  que  ça  »,  vu  qu'en  toute  circonstance,  et 
au  milieu  des  pires  catastrophes,  ils  se  méfient  de 
Texagération,  ramènent  chaque  événement,  chaque 
supposition  aux  mesures  strictes  du  ne  quid  nimis. 

—  Le  connaissez-vous  d'abord,  ce  docteur  Gouvès? 
Quelle  est  sa  vie  privée  ?  Est-ce  un  savant  consi- 
dérable ?  Il  n'est  pas  illustre.  Certes,  le  génie  est 
modeste,  mais  prenons  garde  aux  réputations  de  clo- 
cher, si  vite  construites  à  notre  triste  époque,  prenons 
garde  surtout  à  l'envie.  Le  docteur  Mercier  est  beau, 
riche,  jeune,  parvenu  à  une  situation  considérable... 
Rien  d'étonnant  s'il  excite  la  jalousie  de  ses  con- 
frères... 

Telles  étaient  les  objections  que,  sous  diverses 
formes,  faisaient  ces  doctes  personnages  à  l'hypothèse 


LE  CALVAIRE  259 

d'une  communication  frauduleuse.  Pour  eux,  un  cocu 
n'est  jamais  complètement  cocu  ;  on  n'est  jamais  sûr 
qu'une  femme  ait  fait  une  sottise.  Personne  n'est 
ruiné  ni  très  riche,  bon  ni  méchant,  hypocrite  ni 
absolument  sincère.  La  vie  est  une  moyenne  gri- 
sâtre. 

Parmi  ces  niveleurs  de  la  réalité,  quelques  adroits 
compères  plaident  ainsi  le  faux  pour  savoir  le  vrai,  et 
ne  cherchent  qu'à  exciter  Pire  et  la  contradiction, 
d'où  sortiront  des  accusations  plus  précises. 

Cest  une  infamie  !  déclarèrent  la  plupart  des  femmes 
du  monde,  admiratrices  de  Mercier  et  qu'il  savait 
si  merveilleusement  attacher  à  son  char.  D'abord  des 
compliments,  énormes  etvoraces,  dont  il  accablait  les 
laides  comme  les  belles,  les  arrogeantes  comme  les 
timides,  les  grinchues  comme  les  aimables,  des  com- 
pliments sur  le  visage,  les  yeux  si  vifs,  la  bouche  si 
rieuse,  les  lèvres  si  roses,  le  nez  si  «  français  »,  des 
compliments  sur  la  parole,  sur  la  démarche,  sur  le 
costume,  'du  chapeau  à  la  pointe  des  petites  mules, 
des  compliments  variés  à  l'infini,  rapportés  par  le 
mari,  l'amie  intime,  Tennemie,  la  jalouse,  la  femme 
de  chambre  ;  et  certaines  commères  à  triple  ventre, 
surchargées  de  bijoux,  les  «  Bouddhas  pour  loges 
d'Opéra)),  servaient  naïvement  de  commissionnaires^: 
«  Ah,  ma  chère  !  7iotre  docteur  vous  aime  tant...  Il 
vous  trouve  si  gentille...  Et  il  paraît  que  déjà  son 


260  SÉBASTIEN  GOUVÊS 

régime...  Le  fait  est  que  vous  avez  singulièrement 

maigri...  » 

Après  les  compliments,  de  la  pitié  :  «  Pauvre  petite 
femme,  »  la  larme  à  l'œil,  le  geste  qui  regrette,  qui 
déplore,  qui  comprend  à  demi-mot,  qui  s'inquiète, 
qui  s'étonne  :  «  Eh  quoi,  une  personne  si  douce  !...  t> 
Après  la  pitié,  de  la  complaisance  :  «  Sans  doute,  il 
vous  fatigue...  Il  est  brutal  {un  sourire),  cela  se  com- 
prend. Voulez-vous  que  je  lui  écrive?...  y)  II,  lui,  c'est 
l'ennemi,  l'éternel  adversaire,  le  mari,  celui  qu'il  faut 
combattre  et  avec  qui  l'on  doit  ruser,  vis-à-vis  de  qui 
toute  manigance  est  licite  et  toute  malhonnêteté  ri- 
sible.  Aux  alarmes  sert,  mieux  que  personne,  le  a  bon 
docteur»,  «  espoir  et  refuge  des  amants  »,  rempart 
contre  la  maternité,  préservateur  de  V alcôve  sèche, 
l'alcôve  moderne  où  l'on  ne  parle  que  d'argent,  et  des 
petits  que  fait  la  rente,  car  Vautre  conversation 
déforme.  Souvent,  on  l'amène,  le  Mari.  Dans  le  cabinet 
de  Mercier,  penaud  et  gêné  comme  devant  un  prêtre, 
il  s'excuse  et  bafouille,  promet  de  «  ne  plus  recom- 
mencer y>.  En  sortant,  il  revêt  sa  colère  avec  son  par- 
dessus, mais  c'est  fini,  l'engagement  est  signé.  Qu'il 
s'adresse  à  ses  gourgandines.  Elles  sont  bien  là  pour 
quelque  chose. 

Après  la  complaisance,  l'intrusion  plus  directe  dans 
les  affaires  domestiques,  l'éducation  des  enfants,  leur 
santé,  rintluence  opposite  du  père  et  de  la  mère.  Et 


I.E  CALVAIRE  261 

toujours  et  invariablement,  Mercier  donne  raison 
à  la  femme,  sachant  qu'elle  est  la  souveraine  du  logis, 
qu'elle  remportera  dans  la  lutte,  par  la  fatigue  et  la 
résignation  du  mâle,  et  qu'il  bénéficiera  de  la  vic- 
toire... «C'est  une  manœuvre  des  antisémites,  ))  a 
déclaré  sa  principale  cliente,  la  duchesse  deRestaing^ 
f^uand  on  lui  porta  la  nouvelle;  la  duchesse  de  Res- 
taing,  c'est  non  seulement  le  faubourg,  mais  tout 
ce  qui  gravite  à  l'ombre,  tout  ce  qui  espère  ses 
entrées,  tout  ce  qui  bâille  au  blason,  au  houto)i  dans 
les  chasses,  à  l'invitation  intime. 

On  se  répète  que  Mercier  n'est  qu'à  moitié  Juif  : 
((  Il  n'a  pas  le  type...  Il  est  le  premier  à  railler  ses 
coreligionnaires.  »  Il  na  pas  rôdeur  non  plus, 
s'écria  en  un  jour  de  verve  Lourdemont,  Fami  de  la 
folle  Henriette.  Mais  ce  qui  vient  de  chez  les  Yalère 
est  suspect.  On  connaît  leur  inimitié,  après  une  amitié 
trop  tendre...  Ephraïm  fait  tant  de  jaloux,  déclarent 
sérieusement  toutes  les  sous-Restaing,  toutes  les 
belles  petites  qu'émeuvent  la  barbe  noire,  le  lorgnon 
d'or  et  la  voix  brève. 

A  la  tête  du  bataillon  sacré  marchent  les  privi- 
légiées, les  amoureuses,  sensuelles  ou  platoniques; 
elles  sauront  défendre  «  leur  ;)  docteur,  celui  qui 
représente  l'idéal  masculin  et  dont  un  seul  regard 
fait  frissonner...  11  est  le  maître  du  mystère.  Devant 
lui,  on  se  déshabille  avec  un  double  tremblement.  Il 


^62  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

est  celui  qu'on  ne  trompe  jamais.  El  comme  il  pro- 
voque bien  l'aveu!  Comme  il  le  reçoit  sans  insister, 
dissimulant  un  demi-sourire  !  Quel  admirable  et  par- 
fait silence!  Elles  sont  rares,  celles  qui  peuvent  se 
vanter  d'une  faveur  passagère...  Pour  aucune,  la 
chose  n'est  certaine.  Les  noms  qu'on  cite,  avec  mille 
périphrases  et  des  allusions  significatives,  comme  on 
s'entretenait  jadis  des  amours  du  roi,  les  noms  bénis 
sont  discutés.  Ici  l'envie  a  son  jaune  domaine.  Ne 
l'attendit-elle  pas  toute  une  nuit,  couchée  en  travers 
de  sa  porte,  la  fameuse  duchesse  aux  passions  irrésis- 
tibles? 

Parmi  ses  confrères  mêmes,  Mercier  est  détesté, 
mais  craint.  Il  a  choisi  ses  créatures,  des  garçons 
ardents,  distingués,  braves,  qu*il  a  poussés,  sou- 
tenus, envers  et  contre  tous,  et  qui,  de  bonne  foi,  le 
défendent,  le  défendraient  jusqu'à  la  mort.  Ils  ne 
citent  de  lui  que  des  traits  généreux,  car  il  a  le  plus 
beau  cabotinage,  le  discret,  celui  qui  ne  se  livre  qu'à 
bon  escient  et  quand  le  résultat  est  sûr.  A  ses  élèves, 
la  lutte  à  peine  engagée,  comprenant  qu'il  n'aura 
contre  lui  que  deux  adversaires  sérieux,  l'un  appa- 
rent, Gauduile  de  Lauminois,  l'autre  masqué,  Yalère, 
aux  plus  subtils  de  ses  commensaux,  il  a  donné  le 
mot  d'ordre  :  Sébastien  Gouvès  est  un  raté  aigri,  un 
malheureux  provincial,  à  qui  le  bon  Mercier  a  voulu 
faire  une  situation.  Il  l'a  tiré  de  sa  chaire  de  Mont- 


LE  CALVAIRE  26^ 

pellier,  s'illiisionnant  sur  son  savoir,  doté  d'un  labora- 
toire, d'appointements  fabuleux;  il  l'a  lancé  sur  des 
pistes  sûres,  lui  abandonnant  la  broutille  de  son 
génie,  le  guidant  par  la  main  vers  des  recherches  sur 
le  point  d'aboutir.  Maintenant,  selon  Tordre  des 
choses  et  la  triste  loi  de  la  nature  humaine,  il  est  vic- 
time de  sa  délicatesse;  la  brebis  galeuse  est  devenue 
bélier.  Le  serpent  récliaulïé  distille  son  venin.  Toute 
la  zoologie  sert  aux  métaphores  sous  lesquelles  on 
accable  l'infortuné  méridional,  dont  on  raille,  par- 
dessus le  marché,  l'accent,  la  vantardise,  la  redingote 
râpée. 

Des  renseignements  bizarres  circulent  sur  l'inté- 
rieur, le  repaire  de  la  rue  Lhomond.  Moumelte  est 
une  parente  réduite  en  esclavage.  On  martyrise,  on 
empêche  de  manger  le  vieux  grand-père,  que  les  voi- 
sins nourrissent  de  rogatons  par  charité.  Il  y  a  un 
fils,  mauvais  soldat.  Une  fois  par  semaine  se  réu- 
nissent chez  le  savant  aigri,  pour  comploter,  les  plu& 
notoires  révolutionnaires,  des  gaillards  que  la  police 
surveille...  L'assassin  de  Degraize,  AuditlVet,  ce  scé- 
lérat qui,  par  bonheur,  rata  son  coup,  est  l'amant 
d'une  autre  fille  de  révolté,  amie  intime  de  Marianne 
Gouvès.  Sur  celle-ci  la  calomnie  s'acharne.  Sa  beauté, 
sa  vie  humble  et  cachée  exaspèrent  des  récils  de 
haine,  où  elle  apparaît  comme  un  monstre,  une 
prostituée,  la  honte  du  logis.  Et  le  père  sait  tout^ 


2^^»4  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

mais  il  ferme  les  yeux.  Sa  complaisance  touche  à  l'in- 
famie. Ainsi  s'explique  l'intervention  probable  d'un 
magistrat  impudique,  l'opportuniste  Gaudulle  de 
Lauminois,  que  la  Marianne  affole  et  lance  dans 
cette  mauvaise  affaire  :  a.  Mon  pauvre  vieux  Gau- 
dulle, —  s'est  écrié  Toulet  Mabruze,  le  président  de 
cour,  le  rival,  devant  douze  personnes,  —  il  ne  sait 
guère  où  on  le  mène.  »  Des  démarches  furent,  à 
l'instigation  de  Mercier,  tentées  près  de  l'amoureux 
du  Gours-la-Reine.  On  représentait  au  magistrat  qu'il 
se  compromettait,  qu'il  était  victime  d'une  jeune 
rouée  et  d'un  vieil  ambitieux  :  «  Prenez  garde. 
L'accusation  de  plagiat  est  ridicule.  Elle  s'effon- 
drera... Et  alors...  » 

Gaudulle,  sans  vouloir  l'effrayer,  avertit  sa  tendre 
amie  de  ces  visites  et  objurgations  : 

—  Nous  aurons,  comme  je  le  pensais,  affaire  à  forte 
partie.  Le  Juif  met  tout  en  branle.  Imaginez  que  le 
ministre  de  la  justice  lui-même  m'a  envoyé  son  chef  de 
cabinet  pour  me  dire  que,  d'après  la  rumeur  publique,  j 
je  tramais  quelque  chose  contre  Mercier,  et  qu'il  me 
voyait  avec  peine  engagé  dans  cette  sotte  histoire  de 
procès.  J'ai  répondu  qu'il  n'y  avait  ni  procès,  ni  trame  ; 
que  la  vérité  aurait  son  jour.  Mais,  au  nom  du  ciel, 
soyez  prudente,  mon  amie,  pour  vous  surtout,  et, 
quoi  qu'il  nous  en  coûte,  prenons  des  précautions.  » 

Marianne  avait  un  cœur  viril.  Elle  ne  s'affola  point. 


LE  CALVAIRE  '  -265 

Elle  fut  seulement  heureuse  d'avoir  un  prétexte 
pour  ne  plus  franchir  le  seuil  de  cette  maison  qui, 
depuis  la  fatale  soirée,  était  son  cauchemar,  le  centre 
ardent  de  son  remords.  Autour  d'elle,  dans  la  rue, 
chez  les  fournisseurs,  elle  devinait  une  méfiance,  une 
hostilité  sourde  :  «  Pourquoi  avons-nous  quitté  Mont- 
pellier? >  Elle  se  garda  de  prévenir  son  père.  Il  sem- 
blait joyeux,  rasséréné,  plein  de  confiance.  Il  avait 
fait  la  connaissance  de  l'éditeur  Yautier,  homme  éner- 
gique et  entreprenant,  qui  le  rassurait.  Les  mesures 
étaient  prises  pour  que  le  Mémoire  sur  la  Pesanteur 
parût  prochainement.  Il  travaillait  avec  ardeur,  ayant 
Goquilet  comme  secrétaire,  n'allait  au  laboratoire 
que  juste  le  temps  nécessaire  pour  y  remplir  la  besogne 
commandée.  Guilon  parti  enfin,  et  comme  on  lui 
laissait  le  choix  de  son  aide,  il  avait  pris  le  neveu  de 
M"''  Conslans,  la  concierge,  le  maigre  et  pâle  Arsène, 
un  brave  garçon,  ignorant  de  tout,  mais  très  souple, 
qu'il  stylait  à  mesure  et  qui  lui  était  dévoué  comme 
un  chien.  D'ailleurs,  il  faisait  tout  par  lui-même,  habi- 
tué à  se  passer  d'auxiliaire,  et  !3on  adresse  extrême 
le  servait,  limitait  les  instruments  et  les  expériences 
au  strict  nécessaire. 

Indifférent  au  bruit  du  monde,  ignorant  les  infi- 
nies ressources  de  la  méchanceté  humaine,  il  était 
tout  à  son  travail,  à  son  espoir,  à  sa  liberté  recon- 
quise. 11  travaillait  une  partie  de  la  nuit,  se  soutc- 

23 


^^66  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

nant  avec   du  café;  la  hâte,  la   nécessilé  d'être  prêt 
à  une  date  fixe,   exaspéraient   sa    fièvre   cérébrale,  | 
lui  rendaient  aisés  les  plus  ardus  problèmes.  Il  man- 
geait en  un  quart  d'heure,  dormait  peu,  d'un  sommeil 
traversé  de  rêves  glorieux  et  scientifiques,   où  des 
animaux  parlants  l'environnaient,  où  des  images  ré- 
vélatrices prenaient  corps,  où  sa  découverte  devenait 
un  vaste  poème  cosmique,   dont   Lucrèce   ému  lui 
proposait  l'impression,  la  traduction  en  vers  magni- 
fiques, qui  sonnaient  encore  au  réveil  en  sa  tête  de 
bon  latiniste. 
"M"''  Gouvès  faisait  taire  Moumette,  que  les  bavar- 
dages des  voisins  épouvantaient:  «  Votre  maître  en 
lera  tant  qu'il  ira  en  prison,  »  lui  avait  dit  le  boucher. 
La  pauvre   fille  en  pleura  jusqu'à  l'aube.  Le  lende- 
main, les  yeux  pochés,  certaine  d'être  rebutée  par  son 
patron,  elle  confia  la  chose  au  père  Ensade,  qui  n'y 
comprit  rien,  lui  recommanda  de  corser  la  salade  et 
d'y  ajouter  un  chapon.  Comme  les  êtres  d'instinct, 
elle  avait l'inluition  d'un  danger  menaçant  ceux  qu'elle 
aimait.  Sa  maîtresse  était  absorbée  par  les  lettres  de 
Paul,  de  plus  en  plus  aigres,  violentes  ou  maussades, 
de  Paul  qui,  derrière  la  libération,  ne  distinguait  pas 
son  avenir.  Marianne  lui  imposait  silence.  Désespé- 
rée, elle  prit  un  grandparti,  s'absenta  une  journée  en- 
tière pour  aller  faire  visite  à  un  oncle  de  passage,  en 
réalité  courut  chez  Ourlac,  rue  de  Ponthieu  :  «  Ah, 


LE  CALVAIRE  267 

monsieur  Zebio,  je  me  crève  d'inquiétude,  de  mau- 
cor.  Yoilà  ce  que  l'on  raconte.  >>  Elle  fit  le  récit  pit- 
toresque de  ses  tribulations,  des  vilenies  qui  lui  ren- 
daient la  a  villasse  »  odieuse. 

Le  peintre  Técouta  avec  les  yeux  humides,  tant  ce 
dévouement  simple  Fémouvait.  Lui-même,  par  les 
divers  milieux  où  il  fréquentait,  se  rendait  compte  de 
la  périlleuse  situation  de  son  ami.  Il  ne  suffisait  pas  à 
détruire  les  bruits  calomnieux  qui  couraient  et  chaque 
jour  prenaient  plus  de  consistance.  Il  rassura  Mou- 
mette,  tout  en  lui  recommandant  de  veiller.  Ce  qui  le 
désolait  surtout,  c'était  l'atteinte  à  la  réputation  de 
((  la  Merveille  »,  de  sa  chère  Marianne.  Il  en  souffrait 
par  le  cœur  autant  que  par  l'esprit.  Et  il  lui  était 
odieux  et  cruel  de  songer  que  le  puissant  Gaudulle 
devenait  le  seul  espoir  de  ces  braves  gens,  par  quelle 
affreuse  intrigue,  il  rougissait  d'y  penser.  Aucun 
recours  viril,  Paul  étant  si  faible.  Et  seule  la  crainte 
eût  muselé  l'opinion. 

La  veille  même  du  congrès,  Marianne  reçut  une 
lettre  de  son  nouvel  et  important  ami  Edouard  David- 
son. Celui-ci,  en  quelques  mots,  la  mettait  en  garde 
contre  les  sottises  de  ses  compatriotes  : 

«  Il  circule  de  méchants  propos  sur  votre  père.  Je 
mets,  bien  entendu,  mon  journal  à  votre  disposition, 
et  tout  ce  que  v«us  désirerez  passera  en  première 


268  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

page.  Je  ferai  moi-mêrne  les  articles,  si  vous  voulez 
bien  me  transmettre  les  indications  nécessaires.  Mais 
le  second  Humbug  (c'est  aussi  le  nom  de  mon  bateau) 
est  également  votre  serviteur.  Quand  vous  m'aurez  fait 
rhonneur  de  le  visiter,  vous  vous  rendrez  compte 
que,  bien  que  petit,  il  peut  servir  de  refuge  à  toute 
une  famille  en  cas  de  peste  ou  de  calomnie.  Ceci  n'est 
pas  une  parole  en  l'air,  à  la  française...   » 

Suivaient  les  assurances  d'un  dévouement  passionné 
et  immuable. 

La  jeune  fille  réiléchit  longtemps,  seule,  dans  sa 
chambre,  devant  sa  veilleuse.  Pour  la  seconde  fois, 
l'intervention  directe  du  destin  apparaissait  nette- 
ment à  son  àme  superstitieuse.  Elle  se  promit  bien  de 
ne  pas  négliger  ce  protecteur  tombé  des  nuages,  si 
galant,  si  discret,  et  elle  lui  fit  savoir,  par  la  voie 
qu'il  lui  indiquait,  qu'elle  aurait  prochainement  un 
entretien  avec  lui,  à  bord  de  son  yacht  :  «  Mais  je  suis 
espionnée  de  près;  nous  choisirons  une  soirée  où  je 
me  rendrai  libre.  >*  * 


Dans  le  grand  amphithéâtre  de  la  Faculté,  brillam- 
ment décoré  pour  la  circonstance,  le  professeur 
Ephraïm  Mercier  vient  d'achever  sa  communication 
sur  la  Fièvre  en  tant  que  syndron|^  bacillo-médul- 


LE  CALVAIRE  269 

laire,  au  milieu  d'un  tonnerre  d'applaudissements. 
11  n'a  parlé  de  son  collaborateur  qu'une  seule  fois,  en 
insistant  sur  les  syllabes  sonores  de  Sébastien,  et  des 
murmures  ironiques,  bienveillants  pour  lui,  ont 
accueilli  cette  malice  grossière,  car  les  auditeurs  sont 
prévenus,  par  une  campagne  adroite  et  sourde,  à  la 
muette,  ce  qu'on  a  surnommé  la  guerre  des  Hébreux. 
Ses  collègues  entourent  le  triomphateur.  Ourlac 
distingue  des  crânes  chauves,  des  chevelures  grises, 
noires,  argentées;  on  s'empresse,  on  colporte  des 
nouvelles.  Il  descend  des  gradins,  se  mêle  à  la  foule. 
Une  voix  assurée  déclare  : 

—  Il  paraît,  cher  maître,  que  vous  nous  ménagez 
prochainement  une  surprise. 

—  Certainement,  répond  le  Juif  avec  aplomb. 
Ourlac   tressaille.   Pourvu   que    Gouvès   arrive    à 

temps!  Le  scélérat  a  repris  toute  son  assurance.  Fort 
de  l'appui  de  ses  élèves,  il  projette  le  crime  complet, 
la  publication  anticipée  du  fameux  mémoire  sur  la 
Pesanteur  et  le  Langage  dont  il  a  tous  les  éléments. 
Zebio  retrouve  son  indignation,  sa  malice  d'autrefois. 
Il  se  glisse  vers  la  sortie,  et  là,  profitant  d'un  moment 
de  silence,  sa  petite  personne  invisible  dans  le  tam- 
bour de  la  porte,  il  crie  de  toutes  ses  forces  :  ^  Filou  !  » 
par  deux  fois,  pour  qu'il  n'y  ait  pas  de  doute,  et  s'en- 
fuit comme  un  voleur,  sous  l'œil  des  huissiers  stupé- 
faits. 

53. 


270  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

Mercier  eul  une  presse  admirable,  sans  une  note 
discordante.  Les  grands  organes  parisiens  reprodui- 
sirent le  compte  rendu  total  de  la  séance  et  de  son 
exposé,  ce  qu'ils  ne  font  qu'exceptionnellement.  Ici 
et  là  on  retrouva,  en  termes  dithyrambiques,  cet  es- 
poir que  a  le  maître  préparait  une  découverte  reten- 
tissante, que  retardait  le  seul  désir,  bien  légitime, 
de  la  porter  au  point  de  perfection  ».  Suivaient 
quelques  phrases  banales  sur  le  bon  renom  de  la 
France  à  Tétranger,  l'injustice  qui  refuse  aux  Israé- 
lites l'esprit  scientifique  et  l'initiative,  le  regret  que 
des  scrupules  exagérés  remissent  à  un  autre  congrès 
une  révélation  de  cette  importance.  Quant  au  nom  de 
Sébastien  Gouvès,  il  fut  intentionnellement  passé 
sous  silence  ou  estropié. 

Deux  jours  après,  Gouvès,  cà  nouveau  inquiet  et 
morose,  reçut  la  visite  de  Guilon. 

—  Patron,  dit  le  gamin  cynique,  j'ai,  avec  l'aide  et 
à  Vinsiication  de  Mercier  et  de  son  Anatole,  volé  vos 
paperasses,  qu'ils  ont  copiées  en  une  nuit,  puis  remises 
dans  le  tiroir.  Ils  croient  que  je  ne  pourrais  faire  la 
preuve.  Voici  —  et  il  tira  de  sa  poche  crasseuse  une 
feuille  de  papier  que  le  savant  reconnut  aussitôt  et 
dont  il  n'avait  pas  constaté  l'absence  —  voici  ce  que 
j'ai  conservé  de  cette  petite  opération.  Je  le  garde,  en 
cas  de  besoin.  Mon  témoignage  vaut  mille  francs  en 
justice.  Si  le   cœur  vous  en   dit,  v'ià  mon  adresse. 


LE  CALVAlPvE  271 

Et  il  disparut,  laissant  sur  la  table  une  carte  de 
marchand  de  vin,  sans  queGouvès,  pétrifié,  eût  Tidée 
de  le  retenir. 

Cette  démarche  de  Guilon  avait  été  conseillée  par 
Gaudulle  et  Coquilet,  qui,  en  cas  de  procès,  se  ména- 
geaient ainsi  un  coup  de  maître.  Mercier,  se  méfiant, 
avait,  lui  aussi,  chargé  Anatole  de  ne  point  perdre  de 
vue  leur  dangereux  complice;  mais  celui-ci  avait  en 
haine  ses  employeurs  et,  à  bénéfice  égal,  se  réjouis- 
sait de  les  livrer.  Il  expliquait  la  chose  solennelle- 
ment, avec  de  grands  détails,  le  soir,  entre  deux 
parties  de  manille,  chez  son  mastroquet  de  Tavenue 
Montaigne,  à  deux  pas  du  Juif,  et  la  valetaille  du 
voisinage  exultait,  lui  payait  à  boire,  s'enorgueil- 
lissait d'apprendre  maints  détails  ignorés  des  jour- 
naux. 

D'ailleurs  la  presse,  qui  recueille  les  scandales  avec 
quelque  retard,  puis  les  attise,  les  perpétue,  com- 
mençait à  s'émouvoir  d'une  aventure,  d'abord  res- 
treinte, mais  qui,  maintenant,  faisait  la  tache  d'huile. 
La  haute  situation  de  Mercier  expliquait  cet  intérêt 
subit,  ainsi  que  la  pénurie  de  nouvelles,  car  la  mort 
d'Audiffi-et  parut  un  sujet  assez  banal.  Le  résultat  fut 
qu'une  nuée  de  reporters  s'abattit  sur  la  rueLhomond 
eirondutrecommanderàMoumette  de  tenir  sa  langue. 
Goiivès  en  reçut  d'abord  quelques-uns,  déclara 
devant  eux  ne  lien  comprendre  à  tout  ce  vacarme. 


272  SEBASTIEN  GOIVES 

—  La  preuve  qu'il  n'y  a  pas  de  quoi  Ibuelter  un 
chat,  c'est,  messieurs,  que  je  suis  toujours  chef  de 
laboratoire  du  professeur  Mercier. 

—  N'avez-vous  pas  renvoyé  votre  aide? 

—  C'est  une  affaire  intime  qui  n'intéresse  pas  îe 
public. 

—  On  raconte  que  votre  fils  a  dépéché  des  témoins 
au  docteur;  on  dit  aussi  que  la  communication  sur  la 
Fièvre  serait  votre  œuvre. 

—  Mon  fils  est  au  régiment,  où  il  achève  son  stage. 
Quant  k  la  communication,  j'ai  fourni  quelques  notes. 

Les  visites  et  interrogatoires  ne  cessant  pas,  le 
savant  prit  le  parti  de  fermer  sa  porte  au  nez  des  jour- 
nalistes. Ceux-ci,  alors,  inventèrent  de  toutes  pièces 
des  conversations  compromettantes,  qu'il  dut  démentir, 
jurant,  sacrant,  maudissant  ces  mœurs  de  sauvages, 
regret  tant  sa  bonne  tranquillité  provinciale,  sa  modeste 
chaire  de  Montpellier. 

Coquilet  lui  transmettait  les  conseils  de  Gaudulle, 
lieureux  d'aider  son  maître  et  le  père  de  Marianne, 
malheureux  d'être  en  rapports  constants  avec  celui 
qu'il  soupçonnait  de  compromettre  sa  bien-aimée, 
celle  qu'il  s'obstinait  à  adorer. 

—  Ne  perdez  pas  l'espoir,  lui  répétait  la  bonne 
M""  Gouvès,  désireuse  d'une  union  qui  calmerait  ses 
craintes  et  la  déchargerait  d'une  lourde  responsa- 
bilité. Elle  sera  touchée  de  votre  fidélité  à  son  père. 


LE  CALVAIRE  -273 

Par  là,  vous  atteindrez  son  cœur.  Je  remarque  déjà 
qu'elle  parle  de  vous  avec  plus  de  fréquence. 

—  Hélas  !  soupirait  le  mélancolique  prétendant. 

Le  magistrat  recommandait  d'éviter  tout  énerve- 
ment,  toute  perte  de  force,  de  hâter  le  fameux 
mémoire.  Il  écrivait  :  «  Je  ne  vais  pas  vous  voir  pour 
ne  pas  rallumer  les  colères.  Vautier  a  confiance.  Il 
pense  que  votre  travail  est  d'une  originalité  admirable, 
bouleversera  les  mauvais  projets  de  nos  ennemis. 
Pour  qui  connaît  le  personnage,  cet  éloge  est  invrai- 
semblable. Achevez  au  plus  vite,  dussiez-vous,  dans 
la  suite,  revenir  sur  le  détail.  Ayons  un  corps  de  thèse 
à  opposer  aux  calomniateurs.  Mes  renseignements  me 
permettent  d'aftlrmer  que  l'adversaire,  lui  aussi,  sour- 
dement s'agite  et  complote.  » 

Par  une  de  ces  coïncidences  fréquentes  à  Paris, 
Berthet  le  voisin,  le  musicien  du  cinquième,  donnait 
des  leçons  de  piano  à  une  amie  de  Mercier.  Il  se 
rendait  compte  ainsi  de  l'intrigue,  des  multiples 
démarches,  de  l'ardeur  déployée.  Il  venait  raconter 
ces  choses  discrètement  à  M""*  Gouvès,  qu'il  trouvait 
seule  ou  causant  avec  l'abbé  Cuypin.  Celui-ci  n'avait 
qu'un  mot  à  la  bouche,  toujours  le  môme,  qu'il 
répétait  avec  une  mimique  ridicule  de  sa  grosse 
face  poupine  :  «  De  la  prudence!  De  la  prudence!  » 

Quant  à  Marianne,  elle  était  réellementau  supplice. 
Sa  vive  imagination  lui  grossissait  encore  les  périls 


"27i  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

de  celle  lulte  inégale  d'où  dépendait  toute  la  répu- 
tation, toute  la  vie  de  son  adoré.  Tantôt  son  angoisse, 
tantôt  son  remords  prenait  la  première  place.  Elle  ne 
dormait  plus,  ne  mangeait  plus,  maigrissait  à  vue 
d'œil.  Elle  marchait  beaucoup  et  vite,  ruminant  mille 
projets,  que  venaient  interrompre  des  souvenirs.  En 
proie  aune  fièvre  perpétuelle,  elle  courait  chez  Avan. 
Là,  elle  trouvait  Louisette  en  larmes,  tapie  dans  un 
coin  de  l'atelier,  au  milieu  des  marbres.  Le  cerveau 
faible  de  Lupit  se  détraquait  décidément.  Elle  n'osait 
plus  le  laisser  seul.  Il  lisait  aux  enfants  de  longs  frag- 
ments de  drames  en  vers  de  sa  composition,  qu'il 
déclarait  devoir  être  joués  prochainement  à  l'Odéon, 
aux  Français.  Ses  copies  dramatiques  lui  tournaient 
la  tète.  On  le  gardait  par  charité  dans  l'administration 
où  il  était  employé,  mais  on  ne  lui  confiait  aucun 
travail.  Les  petits  suppliaient  leur  grande  sœur  de  ne 
pas  les  quitter.  Il  fallait  qu'elle  leur  donnât  la  soupe 
chaque  jour  et  l'on  ne  pouvait  vivre  d'aumônes, 
quoique  la  générosité  du  sculpteur  fut  infinie.  Il 
écoutait  son  malheureux  modèle  en  tirant  d'énormes 
bouffées  de  sa  pipe,  dissimulant  sous  des  mines 
bourrues  sa  profonde  pitié.  Jamais  il  ne  la  laissait 
partir  sans  un  secours. 

—  Il  faudra  que  nous  trouvions  une  maison  de  santé 
qui  se  charge  de  ton  malade.  Tu  te  tueras,  ma  pauvre 
petite.  Et  sans  toi  que  deviendraient  les  gosses? 


LE  CALVAIRE  -275 

Elle  répondait  par  des  sanglots  qui  secouaient  son 
corps  maigre.  L'hiver  arrivait  à  grands  pas  ;  le  feu,  le 
vêtement,  «  tout  cane  tombe  pas  du  ciel  ». 

Confiant  son  déplorable  logis  à  des  voisines  chari- 
tables, car  le  peuple  est  bon  pour  le  peuple,  elle  allait 
faire  des  poses  chez  des  amis  d'Avan,  qui,  prévenus, 
lui  payaient  ses  séances  double.  Elle  se  brûlait  les 
yeux,  le  soir,  à  la  couture,  métier  mal  rétribué,  qui 
lui  usait  son  peu  de  forces,  et  souvent  on  refusait  une 
besogne  hâtivement  faite.  Les  patrons  redoutent  la 
détresse.  Les  visages  creusés,  entrevus  au  bas  crépus- 
cule dliiver  ou  à  la  lueur  d'une  lampe  dans  l'atelier, 
les  attristent,  comme  des  remords.  Les  portes  se 
fermaient  devant  elle.  Ses  quelques  prolecteurs 
l'abandonnaient.  Elle  connut  l'horreur  des  vieilles 
dames  charitables,  leurs  rebufades,  leurs  remon- 
trances, les  stations  dans  les  sociétés  de  secours  où 
les  malheureux  secouent,  avec  la  vermine,  la  même 
lamentable  légende.  Robert  enfin,  son  Robert,  son 
unique  refuge,  était  un  autre  sujet  d'alariPiC.  Cette 
anarchie,  qu'elle  maudissait,  le  lui  prenait  du  matin 
au  soir,  et  elle  menlait  au  sculpteur,  pour  évitera 
son  ami  des  reproches. 

Depuis  la  mort  d'Audiffret,  le  jeune  homme  était 
devenu  ombrageux,  violenl,  d'une  intransigeance  teLe 
qu'il  rebutait  même  ses  camarades.  Il  avait  adoré 
le  mécanicien.  C'était  par  son  influence  qu'il  avait 


276  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

cherché  à  s'instruire,  devenir  un  artiste,  prendre 
rang  dans  celte  société  mauvaise,  mais  indestruc- 
tible et  qui  opposait  sa  masse  inerte  au  courage 
individuel,  à  l'esprit  d'initiative,  à  la  révolte.  Par 
bonheur,  un  architecte,  qui  réparait  la  cathédrale  de 
Chartres,  eut  besoin  d'un  surveillant  adroit.  On  lui 
recommanda  Robert.  Il  avait  du  scrupule  à  accepter 
ce  travail  qui  Téloignait  de  Paris,  de  a  son  devoir  »; 
mais  Louisette  elle-même  l'encouragea.  Elle  le  pré- 
férait à  Tabri  du  péril,  loin  des  compromissions, 
des  contacts  dangereux.  Elle  n'entendrait  plus  sa 
maussade  complainte.  En  attendant,  elle  accomplis- 
sait le  tour  de  force  de  vivre  et  de  faire  vivre  les 
siens,  mais  la  moindre  indisposition,  une  bronchite, 
car  elle  toussait  souvent,  deviendrait  une  catastrophe. 

—  Ah,  la  vie  est  dure  aux  pauvres  bougres,  répé- 
tait A  van. 

Marianne  soupirait.  Elle  avait  honte  de  son  infor- 
tune personnelle  en  face  de  pareilles  angoisses.  Elle 
partait  donc.  Irait-elle  chez  Ourlac?  Le  peintre 
révitait  dans  ces  derniers  temps,  car  il  ne  pouvait 
s'empêcher  de  la  questionner  et  il  avait  horreur  du 
mensonge.  Alors,  par  les  quais  et  les  Halles,  elle 
montait  au  faubourg  du  Temple.  Chemin  de  misère, 
sous  le  ciel  triste!  Les  cris  mélancoliques  des  mar- 
chands semblaient  de  longues  plaintes  parmi  les- 
quelles s'empressait  un  peuple  hâve. 


LE  CALVAIRE  277 

Quelquefois  Jeanne  Roiimine  était  seule,  avec  le 
chat  Belzébuth,  dans  sa  petite  chambre.  L'atelier 
chômait.  En  dépit  de  son  habileté  connue,  les  com- 
mandes nouvelles  se  faisaient  rares  depuis  le  rouge 
scandale  et  les  lâches  calomnies  des  journaux.  A  la 
mort  d'Audifïret,  elle  avait  m.ontré  un  eaime  surpre- 
nant. Après  les  formalités  judiciaires,  l'enterrement 
eut  lieu,  sinistre.  Derrière  le  corbillard  des  pauvres, 
sous  l'œil  hargneux  des  sergents  de  ville,  marchaient 
quelques  compagnons,  Robert,  Coquilet,  Berthet, 
Louisette,  Avan,  Ourlac,  deux  ou  trois  parents 
dépaysés  et  craintifs,  Jeanne  au  bras  de  son  père, 
tremblante  de  froid  et  de  douleur,  mais  les  yeux  secs. 
M  fleurs,  ni  discours.  Après  une  vie  manquée, 
Audiffret  entrait  à  la  muette  dans  la  paix  profonde 
du  tombeau,  en  un  coin  obscur  du  Père-Lachaise, 
et  Roumine  paya  les  frais  de  sépulture. 

Au  retour  de  cette  corvée,  Marianne,  qui  avait 
tenu  à  accompagner  son  amie,  la  laissa,  par  discré- 
tion, seule  avec  son  chagrin,  mais  elle  venait  chez  elle 
de  temps  à  autre.  La  solitaire  parlait  peu,  assise  dans 
un  vieux  fauteuil  qui  tenait  toute  la  petite  pièce. 
Une  implacable  décision  se  lisait  dans  ses  yeux  de 
couleur  changeante.  Cette  blonde  giasse,  aux  traits 
potelés,  avait  une  àme  d'une  extrême  énergie,  que 
démentaient  ses  calmes  allures  et  son  langage  modéré. 
Elle  était  sa:îur  de  ces  filles  russes,  de  ces  nihilistes 

•24 


-278  SÉBASTIEN  GOIYÈS 

qui,  au  nom  d'un  sanglant  idéal,  affrontèrent  les 
pires  supplices  et  dépassèrent  les  hommes  en 
héroïsme,  a  Je  me  vengerai,  »  avait-elle  dit  au  sortir 
du  cimetière,  en  embrassant  son  amie.  Nul  doute 
qu  elle  ne  s'apprêtât  à  tenir  parole,  qu'elle  ne  méditât 
mûrement  les  représailles. 

Elle  interrogeait  Marianne  sur  la  grande  affaire, 
lui  donnait  quelques  conseils,  parlait  comme  d'une 
autre  rive,  comme  une  personne  détachée  des  inté- 
rêts vulgaires. 

—  Pourtant,  tu  aimes  aussi  ton  père,  ma  chérie, 
murmurait  sa  compagne  en  lui  prenant  les  mains. 

—  Sans  doute,  et  je  vous  le»recommande.  Mais, 
différent  du  tien,  il  supportera  bien  des  choses.  Il 
en  a  déjà  tant  vu  î 

La  vie  de  Piournine,  en  effet,  n'était  qu'un  tissu 
d'expulsions,  de  fuites,  de  séjours  forcés  à  l'étranger. 
Éternel  proscrit,  il  supportait  stoïquement  le  boule- 
versement de  ses  habitudes,  perdu  dans  ses  calculs  et 
dans  son  idéal,  «  Où  qu'on  m'envoie,  j'emporte  avec 
moi  les  étoiles  »,  indifférent  aux  clameurs  de  haine, 
enflammé  d'un  immuable  amour  pour  cette  humanité 
qu'il  jugeait  maintenant  basse  et  méchante,  parce  que 
leslois  la  déforment,  mais  capable  d'atteindre  à  l'apo- 
théose delà  liberté,  de  la  fraternité,  de  la  justice.  Le 
portrait  de  Llanqui  était  le  seul  ornement  de  sa 
chambre.  11  lisait  et  relisait  sans  :esse  l'admirable  livre, 


LE  CALVAIRE  27'J 

la  biographie  de  prison  et  de  flammes  qu'a  consacrée 
Gustave  Geffroy  à  la  mémoire  du  grand  révolutionnaire. 

Quelquefois,  le  savant  rentrait,  chargé  de  livres.  Le 
regard  ému  qu'il  jetait  à  sa  fille  prouvait  qu'ils  étaient 
d'accord,  qu'il  suivait  dans  son  esprit  les  progrès  de 
sa  résolution  et  l'admettait  tacitement.  Il  appartenait 
à  cette  forte  race  pour  qui  les  paroles  et  les  actes  ne 
font  qu'un.  11  se  refusait  le  droit  d'intervenir  dans  les 
résolutions  de  son  enfant,  de  contrôler  sa  haine.  Il 
avait  aimé  Audilfret  comme  un  fils,  plein  de  confiance 
dans  cette  franche  et  loyale  nature,  et  la  mort  de  son 
disciple  lui  avait  été  particulièrement  douloureuse, 
bien  qu'il  jugeât  la  vie  un  court  passage,  sans  au 
delà  que  le  vestige  intellectuel  ou  moral,  où  l'on  doit 
distribuer  en  hâte  ce  que  Ton  a  de  bon,  de  sage, 
«  son  privilège  »,  comme  il  disait. 

Il  témoignait  à  Marianne  une  bonhomie  charmante. 
Sa  haute  affabilité  émouvait  la  jeune  fille,  dont  Tima- 
ginalion  lyrique  admirait  par  ailleurs  une  existence 
conforme  à  l'idéal,  et  menée  sans  détours  vers  l'étoile, 
même  incertaine. 

—  Où  en  sont  les  affaires?...  Le  père,  que  dit-il 
depuis  samedi? 

Il  donnait  son  avis  avec  une  grande  sagesse,  ni  trop 
prudent  ni  trop  hardi,  connaissant  par  expérience  les 
embûches  sociales  et  la  témérité  de  la  lutte,  lorsque 
l'adversaire  est  un  puissant  : 


•2.S0  SÉnASTlEN  GÛLVÈS 

—  La  vérité  triomphe  toujours. 

Il  discutait  souvent  avec  ses  amis  là  justesse  de 
rct  axiome,  car  la  jeune  génération,  de  crainte  d'être 
diipfi,  méprise  les  lorrnules  sentimentales  et  ne 
croit  guère  qu'à  la  force  :  «  L'application  des  doc- 
trines de  Darwin  à  la  vie  aura  été  une  grande 
erreur.  »  Les  paroles,  dans  cette  bouche,  avaient 
une  valeur  insolite,  mûries  dans  le  silence  et  voisines 
de  Texemple. 

Quelquefois  : 

—  J'ai  besoin  de  prendre  l'air,  veux-lu  rn'accom- 
pagner?  disait  Jeanne,  car  elles  se  tutoyaient  main- 
tenant. 

Elles  sortaient  toutes  deux.  Un  livide  soleil 
illuminait  les  rues  populeuses  d'une  joie  fausse.  Elles 
marchaient  en  silence.  Une  ruelle  tout  à  coup  s'ou- 
vrait entre  deux  maisons  et  Ton  voyait  du  linge  étendu, 
de  maigres  enfants,  un  alcoolique  tâtonnant,  une  dis- 
pute. 

—  Pauvres  gens,  soupirait  la  révoltée,  qui  n'ont 
jamais  le  temps  du  rêve  î 

Parfois  un  voyou  aux  yeux  trop  noirs  complimen- 
tait rudement  ces  jolies  passantes.  Mais,  leur  dignité 
l'impressionnant,  il  n'insistait  pas;  une  déplorable 
fdle,  un  châle  roug^e  aux  épaules,  leur  lançait  un 
regard  d'envie.  Par  un  long  trajet  de  boulevards 
déserts,  elles  se  dirigeaient  vers  le  cimetière. 


i 


LE  CALVAIRE  281 

Soudain  un  bruit  d'orgue,  de  pistons,  debonimenls, 
une  odeur  de  friture  annonçaient  une  fête  foraine. 
La  somnambule  ravaudait  au  seuil  de  sa  roulotte,  en 
haut  du  petit  escalier,  un  chat  sans  couleur  sur  les 
genoux.  Le  photographe,  d'une  voix  morne,  proposait 
un  joli  groupe.  Un  lamentable  pierrot,  des  palettes 
de  bois  en  main,  près  de  la  roue  qui  tourne  et  des 
verroteries,  invitait  à  tenter  le  sort.  Le  dompteur 
roux  et  musclé,  dans  l'intervalle  des  séances,  instrui- 
sait un  ours  brun  au  poil  rare,  répondait  sans  entrain 
aux  questions  d'un  petit  bourgeois,  curieux  de  zoo- 
logie ambulante. 

—  Je  sais  où  est  l'enfant  d'Audiffrel  ;  père  m'a 
juré  de  s'en  occuper,  je  suis  tranquille,  disait  Jeanne 
Roumine,  indifférente  à  ces  spectacles.  A  toi  aussi,  ma 
chérie,  je  laisserai,  en  cas  de  malheur,  quelques 
indications... 

Elle  serrait  fortement  la  petite  maio  de  sa  jolie 
compagne,  puis,  avec  un  sourire  douloureux: 

—  Ai-je  été  assez  sottement  cruelle?  Comme  si 
tous  les  hommes  n'avaient  pas  un  passé,  ne  dissimu- 
laient pas  quelque  chose!  Dire  que  c'est  moi,  moi 
seule^  qui  l'ai  envoyé  à  la  mort,  le  pauvre  ami  ! 

Marianne  n'essayait  pas  de  la  contredire,  sachant 
l'inutilité  des  discours. 

L'hiver  fut  précoce,  cette  année-là.  Un  vent  aigre 
soufflait  sur  les  hauteurs  du  Père-Lachaise.  Les  jeunes 

24. 


282  SÉBASTIEN   GOCVÈS 

filles  gravissaient  les  pentes,  entre  les  demeures  basses 
des  morts,  les  souvenirs  révolutionnaires  et  la  sombre 
végétation.  Dans  la  brume  verte  du  crépuscule,  Paris 
fumait,  caravane  immobile,  où  désirs  et  besoins 
luttent  sur  place,  âprement,  et  son  dessin  formait 
une  immense  écriture,  un  mot  dont  le  sens  redou- 
table torture  l'imagination. 

La  tombe  d'Audiiïret  était  bien  modeste,  dans  un 
petit  coin,  fraîchement  fleurie.  La  pierre  distincte- 
ment portait  deux  initiales  entrelacées,  une  date  et 
la  place  d'une  autre  date , comme  une  menace  et  une 
promesse. 

—  Là,  je  viendrai  bientôt,  dit  Jeanne. 

Son  visage  était  calme,  et,  comme  Marianne  s'age- 
nouillait pour  une  courte  prière,  elle  sentit  d'une 
manière  aiguë  le  vide  que  laisse  la  foi  défunte  au 
cœur  des  modernes  c(  dépossédés  »,  l'angoisse  infinie 
de  l'irremplaçable. 

Comme  elles  redescendaient  : 

—  Tu  l'aimais  à  ce  point?  demanda  Marianne,  que 
la  disproportion  d'une  intelligence  aussi  fine  et  d'un 
cerveau  fruste  d'ouvrier  intriguait. 

—  J'avais  pitié,  répondit  Jeanne,   du  héros  qu'il 
eût  souhaité  d'être.  Il  y  a  l'épouse  du  vainqueur.  Je  ■ 
suis,  moi,  l'épouse  du  vaincu,  comme  je  suis  la  fille 
du  proscrit.  Jules  possédait  un  cœur  charmant,  qui 
s*i,;norait,  et  c'était  mon  orgueil  de  le  révéler  à  lui- 


LE  CALVAIRE  .  283 

même.  Ah,  les  étranges  causeriesd'amoureux  que  nous 
eûmes!  Elles  t'auraient  étonnée,  ma  mignonne.  C'est 
que  je  suis  d'une  autre  race.  Les  seules  peines  qu'il 
m'ait  causées,  je  ne  parle  pas  du  drame  final,  tenaient 
aux  arrêts  de  son  esprit,  à  ses  ignorances  butées,  à 
ce  que...  —  elle  réfléchit  un  instant,  puis,  avec  une 
douceur  grave — ...  il  ne  pouvait  monter,  très  haut, 
là-haut,  vers  les  astres  intimes... 

Au  retour  de  ces  promenades,  Marianne  trouvait 
un  billet  de  Gauduile  plein  d'amour  et  qui,  chaque 
fois,  ravivait  la  plaie  :  «  Moi,  je  me  suis  livrée,  son- 
geait-elle. Heureuse  Jeanne  qui  fit  un  don  sincère!  » 
Sous  la  lampe,  dans  sa  chambre,  la  mère  relisait  les 
lettres  de  son  fils.  Le  père,  dans  son  cabinet,  tra- 
vaillait ou  dictait  à  son  élève. 

Sentant  qu'elle  faiblissait,  Marianne  voulut  réagir. 
Les  Valère  ne  donnaient  plus  signe  de  vie.  Elle  ras- 
sembla son  courage,  allarueSaint-Honoré.  A  la  porte, 
elle  rencontra  Glorinde,  qui  sortait  pour  quelque 
course.  Songeant  à  Anatole  : 

—  Au  nom  du  ciel,  Glorinde,  ne  pai'lez  pas  de  ma 
visite.  Vous  savez  que  l'on  me  surveille. 

—  Je  Vous  le  promets,  mademoiselle. 

La  fille  paraissait  émue.  La  nature  de  «  la  petite 
Gouvès  ))  lui  plaisait.  Elle  éprouva  le  besoin  d'une 
confidence,  et,  après  un  regard  aux  alentours  : 


"ISi  SÉBASTIEN  GOUYÈS 

—  Cela  va  mal  avec  M.  Paul,  on  ne  lui  écrit  plus. 

—  Je  m'en  doutais,  murmura  Marianne. 

Son  dessein  était  double.  Servir  son  frère,  que  sa 
passion  déçue  pouvait  désespérer  et  qu'elle  se  repro- 
chait de  trop  négliger,  servir  «  la  cause  »  par  l'ap- 
point redouté  de  Yalère. 

Introduite  auprès  d'Henriette,  qu'elle  trouva  froide 
et  indifférente,  lisant  auprès  de  la  fenêti'e  dans  un 
petit  salon  rempli  de  bibelots,  elle  fut,  selon  son 
habitude,  d'une  sincérité  immédiate  : 

—  Oubliez  mes  torts,  si  j'en  eus,  mon  amie.  Aidez- 
nous  dans  cette  grave  conjoncture. 

—  Je  serai  franche  aussi,  Marianne  (la  voix  se 
radoucit  peu  à  peu);  j'oublierai  volontiers,  car  j'ai 
pour  vous  une  extrême  tendresse  que  vous  avez  fol- 
lement dédaignée.  Mais  votre  ennemi  est  le  nôtre  et 
me  tient.  Apprenez  que  jadis  j'appartins  à  ce  monstre. 
Comment,  par  quelle  méprise,  c'est  ce  qu'il  est  trop 
tard  pour  examiner.  Il  a  la  preuve.  De  plus,  il  sait  sur 
moi  des  choses  qui,  révélées,  me  perdraient.  Cet 
homme,  dont  votre  père  est  victime,  n'a  pas  son 
pareil  pour  l'intrigue  et  la  scélératesse.  Approchez- 
vous,  ma  pauvre  petite...  Là,  tout  près  de  moi, 
comme  jadis...  N'ayez  pas  peur...  je  suis...  vous 
m'avez  stylée...  on  ne  me  rebute  pas  deux  fois...  je 
sais  tout...  vous  avez...  ne  niez  pas...  ne  rougi.s3ez 
pas...  par  amour  filial...   Commentée  vieillard,  sans 


LE  CALVAIRE  285 

cela,  vous  eût-il  séduite?...  C'est  tout  ensemble 
héroïque  et  bas...  Donc,  cela  plaît  à  la  triste  Hen- 
riette, Tu  n'es  plus  vierge,  Marianne...  Cela  se  devine 
à  tes  yeux,  aux  moindres  mouvements  de  ton  corps... 
Et  ce  corps  merveilleux  porte  aujourd'hui  l'empreinte 
dont  rien  ne  le  lavera  jamais...  Tu  peux  m'em- 
brasser  mamtenanl. 

C'était  à  la  fois  doux  et  cruel,  si  doux  et  si  cruel 
que  la  jeune  ûUe  cacha  son  visage  sur  la  poitrine  de 
son  ancienne  amie,  qui,  miséricordieuse,  la  caressait 
do  ses  mains  brûlantes. 

—  Comme  tu  as  dû  souffrir,  toi  si  fièreî...  Ah, 
j'ai  vécu  la  scène,  je  pourrais  te  la  raconter.  Pauvre 
petite  proie  du  destin,  cœur  excessif  qui  veut  se 
sacrifier,  et  qui  ne  connaît  plus  que  la  détresse... 
car  à  qui  te  confier?...  Écoute...  Tu  ne  vivras  pas  dans 
la  honte.  Tu  périrais  sous  le  fardeau.  La  cuirasse  qui 
me  protège  et  que  je  me  suis  tressée  maille  à  maille, 
c'est  la  tunique  de  Nessus...  Oh,  l'illusion  sans  l'il- 
lusion, le  faux  rachat  î...  Mon  dernier  effort  fut  pour 
ton  frère,  pour  Paul.  Je  voulais  me  refaire  une  foi... 
Quelle  erreur  !...  Mais  parlons  de  toi...  Cet  élève  de 
ton  père  qui  t'aime... 

—  Coquilet... 

—  Un  nom  ridicule,  et,  sans  doute,  un  brave 
garçon;  n'importe  :  au  bord  du  gouffre,  attache-toi  à 
cette  dernière  branche.  Tu  pleures? 


286  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

Marianne  leva  sur  sa  conseillère  un  visage  brûlé 
de  larmes.  C'était  pour  elle  une  détente,  une  crise 
délicieuse.  Depuis  longtemps,  elle  n'avait  pas  connu 
une  telle  douceur,  et  elle  se  reprochait  sa  dureté  vis- 
à-vis  d'Henriette.  Gomme  si  celle-ci  la  devinait: 

—  Le  vice  t'a  fait  horreur,  chez  vous,  ce  samedi... 
Hélas!  je  suis  une  malheureuse  qui  a  fait  un  pacte 
avec  le  désir  et  mes  sentiments  les  meilleurs  sont 
tous  souillés  de  volupté.  Je  ne  sais  même  si  de  te  voir 
si  belle  et  languissante  n'est  pas  ce  qui  m'émeut 
en  ce  moment.  Donc,  efforce-toi  d'aimer  cet  amou- 
reux. Ton  âme  est  assez  fraîche  pour  un  effort  sem- 
blable. Utilise  la  pitié,  le  grand  recours  des  géné- 
reuses, utilise  ton  amour  filialj  la  circonstance,  la 
fièvre  de  la  luUe  qui  transforme  les  choses  et  les 
gens.  Lui  l'adore  et  te  pardonnera.  Avoue  ta  faute  et 
son  mobile...  Délivre-toi,  sans  scrupule,  quand  tu  te 
sentiras  assez  de  tendresse.  Et  fais-en  ton  mari.  Alors 
vous  aurez  une  existence  amère,  mais  ces  déchire- 
ments te  seront  utiles  et  tu  l'aimeras  de  souffrir  par 
toi,  de  te  faire  souffrir,  Marianne...  Je  te  parle  en 
femme  dégradée  que  la  mort  menace...  Éteins  en  toi 
l'héroïsme,  car  il  te  mènerait  au  crime.  Eteins  l'en- 
thousiasme. Sois  faible  et  soumets-toi.  C'est  notre 
destinée  de  subir.  Celles  qui  essayent  de  lui  échapper 
se  perdent  sans  rémission  ni  grandeui'. 

Maii mne  ne  pleurait  plus.  Ses  beaux  yeux  encore 


LE  CALVAIRE  287 

humides  ne  quittaient  plus  les  yeux  de  celle  qui  lui 
parlait,  dans  un  tel  abandon.  Elle  se  pencha  : 

—  Merci,  Henriette,  merci  ;  je  t'aime. 

—  Tais-toi.  Ne  tente  point  Timpulsive,  car  mon 
démon  est  toujours  prêt...  Tais-toi  et  va-t'en,  sans 
te  retourner.  J'ai  eu  une  minute  de  grâce.  Emporte 
de  moi  une  image  intacte;  malgré  ma  chaîne,  je 
vous  aiderai  de  tout  mon  pouvoir...  Tu  sentiras  ma 
lointaine  influence...  Ya! 

Brisée  de  sentiments  divers,  la  jeune  fille  se  leva, 
envoya  de  ses  doigts  légers  un  baiser  à  sa  bienfai- 
trice, puis,  sur  le  point  de  sortir,  en  une  demi-prière  : 

—  Et  Paul? 

—  C'est  fini,  répondit  vivement  Henriette.  Je  n'ai 
plus  la  force  de  me  mentir. 

Ce  même  soir,  par  la  faible  Glorinde,  Anatole  averti 
rapportait  à  son  maître  la  visite  de  Marianne.  Ce  même 
soir,  Yalère  faisait  venir  chez  lui,  en  grand  mystère, 
deux  directeurs  de  journaux  des  plus  acharnés  contre 
Gouvès,  avec  lesquels  il  s'entretenait  longuement. 


L'absence  pesait  tellement  à  Gaudulle  qu'il  finit  par 
se  décider  et  par  décider  son  amie  à  passer  avec  lui 
une  journée  entière.  Tant  de  précautions  seraient 
prises  qu'il  n'y  aurait  aucune  indiscrétion  possible. 

Maiianne  consentit.  Une  curiosité  la  poussait.  Elle 


288  SÉDASTIE.X  GOLVÈS 

avait  besoin  de  revoir  cet  homme  dont  elle  ignorait  le 
nom  Tannée  précédente  et  qui,  par  le  jouet  de  la  fata- 
lité, tenait  maintenant  le  premier  rôle  dans  sa  vie. 
Elle  avait  besoin  de  lire  clair  en  son  propre  cœur  et  il 
fallait  pour  cela  sa  présence  à  lui.  Elle  éprouvait, 
avec  une  sorte  d'angoisse,  cette  attraction  mystérieuse 
de  la  vierge  pour  l'homme  qui  le  premier  l'a  possédée, 
quel  qu'il  soit.  Elle  avait,  en  plus,  la  forme  d'imagi- 
nation la  plus  rare,  la  sensible,  de  sorte  que  les 
moindres  circonstances  de  ces  heures  révélatrices 
avaient  poussé  des  branches  dans  tout  son  être,  tel 
un  réseau  veiaeux  de  formation  soudaine.  Une  nuit,  à 
quinze  ans,  déjà  formée,  elle  se  levait  pour  prendre 
dans  la  bibliothèque  un  livre  que  son  père  avait,  après 
le  dîner,  montré  en  cachette  à  un  ami.  Elle  le  recon- 
naissait à  sa  couverture  rouge,  gaufrée.  Tremblante 
comme  une  voleuse,  elle  le  posait  sur  le  sol  et  le  feuil- 
letait rapidement.  11  renfermait  une  gravure,  une 
seule,  qu'elle  regarda  avec  une  avidité  inquiète  à  la 
lueur  vacillante  du  flambeau,  mais  qui  projetait  par 
tout  son  être  un  frisson  de  volupté  à  défaillir.  Une 
jolie  et  grasse  nymphe,  toute  nue,  subissait  l'assaut 
d'un  satyre.  On  voyait  la  force  du  demi-dieu,  la  joie 
douloureuse  de  sa  victime,  et  cela  se  passait  au  boid 
d'une  source,  sous  un  arbre  touffu.  Que  de  fois  cette 
révélation  tourmenta  les  rêves  de  la  jeune  fille!  Elle 
y  pensait  lorsqu'on  parlait  devant  elle  d'un  mariage. 


LE  CALVAIRE  -289 

d'un  enlèvemeot,  d'un  scandale  quelconque.  Elle  y 
pensait  en  marchant  à  côté  de  Pierre  Trousselin  dans 
la  campagne  languedocienne,  et,  tandis  qu'il  lui  tenait 
des  propos  d'amour,  elle  se  représentait  l'arbre  et  la 
fontaine.  Elle  y  pensait  plus  fort,  quand  il  s'enhardit 
jusqu'à  la  prendre  dans  ses  bras  au  crépuscule,  sous 
le  ciel  si  rose,  devant  la  campagne  brune  et  dorée. 
Elle  y  pensait,  enfin,  quand  Gaudulle  s'emparait  d'elle, 
lui  devenait  monstrueux  et  cher  tout  ensemble. 

Dans  une  pareille  nature,  les  empreintes  germaient 
aussitôt.  Elle  eût  pu  dénombrer  les  baisers  qu'elle 
avait  subis.  Elle  les  sentait  distincts  sur  sa  peau  et  ils 
la  gênaient  devant  ses  parents,  comme  s'ils  eussent 
été,  au  cou,  au  front,  aux  mains,  des  brûlures 
visibles.  Or,  ce  frisson  du  mauvais  livre,  elle  l'avait 
retrouvé  dans  ce  lit  étranger,  tandis  que  la  pluie 
battait  les  vitres,  et  c'était  chez  elle  une  impérieuse 
nécessité  que  de  revoir  la  cause,  le  mâle,  le  vain- 
queur. 


Elle  avait  dit  en  partant  :  «  Je  passerai  la  journée 
entière  avec  Jeanne.  »  Celle-ci  était  prévenue  qu'elle 
servait  d'alibi,  sans  d'ailleurs  soupçonner  la  vé- 
rité. 

M""  Gouvès  avait  renoncé  à  faire  des  observations 
inutiles;  mais  le  père,  qui  travaillait  ayec  son  élève, 

â5 


290  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

eut  un  mouvement  de  mauvaise  humeur.  Il  lui  arri- 
vait ainsi  d'oublier  l'âge  de  sa  «  grande  »  et  de  la  trai- 
ter en  enfant. 

—  En  vérité,  fillette,  on  ne  te  voit  plus.  Tu  choisis 
mal  le  temps  de  tes  promenades.  La  maison  n'est  pas 
si  gaie. 

Elle  rit  gentiment  : 

—  C'est  une  exception,  vieux  père.  Ne  fais  pas 
celte  vilaine  figure,  M.  Coquilet  va  me  croire  une 
Benoîton. 

A  peine  avait-elle  fermé  la  porte  que  Gouvès, 
selon  son  habitude  : 

—  Est-elle  jolie  I  la  petite  masque,  avec  son  regard 
de  flamme  et  sa  taille  si  souple...  C'est  une  exception ^ 
vieux,  père...  Ah,  mon  cher  Jérôme,  comme  je  serais 
heureux  si  elle  se  décidait... 

L'élève  soupira  : 

—  Ilélas,  palron,  je  ne  suis  pas  riche,  je  ne  suis 
pas  beau...  et  je  ne... 

Sébastien  l'interrompit  : 

—  Comment,  pas  beau!  Peste,  vous  êtes  difiicile  f 
Vous  avez,  mon  ami,  un  profil  de  César  —  il  arti- 
cula Vr  rudement,  à  la  provençale  —  et,  quant  à  la 
fortune,  —  il  frappa  sur  son  manuscrit  —  elle  est  la 
dedans  en  pépites. 

Coquilet,  habitué  à  cette  confusion,  ne  s'étonna 
point,  mais  répliqua  avec  douceur  : 


LE  CALVAir.E  291 

—  Non  la  fortune,  patron  :  la  gloire.  Ce  n'est  pas  la 
même  chose. 

Le  rude  visage  tanné  de  Gouvès  s'assombrit  : 

—  Tu  as  raison.  —  Tanlôl  il  disait  tu,  tantôt  vous, 
selon  les  hasards  de  son  humeur  ou  son  besoin 
d'expansion.  —  Même  si  je  réussis  à  confondre  les 
canailles,  je  serai  pauvre  comme  devant...  Bah,  vous 
travaillerez.  L'enfant  tient  de  ma  race,  elle  est  labo- 
rieuse. Sais-tu  mon  rêve,  camarade?  Un  joli  petit  mas, 
moitié  castel,  moitié  domaine  rustique,  dans  la  cam- 
pagne d*Arles,  sur  cette  route  jaune  de  Monlmajouroii 
défdèrent  les  Sarrasins,  où  la  poussière  est  faite  d'os- 
sements. Moi,  je  me  repose,  ma  femme  fait  de  la  mu- 
sique. Toi,  tu  exerces  ton  métier,  sans  te  fatiguer, 
avec  une  voilure  attelée  d'un  camarguais,  une  belle  et 
bonne  clientèle  de  voisinage  et  un  petit  laboratoire, 
si  ton  cerveau  te  brûle  et  si  le  mien  flambolte  encore. . . 
Tu  es  mon  second  fds  bien-aimé...  Et  de  jolis  enfants 
me  sautent  sur  les  genoux,  malgré  les  rhumatismes, 
me  demandent  de  conter  des  histoires.  Hein,  ce  sera 
gentil  ! 

Le  «  profil  de  César  »  était  accoutumé  à  ces  mirages 
qui  ne  faisaient  qu'exaspérer  sa  peine.  Il  cherchait 
une  réponse  convenable,  quand  la  }iorle  s'ouvrit  len- 
tement. 

C'était  le  père  Ensade  :  il  avait  un  air  grave  qui,  par 
son  accoutrement,  devenait  comique,  car  la  mèche 


292  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

de  son  bonnet  de  coton  dansait  encore  sur  sa  tête. 

—  Voilà  ce  que  j'ai  trouvé  dans  le  corridor. 
Gouvès  prit,  avec  un  tressaillement,  le  papier  que 

lui  tendait  son  beau-père.  Il  devinait  quelque   dés- 
agréable surprise.  Dès  qu'il  Feut  parcouru  : 

—  Bon  Dieu!  fit-iî.  —  Et  il  leva  le  poing  et  sa  physio- 
nomie devint  terrible.  Puis,  se  ravisant,  avec  un  sourire 
forcé,  tel  qu'une  horrible  grimace,  il  mit  la  feuille 
blanche  dans  sa  poche  et  s'écria  d'une  voix  fausse- 
ment allègre  :  —  Encore  quelque  réclamation  de  four- 
nisseur... Il  n'en  manque  pas  ici,  de  ces  pestoioiars  ! 

La  lettre,  de  l'écriture  de  Marianne,  était  brève  : 
Impossible  aujourd'hui.  Trop  dangereux,  .hitre  ren- 
dez-vous bientôt.  Tendrement.  M. 

Coquilet,  flairant  un  mystère,  devint  soucieux. 
Quant  au  sourd,  il  restait  là  debout,  sa  haute  taille 
voûtée,  solennel  et  burlesque,  espérant  du  grabuge, 
car  il  avait  cette  étrange  perversité  des  vieillards  qui 
les  pousse,  ainsi  que  les  enfants,  à  prononcer  les 
paroles  dangereuses,  à  révéler  les  secrets  compromet- 
tants, à  attiser  les  discussions  et  les  rancunes. 

—  Laissez- nous  travailler,  grand-père,  hurla 
Gouvès,  qui  le  connaissait... 

—  Est-ce  que,  murmura-t-il,  déconfit,  ce  n'était 
pas  de...? 

—  A  tout  à  l'heure,  à  tout  à  l'heure  ! 

Et  le  savant,  sans  le  laisser  achever,  reprit  la  dictée 


LE  CALVAIRE  293 

interrompue.  Mais,  comme  le  vieillard  allait  quitler 
la  pièce,  quelque  chose  de  sombre  tomba  sur  le  sol, 
avec  un  bruit  sec,  de  la  poche  de  sa  robe  de  chambre 
et  se  cassa  en  plusieurs  morceaux. 

—  Quoi  encore?  gronda  Gouvès,  extraordinaire- 
ment  pâle, 

Coquilet  ramassa  l'objet  et  répondit  en  riant  : 

—  Une  tablette  de  chocolat! 

Le  glouton  s'approvisionnait  ainsi  de  gourmandises 
qu'il  dérobait  dans  le  buffet,  au  grand  désespoir  de 
Moumelte. 

Gouvès  travailla  mal  ce  matin-là.  Une  douleur  aiguë 
lui  serrait  le  cœur  ;  il  songeait  aux  pressentiments 
d'Ourlac  et  de  sa  femme,  se  reprochait,  dans  ce  Paris 
de  malheur,  de  n'avoir  pas  assez  surveillé  sa  grande 
chérie. 


Après  plusieurs  détours,  destinés  à  tromper  les  sui- 
veurs, Marianne,  au  coin  de  la  rue  Tronchet  et  de  la 
rue  de  Castellane,  monta  dans  un  landau  aux  stores 
baissés  qui  l'attendait  là  depuis  quelques  minutes. 

Aussitôt,  deux  bras  la  saisirent.  UUe  fut  pressée 
contre  une  large  poitrine,  tandis  qu'une  bouche  cher- 
chait sa  bouche  et,  dans  le  baiser,  murmurait  : 

—  Mignonne,  mon  adorée!  Enhn.r.  Que  c'était 
long  !  Que  je  t'aime  ! 


â9-i  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

On  la  serrait  à  l'étouffer.  Elle  ne  répondait  rien, 
reprise  par  sa  fièvre  au  point  où  elle  l'avait  laissée 
l'autre  soir,  sans  pouvoir  annuler  ni  sa  volupté  ni  son 
remords.  Elle  entendait  des  mots  d'amour,  une  his- 
toire passionnée  où  se  mêlaient  le  nom  de  son  père, 
le  sien,  celui  d'un  éditeur,  et  des  promesses,  et  des 
rêves  d'avenir  : 

—  Tu  seras  ma  femme  devant  tous...  Fiassure-toi. 
Je  mourrai  vite. 

—  Méchant  î... 

Ce  fut  sa  première  parole  et  sincère,  car  là, 
dans  cette  demi-obscurité,  et  pouvant  se  duper  sur 
l'âge,  elle  avait  pour  son  maître  un  sentiment  très 
doux.  Ces  m.ains  sur  elle  ne  la  révoltaient  point.  Cette 
haleine  parfumée  plaisait  à  ses  lèvres,  car  Gaudulle 
prenait  un  extrême  souci  de  lui-même. 

La  voiture  roula  longtemps,  longtemps,  tantôt  sur 
des  pavés,  tantôt  sur  la  route  élastique  ;  il  ne  se  las- 
sait pas  de  la  caresser,  de  la  flatter,  perdu  de  ten- 
dresse, lui  le  débauché,  au  point  qu'il  ne  se  rappelait 
pas,  même  dans  sa  jeunesse,  une  griserie  semblable. 
A  elle  revint  l'image  de  la  nymphe,  ardente  et  pré- 
cise, en  même  temps  que  le  souvenir  de  la  cachette 
qu'elle  faisait,  petiie,  entre  les  jambes  de  son  père, 
pour  mieux  écouter  les  histoires.  Gouvès  alors  imagi- 
nait qu'on  était  en  voiture,  de  nuit,  pendant  l'orage  : 
Le  petit  cheval  va  vite.  F  lac,  c'est  la  boue  I...  Broum, 


LE  CALVAIRE  295 

c'est  la  tempête...  Cra,  cra,  un  éclair.  Comme  on  a 
peur! 

Elle  se  bloUissait  contre  son  amant,  malheureuse 
de  s'être  livrée,  heureuse  d'être  pour  l'instant  déli- 
vrée des  craintes,  des  angoisses,  des  scrupules.' 

Quand  le  charme  cessa,  ils  causèrent  raisonnable- 
ment de  leur  péril,  de  l'autre  péril,  de  Mercier, 
de  Guilon  qu'avait  acheté  Gaudulle,  d'Henriette 
Val  ère. 

—  Méfie-toi  d'elle.  Je  suis  affreusement  jaloux. 
Sur  ce  mot,  Marianne,  songeant  à  Coquilet  : 

—  Et  si  je  me  mariais  un  jour  î 

Il  oublia  sa  récente  promesse  et  soupira  profondé- 
ment, comme  s'il  acceptait  cette  hypothèse.  La  jeune 
fille  en  fut  froissée.  Extrême  en  toutes  ses  manifesta- 
tions, elle  eut  envie  de  faire  arrêter  la  voiture,  là,  en 
pleine  banlieue,  de  le  quitter  et  de  rentrer  à  pied. 
Tout  à  coup,  sans  raison  apparente,  il  lui  parla 
d'Edouard  Davidson. 

—  C'est  une  de  mes  relations...  Un  drôle  de 
corps...  richissime...  divorcé  deux  fois...  je  le  crois 
honnête...  Il  t'a  rencontrée  dans  le  monde  et  il 
t'admire...  oh  mais...  à  la  folie... 

Elle  devint  rêveuse.  Ils  passèrent  une  singulière^ 
journée,  prisonniers  de  la  voiture,  avec  la  seule  halte 
du  repas,  dans  une  auberge  perdue;  la  petite  chambre, 
mal  chauffée  par  une  cheminée  qui  fumait,  possédait 


296  SÉBASTIE.N  GOUVÈS 

une  table  à  deux  couverts,  deux  fauteuils  et  un  lit. 
Sur  celui-ci,  un  immense  édredon.  Par  la  fenêtre,  on 
voyait  des  plaines  jaunes,  humides,  une  longue  avenue 
de  peupliers,  le  ruban  bleu  de  la  rivière. 

La  grosse  bonne,  à  l'air  madré,  sur  l'ordre  de 
Gaudulle,  apporta  en  une  fois  tous  les  plats,  une 
matelote  fumante,  du  saucisson  et  un  Difteck  entouré 
de  pommes  dorées  qu'elle  cala  sur  un  vieux  réchaud, 
vestige  d'un  château  des  environs. 

Marianne  regardait  son  amant,  et  son  amant  la 
regardait;  elle,  mélancolique,  les  yeux  noirs  embués, 
ses  beaux  cheveux  de  reflets  plus  vifs  sous  le  jour 
terne,  son  petit  nez  subtilement  mobile  de  la  pointe, 
la  bouche  aux  lèvres  moelleuses.  La  chair  du  cou, 
des  poiîinets  et  des  joues  mêlait  une  blancheur 
mate  à  des  parties  glissantes,  et  tout  le  corps  était 
ainsi,  satiné,  duveteux  par  endroits,  vêtement  chan- 
geant d'une  âme  diverse,  gardeuse  d'impressions 
légères,  oublieuse  de  sentiments  forts,  selon  que  se 
jouait  la  lumière  de  conscience,  fanal  promené  par  le 
démon  intime.  Lui,  rajeuni  de  dix  ans,  d'une  cer- 
taine beauté  ironique  et  froide,  s'efforçait  d'être  gai, 
alerte,  de  bannir  le  souci,  le  perpétuel  scrupule  de  sa 
compagne. 

Assis  en  face  d'elle,  il  tenait  entre  les  siennes  ses 
longues  jambes  de  déesse.  La  table  élant  étroite,  il  se 
levait  souvent,  lui  embrassait  le  front  sur  cette  lisière 


LE  CALVAIRE  297 

pâle  OÙ  les  doux  cheveux  commencent,  d'une  ligne 
adoiablement  nette. 

—  Allons,  tu  as  bon  appétit.  Le  ciel  s'éclaircit, 
Marianne  capricieuse, .. 

—  Ne  dis  pas  cela.  On  se  porte  malheur. 

—  0  superstition  !  Et  dans  quel  monde  tu  me  lais 
vivre  !  Ce  brave  Goquilet  connaissait  l'assassin.  Son 
ami  intime  est  un  anarchiste  de  la  plus  belle  race... 
Quand  je  pense  que  c'est  Gaudulle  de  Lauminois, 
président  de  cour,  qui,  obéissant  à  sa  petite  fée, 
fit  libérer  Jules  Audiffret,  «  sujet  dangereux  j, 
disaient  les  notes  de  police...  Et,  pour  une  fois,  elles 
ne  se  trompaient  pas.  Degraize  doit  me  garder  ran- 
cune. 

—  C'est  une  canaille,  Degraize  !  déclara-t-elle  en 
choisissant  une  pomme  soufflée  du  bout  de  ses  doigts 
minces. 

Le  magistrat  aimait  la  voir  froncer  ses  soyeux 
sourcils,  quand  elle  rapportait  des  lambeaux  de  con- 
versation révolutionnaire  :  «  Cher  petit  orateur  !...  t 
Et  il  éteignait  l'éloquence  sur  les  lèvres  rouges. 

—  Ce  Roumine  paraît  intéressant.  Il  faisait  bonne 
hgure  l'autre  jour,  dans  mon  cabinet,  lors  de  l'am- 
bassade reconnaissante. 

Elle  vanta  le  père  de  son  amie,  s'exalta,  cita  des 
traits  héroïques  dont  Jeanne  renlretênail  souvent. 
Soudain  Gaudulle  devint  sérieux  : 


298  SÉBASTIEN  GOLVÊS 

—  La  vraie  héroïne,  c'est  toi,  toi  qui  t'es  immolée 
à  un  vieillard. 

Il  éprouvait  une  joie  cruelle  à  s'humilier  ainsi. 

—  Pourquoi  me  gâtes-tu  la  joie  «le  cette  journée? 
Réponse  émouvante  et  simple,  accompagnée  d'un 
regard  tendre. 

—  C'est  vrai,  pardon,  mignonne. 

Il  se  leva,  la  prit  dans  ses  bras.  Le  lit  était  tout 
proche  : 

• — Veux-tu,  veux-tu? 

Il  l'implorait  maintenant,  à  genoux  devant  elle 
assise  sur  l'édredon  tassé,  il  lui  embrassait  les 
pieds.  De  nouveau  le  vertige  envahit  Marianne. 
Était-elle  donc  damnée,  que  le  contact  de  cfet  homme 
expert  l'affolait  ainsi  ? 

Elle  s'était  déshabillée  complètement.  Les  draps 
rugueux  fleuraient  l'herbe.  La  nuit  venant  vite,  les 
lueurs  rougeâtres  du  foyer  dansaient  -sur  le  plafond 
bas.  Anéanti  de  tendresse  et  de  reconnaissance,  il  la 
tenait  frémissante  contre  lui,  lui  contait  tout  bas  son 
existence,  dans  un  grand  besoin  d'aveu,  pour  que  les 
cœurs  adhèrent  comme  les  corps. 

—  Je  suis  puissant,  riche  ;  je  suis  seul.  J'ai  eu  bien 
des  aventures,  certes;  mais  jamais,  jamais,  je  n'ai 
aimé  comme  je  t'aime.  Je  redoutais  la  mort,  car  la 
vie  m'a  donné  ce  qu'elle  a  de  bon,   de  savoureux; 


LE  CALVAinE  -209 

maintenant,  c'estétrange,  je  souhaite  la  mort.. .  ainsi.. . 
contre  ta  chaii ,  dans  le  reflet  d'un  foyer  rouge... 
Elle  lui  parla  d'Henriette  Valère,  qui,  elle  aussi, 
mêlait  des  pensées  funèbres  à  la  débauche.  Quand  il 
ïipprit  sa  tentative,  une  jalousie  atroce  l'attaqua, 
d'Ile  de  possession,  qui  saisit  et  brûle  dans  le  contact 
même,  exacerbe  la  volupté  jusqu'au  cri.  Impression- 
nable, communicative,  Marianne,  à  son  tour,  s'en- 
liévra  tellement  qu'elle  se  donnait  sans  réserve.  La 
nymphe  appartint  au  satyre,  et  elle  souhaitait  qu'on 
allât  plus  loin,  plus  avant  dans  la  douleur;  elle  lui 
])arla  de  Pierre  Trousselin.  Il  tremblait,  pleurait,  la 
l'ioyait  de  baisers,  La  sueur  couvrait  leurs  membres 
j  is.  Leurs  visages,  éclairés  par  le  reflet  du  feu,  se 
I  niuractaient  d'ant'oisse  et  de  désir. 


—  Marianne,  mon  enfant,  j'ai  à  te  parler. 

Le  ton  de  Gouvès  était  grave.  Elle  pressentit  un  mal- 
heur. Lorsqu'ils  furent  dans  le  cabinet  de  travail,  la 
porte  close,  il  tira  de  sa  poche  un  papier  qu'elle  ne 
reconnut  pas  tout  d'abord. 

—  Qu'est-ce  que  cela  veut  dire?  Réponds-moi  fran- 
chement. 

Malgré  la  fatigue  et  la  surprise,  Tinspiralion  libé^ 
ratrice  lui  vint  nette  et  soudaine,  dès  qu'elle  se  fut 
assurée  des  ternies  vagues  de  la  lettre. 


300  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

—  C'est  vieux,  cela,  père...  du  temps  de  Trous- 
sclin... 

Puis,  voulant  être  indiguée  : 

—  Quoi,  vous  me  soupçonniez  déjà! 

—  Assieds-loi,  petite. 

Depuis  longtemps  il  ne  lui  avait  parlé  de  tout  près, 
d'un  air  grave  et  tendre  cà  la  fois,  et  ses  moindres 
paroles  pénétraient  au  fond  du  cœur  de  Marianne, 
y  demeuraient  vivantes  avec  l'intonation  et  le  geste. 

—  Tu  vois  dans  quelles  misères  je  me  débats.  J'ai 
fait  une  folie  en  quittant  Montpellier...  Ta  mère  avait 
raison.  Les  femmes  ont  un  instinct.  Ah,  mon  Dieu  ! 

Elle  eut  envie  de  pleurer  pour  n'avoir  pas  remarqué 
son  changement  d'expression,  les  rides  nouvelles  au 
coin  des  yeux. 

—  J'aime,  certes,  ta  mère  et  ton  frère,  j'ai  aimé 
la  science  ;  mais,  tu  le  sais,  c'est  toi,  ma  grande  chérie, 
que  j'aime  au  delà  de  tout,  que  je  voudrais  heureuse 
€tsage... 

...  Il  réfléchit  un  instant,  si  noble,  de  regard  si  pé- 
nétrant, qu'elle  en  devint  bouleversée,  et  elle  n'eut 
plus  qu'une  idée  :  «  Résiste,  n'avoue  pas...  Tu  le  tue- 
rais. »  Car  le  désir  de  la  confession  immédiate  et  com- 
plète lui  remuait  l'âme  avec  l'amour  plus  ardent  que 
jainais  pour  son  père. 

—  Sage...  Il  y  a  tout  dans  ce  mot  si  simple...  Ma 
fnère  l'employait,  ta  grand  que  tu  n'as  guère  connue. 


LE  CALVAIBE  301 

mais  de  qui  je  liens  mes  quelques  qualités  elle  sens  des 
cliosijs  honnêtes  et  droites.  J'habite  en  loi,  ma  mi- 
gnonne, moins  que  quand  lu  tenais  ma  main,  répé- 
tant -.Prenez  garde  aux  petites  pierres,  papa,  assez 
néanmoins  pour  deviner  le  trouble  qui  l'agite 
depuis  quelques  semaines  et  ses  raisons  secrètes... 

Comme  il  vil  deux  larmes  suspendues  k  ses  longs 
cils,  il  lui  prit  la  tête  dans  ses  paumes  robustes  et  la 
baisa  au  front,  à  la  place  que  préférait  Gaudulle, 
puis  coniinua  ; 

—  Tu  m'aimes  trop.  Pour  me  venir  en  aide,  tu 
serais  capable  de...  Je  chasse  des  idées  qui  me  ren- 
draient fou.  Ta  mèie  pourra  te  raconter  nos  longues 
conversations  le  soir.  C'est  une  femme  excellente.  Tu 
as  grand  toit  de  ne  pas  récouter  davantage.  C'est  un 
peu  de  ma  faute...  Donc,  j*ai  remarqué  que  ce  magis- 
tral l'admire  et  te  courtise...  Et  tu  le  laisses  faire, 
parce  qu'il  est  puissant  et  mon  unique  prolecteur 
contre  les  gredins  qui  veulenl  me  perdre.  Eh  bien, 
écoule  ceci. 

11  se  dressa,  et,  solennellement  : 

—  J'aimerais  mieux,  et  lu  sais  si  je  liens  à  ma  dé- 
couverte, j'aimerais  mieux  jeter  au  feu  mon  mémoire 
cl  sacrifier  ma  juste  vengeance  que  de  la  devoir, 
non  certes  à  une  faute,  lu  es  trop  fière  et  de  trop 
bonne  race,  mais  à  une  défaillance  de  ma  fille;  mon 
véiilable  orgueil,  c'est  toi,  loi  seule. 

20 


302  SÉBASTIEN  GOUVES 

Il  y  eut  UQ  silence.  Marianne  se  contraignait  pour 
ne  pas  s'attendrir. 

—  Ce  papier  apeu  d'importance.  Tu  me  l'expliques 
et  je  te  crois,  ce  serait  trop  affreux  de  te  supposer 
fourbe  et  indigne.  Mais  tu  vas  me  jurer  que  tu  n'as 
à  te  reprocher  rien,  rien  de  contraire  à  Tiionneur... 

Elle  rassembla  tout  son  courage,  et,  d'une  voix 
assurée,  pleine  de  dégoût  pour  elle-même  : 

—  Je  le  jure... 

—  C'est  bien. 

11  l'embrassa  violemment,  rassuré  parce  mensonge, 
dont  il  la  croyait  incapable.  Puis,  pour  la  distraire,  il 
renti'etint  de  Paul,  de  sa  colère,  de  ses  craintes,  de  son 
avenir. 

—  Cette  Henriette  Valère  lui  a  tourné  la  tête.  Je 
sais  heureux  que  tu  ne  la  fréquentes  plus,  quoique 
Jeanne  Roumine  !...  Enfin,  celle-ci,  c'est  une  exaltée 
comme  son  père.  Pour  ce  qui  est  de  Paul,  malgré  les 
affirmations  d'Ourlac,  qui  flatte  ta  mère,  je  ne  le  vois 
pas  encore  à  l'Institut.  Dès  qu'il  sera  libre,  Zebio  va 
lui  procurer  du  travail,  des  copies,  des  portraits  d3 
bourgeois.  Encore  faudra-t-il  de  l'assiduité.  Etcegas- 
là  n'a  que  du  sirop  dans  les  veines.  Que  n'es-tu  le 
fils,  maladroite  ! 

Depuis  quelques  instants,  il  cherchait  un  biais,  pour 
arriver  à  la  chose  importante  ;  mais,  renonçant  à  l'ar- 
lifice  : 


LE  CALVAIHE  303 

— •  Fillette,  lu  devrais  épouser  Coqiiilet.  Nous  tra- 
vaillons ensemble,  et,  chaque  jour,  je  lui  découvre 
une  qualité  nouvelle.  Il  t'adore.  Il  tremble  quand  tu 
entres.  Il  réussira.  Ce  serait  le  bonheur...  Et  quelle 
joie  pour  ton  vieux  pèreî... 
Elle  n'eut  pas  de  révolte. 

—  Je  verrai.  Je  réfléchirai...  Il  m'est  devenu 
extrêmement  sympathique.  Je  veiLcVaimer  et...  il  est 
fort  possible  que  je  réussisse... 

Quand  Jérôme  Goquilet,  le  lendemain  matin,  apprit 
de  la  bouche  de  son  maître  l'heureuse  nouvelle,  il  se 
sentit  envahi  par  une  telle  joie  qu'il  redouta  un  coup 
de  sang.  Toute  Ténergie  refrénée  de  son  ardente  na- 
ture lui  apparut;  il  ferait,  lui  aussi,  des  découvertes. 
Il  gagnerait  beaucoup  d'argent,  serait  illustre,  achè- 
terait à  sa  bien-aimée  des  bijoux  magnifiques,  un 
hôtel,  des  voitures,  des  robes,  des  chapeaux...  Bijoux, 
robes  et  chapeaux,  c'était,  d'après  sa  courte  expérience, 
avec  cela  qu'on  éblouit  les  femmes.  Quand,  en  compa- 
gnie de  Robert  et  de  son  amie,  ils  se  promenaient  le 
long  des  boulevards  et  rue  de  la  Paix,  l'émerveillement 
de  la  candide  Louiselte  aux  devantures  lui  révélait 
le  co}ur  de  la  Parisienne. 

—  Sont-elles  heureuses,  celles  qui  portent  tout  ça  ! 

Dans  l'instant  même  une  dame  sortait  d'un  maga- 
sin. Grande,  vêtue  avec  un  luxe  discret,  elle  semblait 
l'âme  de  ces  belles  choses,  leur  vie  manifeste.  Dans  la 


30i  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

voiture  armoriée,  dont  un  valet  stylé  tenait  ouverte  la 
portière  basse,  elle  entrait,  bijou  dans  l'écrin,  et  le 
petit  talon  de  sa  bottine  semblait  son  seul  point  de  con- 
tact avec  rhumble  univers,  ce  qui  la  rattachait  k  la 
planète. 

—  Maître,  je  sens  bien  que  ce  matin  je  ne  pourrai 
rien  faire.  Donnez-moi  le  travail,  que  je  l'emporte  à  la 
maison. 

—  Ne  te  monte  pas  la  tête,  animal.  Ce  uest 
pas  encore  décidé.    Ah,    je  me  repens    de   t'avoir 

dit... 

—  Oh,  non.  non  —  le  brave  garçon  lui  baisait  les 
mains,  —  ne  vous  repentez  pas.  C'est  si  bon,  un  peu 
de  joie,  si  rare  !  En  admettant  même  que  ça  ne  se  réa- 
lise jamais,  j'en  aurai  eu  rillusion,..  Votre  fils!  Ima- 
ginez cela!...  Chez  vous,  dans  votre  maison...  Mais 
comment  oserai-je  sortir  avec  elle...  si  élégante... 
une  reine  ? 

—  Sois  élégant,  toi  aussi.  Elle  sera  sensible  à  la 
métamorphose.  Achète  des  souliers,  une  redingote, 
que  sais-je? 

Gouvès  ouvrit  son  tiroir,  prit  dans  une  petite  boîte 
un  billet  bleu  et,  saisissant  les  doigts  de  son  élève,  le 
mit  dedans  avec  autorité. 

—  Oh,  oh,  que  faites-vous? 

—  Je  t'ordonne...  Tu  me  dois  obéissance.  Je  suis 
un  peu  ton  père  déjà...   T'imagines-tu  que  je  t'em- 


LE  CALVAIIŒ  305 

ploierais  à  l'œil...  Ça,  petit,  c'est  pour  la  toilette,  le 
dandysme. 

L'émotion  de  Coquilet  se  traduisit  par  une  horrible 
grimace,  qui  se  perdit  dans  sa  barbe  noire. 

Le  Paris  que  vit  le  jeune  homme  ce  matin-là  fut 
une  ville  particulière.  Le  ciel  était  terne,  mais  le  peu 
de  soleil  rouge  que  cachait  une  buée  compacte  lui 
parut  aveuglant.  Les  maisons  riaient  du  haut  en  bas 
de  la  rue  Soutflot.  Les  réverbères  riaient.  Les  oens 
riaient  au  seuil  de  leur  boutique.  Il  demanda  du  feu 
à  un  petit  vieillard  avec  une  tendre  politesse.  Il  donna 
quarante  sous  à  un  ignoble  mendiant  professionnel 
qui  traînait  son  moignon  sur  l'asphalte.  Les  arbres  du 
Luxembourg  embaumé  riaient  de  toutes  leurs 
branches,  et  la  façade  du  Sénat  semblait  telle  qu'un 
géant  hilare. 

Dans  son  appartement  de  la  rue  Monsieur-le- 
Prince,  qui  lui  offrit  une  douceur  charmante,  un 
aspect  de  bien-ê(re  et  de  confort,  il  trouva  justement 
une  lettre  de  Robert,  venu  de  Chartres  pour  deux 
jours,  et  lui  fixant  un  rendez-vous  immédiat.  Une 
autre  lettre,  d'une  longue  écriture  d'étranger,  était  ainsi 
conçue  :  a  Je  sais,  monsieur,  que  vous  êtes  le  secré- 
taire du  docteur  Gouvès.  Mon  journal,  le  Humbug, 
est  à  votre  disposition  pour  toutes  les  communications 
que  vous  voudrez  bien  nous  faire  quant  à  la  grave 
discussion  qui  occupe  le  monde  savant.  Comptez  sur 


306  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

notre  discrétion  absolue.  Edouard  Davidson.  Hôtel 
Bristol.  Post-scriptum.  Ces  communications,  tenues 
secrètes,  vous  seront  payées  à  raison  de  cinq  louis 
chacune,  quelle  que  soit  leur  longueur  matérielle. 
J'ajoute  que  nous  avons,  depuis  quelques  semaines, 
une  nouvelle  rubrique  de  médecine.  Si  vous  en 
désirez  la  rédaction,  c'est  chose  faite.  Appointe- 
ments, cinq  cents  francs  mensuels  et  l'usage  d'une  de 
nos  voitures.   Un  reporter  zélé  à  votre  disposition.  » 

—  Q.j'est-ce  que  ceci?  s'écria  gaiement  Jérôme. 
Décidément,  le  ciel  me  veut  du  bien!  Certes,  j'irai 
vous  voir,  cher  Edouard  Davidson. 

11  criait  si  haut,  la  porte  ouverte,  que  sa  voisine, 
une  longue  et  maigre  et  brune  fille  de  brasserie,  du 
nom  d'Emma,  qui  l'admirait  en  vain,  car  il  était 
chaste,  lui  dit  en  passant,  sa  boîte  au  lait  à  la  main-: 

—  Tous  avez-t-y  gagné  aux  courses,  mon  voisin, 
que  vous  causez  tout  seul  ainsi  ? 

Il  la  fit  entrer,  lui  baisa  les  mains  et  lui  donna  cent 
sous.  Elle  le  crut  complètement  toqué. 

Il  trouva  son  ami  Robert  grave,  vêtu  de  noir 
comme  pour  un  enterrement,  assis  devant  une  tasse 
de  chocolat  : 

—  C'est  toi,  Jérôme.  J'ai  des  choses  très  impor- 
tantes à  te  dire.  Mais  tu  as  l'air  bien  content... 

—  Je  te  raconterai.  Commence. 


LE  CALVAIRE  307 

—  Lupit  est  fou.  Oq  s'y  attendait.  La  folie  est 
déclarée  et  deviendrait  dangereuse.  Avan  le  fait 
entrer  dans  une  maison  de  santé  à  Yincennes.  Je 
prends  avec  moi  Louise tle,  son  frère  et  sa  sœur.  Je 
les  emmène  à  Chartres,  où  j'ai  déniché  un  petit  loge- 
ment pas  cher. 

—  Ah!  c'est  bougrement  hien,  ce  que  tu  fais  h'i, 
mon  frérot! 

Coquilet,  très  ému,  serra  vigoureusement  les  mains 
du  révoilé. 

—  Louisette  est  une  brave  fille.  Quoique  modèle, 
elle  n'a  été  qu'à  moi.  Elle  m'aime  et  je  l'aime... 
oui.,,  somme  toute,  je  l'aime.  Avan  m'a  montré  mon 
devoir.  Naturellement  la  cause  y  perdra.  Je  ne  l'aban- 
donne point,  mais,  pour  faire  manger  les  mioches, 
je  suis  forcé  de  pactiser  avec  la  bourgeoisie... 

Coquilet  réprima  un  sourire.  Ces  formes  solen- 
nelles l'amusaient. 

—  Et  puis,  continua  Robert,  depuis  la  mort  d'Au- 
diffret,  je  me  sens  capable  de  quelque  bèlise.  Je  vou- 
lais tuer  un  policier,  un  juge,  n'importe  qui.  Pendant 
plusieurs  jours,  j\ai  eu  la  caboche  à  l'envers.  L'aflaire 
de  Lupit  m'a  guéri. 

—  Bravo,  je  te  félicite... 

—  Enfin,  ça  n'est  pas  touL  II  faut  que  tu  saches, 
maintenant  que  c'est  mort,  que  j'ai  été  amoureux,  oh 
mais  amoureux,  à  en  claquer,  de  M'*"  Marianne, 


308  SÉriASTIEN  GOL  VÈS 

—  Elle  est  presque  ma  fiancée,  dit  Coquilet, 
impatient  d'annoncer  la  nouvelle. 

—  Je  m'en  doutais.  Je  te  savais  très  emballé  aussi. 
Et,  comme  tu  m'avais  fait  faire  sa  connaissance,  tu  te 
rappelles,  au  restaurant  du  Luxembourg,  j'avais  des 
remords,  de  rudes  ruades. 

—  Pauvre  1  fit  Jérôme,  attendri. 

—  Le  samedi  soir,  chez  le  père  Gouvès,  où  je  n'al- 
lais, tu  comprends,  qu'à  cause  d'elle,  je  me  faisais  une 
bile  de  chien,  quand  elle  parlait  aux  autres  sans  s'oc- 
cuper de  moi.  Et  puis,  vous  jabotiez  de  choses  diffi- 
ciles, de  gens  et  de  livres  que  j'ignore,  et  ça  m'étouf- 
fait.  J'aurais  voulu  avoir  du  bagout,  comme  Roumine, 
de  la  science  comme  toi,  de  l'art  comme  le  petit  Ber- 
thet,  enfin  n'importe  quoi  qui  lui  fît  tourner  vers  moi 
ses  beaux  yeux,  qui  la  fît  songer  à  moi  la  porte  fermée. 

Il  soupira  profondément,  sortit  de  sa  poche  un 
ruban  bleu... 

—  Un  jour,  elle  a  laissé  ra  sur  la  tab'e.  Je  l'ai  pris. 
Je  te  le  rends.  A  cette  heure,  je  n'en  ai  plus  besoin. 
Ah,  c'est  une  triste  affaire  que  d'être  un  gosse  aban- 
donné, à  qui  un  cocher  a  appris  à  lire  dans  le  journal, 
un  sculpteur  à  travailler  la  terre  ;  je  sens  que  j'avais 
là  (il  frappa  son  front  osseux  et  ses  yeux  verts  bril- 
laient —  une  légère  roseur  montait  à  ses  joues 
blêmes),  que  j'avais  là  de  quoi  faire,  si  on  m'avait 
éduqué  comme  les  autres.  Mais  Âvan  est  venu  trop 


l.E  CALVAIRE  309 

tard,  lu  es  venu  trop   tard.    Audiffret  aussi.  Ça  se 
durcit,  la  cervelle  humaine.  Les  choses  n'entrent  phis 
dedans  qu'avec  peine.  Il  y  a  des  soirs,  sais-tu,  que  je 
pleure  sur  les  bouquins,  de  rage  de  ne  pas  com- 
prendre. Aimer  mademoiselle  Marianne!  C'était  de  la 
bêtise.  Je  ne    suis  pour  elle  qu'un  pauvre   diable 
d'ouvrier,  malgré  que  je  sois  adroit  de  mes  pattes... 
et  que  je  prépare  un  groupe  pour  l'Exposition,  cette 
année.  C'est  un  prince  qui  joue  de  la  guitare,  avec  une 
princesse  à  côté  de  lui.  Louiselte,  au  moins,  ne  m'iui- 
miliera  pas.  Elle  ne  fera  plus  de  séances^  tu  com- 
prends. Je  ne  mange  pas  de  ce  pain-là.  Elle  m'admire. 
Tout  ce  que  je  dis  est  merveilleux.  Nous  lisons  des 
vers  de  Lamartine  dans  le  livre  que  tu  m'as  prêté... 
Et  elle  pleure  quand  ca  sonne  bien...  J'ai  de  petites 
économies...  Enfin...  voilà...  Tu  me  pardonnes,  dis? 
Les  deux   hommes  s'embrassèrent.  A  ce  moment, 
un  léger  bruit  de  pas  sonna  dans  le  corridor.  La  porte 
s'ouvrit.  C'était  Louisette,  changée,  embellie,  modes- 
tement vêtue  de   sombre,  ses  cheveux  dorés  et  flous 
encadrant  bien  sa  maigre  figure.  Elle  fixait  sur  son 
amant  des  yeux  bleus  d'une  exquise  douceur. 

Après  le  premier  altendrissement,  elle  raconta 
l'état  de  son  père,  la  fiayeur  des  petits. 

—  Ils  sont  chez  une  voisine.  C'est  ce  soir  qu'on 
l'enfei-mc.  Cher  prre  !  Nous  irons  le  voir  souvent.  Et 
peut-être  q\i'il  guéiira. 


310  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Elle  tenait  à  la  main  un  paquet. 

—  J'ai  fait  des  emplettes.  Sans  doute  qu'on  ne  trouve 
pas  de  cafetières  à  Chartres.  Et  le  café  t'est  indis- 
pensable pour  ton  travail,  ajouta-t-elle  respectueu- 
sement. 

Robert  rit  de  son  innocence.  Quand  elle  apprit  de 
Coquilet  que  Marianne  se  faisait  moins  farouche  et 
lui  ouvrait  l'espoir,  elle  le  complimenta.  Mais  elle 
n'était  pas  sincère,  et,  Jérôme  à  peine  dehors,  elle 
confiait  ses  inquiétudes  à  Robert  : 

—  Elle  est  belle  et  généreuse,  M"'  Marianne. 
Je  sais  que  tu  l'as  adorée  en  secret,  et  cela  ne 
me  rend  plus  jalouse  maintenant.  Mais  je  ne  la  sou- 
haite pas  comme  femme  à  notre  ami.  Coquette,  indé- 
pendante... et  puis  quelque  chose  que  je  ne  m'ex- 
plique pas,  qu'un  savant  comme  toi  devinerait...  Il  y 
avait  autrefois  dans  notre  maison  la  fille  de  l'ancienne 
concierge,  qui  est  entrée  au  Conservatoire  et  devenue 
cocotte.  Eh  bien,  elle  parlait  comme  Marianne,  elle  se 
taisait  comme  elle,  elle  regardait  comme  elle.  Elle  lui 
ressemblait  d'ailleurs.  Un  soir  elle  m'avait  montré  des 
bijoux  qui  venaient...  Dieu  sait...  «  Tu  ne  voudrais 
pas  en  avoir  des  comme  ça,  petite?...  —  Non,  je  lui 
dis,  pas  à  ce  prix-là...  »  Elle  m'a  regardée  avec 
colère  et,  d'une  façon  que  je  n'oublierai  jamais  : 
Quand  on  est  belle,  il  faut  être  riche...  Quand 
on  est  pauvre,  il  faut  mentir  aux  hommes.  Je  veux 


LE  CALVAIRE  311 

être  la  plus  chic,  qaon  parle  de  moi  dans  les  jour- 
naux  et  que  la  femme  de  V épicier  en  crève  de 
jalousie.. , 

Puis,  avec  une  petite  moue  charmante  : 
—  C'est  des  jolies  filles  assurément.  Mais  ce  n'est 
pas  bon  pour  un  savant  ou  un  artiste,  ces  orgueil- 
leuses-là, mon  amour;  parions  qu'elle  ne  sait  même 
pas  tremper  une  soupe. 


Gouvès  reçut  une  lettre  de  Gaudulle  :  «  Vous  avez 
tort,  disait  le  magistrat,  de  rester  claquemuré  chez 
vous  comme  un  coupable.  Prenez  quelques  heures  et 
fréquentez  vos  collègues,  les  hôpitaux,  les  cours,  la 
Faculté  :  qu'on  ne  dise  pas  que  vous  avez  honte. 
Naturellement  boyez  discret  quant  à  l'affaire.  La 
bombe  de  l'édition  Vautier  éclatera  mieux  à  l'impro- 
viste.  Maïs  Vautre  s'agite  et  votre  tranquillité  finirait 
par  devenir  suspecte.  C'est  aussi  l'avis  de  Valère.  » 

Sébastien  ne  pouvait  qu'obéir  à  ceux  qui  jusqu'ici 
l'avaient  si  bien  guidé.  Les  tribulations  commen- 
cèrent. Timide  et  violent,  accompagné  de  son  cher 
Coquilet  qui  manquait  d'éloquence,  mais  non  d'en- 
thousiasme, il  connut  les  accueils  glacés,  les  paroles 
ambiguës,  les  regards  moqueurs.  Chaque  matin,  dans 
chaque  service  d'hôpital,  le  chef  fait  le  tour  des  lits 
suivi  de  son  interne,  de  ses  externes,  d'un  bataillon 


312  SÉDASTiEN  GOUVÈS 

de  visiteurs.  On  diagQOstiqiie  les  cas  inléressants, 
on  suit  la  marche  des  maladies  chroniques,  on 
ausculte,  on  percute,  on  discute.  Parfois  un  savant 
étranger  survient  avec  ses  lunettes  d'or,  son  air  pro- 
fessoral, admire  par  convenance  la  propreté,  Fex- 
cellence  du  système  français,  les  méthodes  française.:, 
l'enseignement  français. 

Depuis  plusieurs  semaines,  l'affaire  Gouvès-Mercier, 
Gaudulle-Mercier,  Yalère-Mercier,  selon  que  les 
phases  se  succédaient  avec  un  secret  enchaînement, 
cette  lutte  muette  et  di-amatique  où  se  jouaient  la  répu- 
tation d'un  charlatan  avéré  et  l'avenir  d'un  homme 
de  génie,  bouleversait  les  services  hospitaliers,  les 
salles  de  garde,  les  réunions  magistrales,  comme  les 
conférences  d'internes  el  les  soirées  de  professeurs. 
On  faisait  des  cotes,  on  pariait  :  Yabrant  va-t-il 
prendre  parti?  Q.iel  est  l'avis  d'un  tel?  Certes  Mer- 
cier avait  des  ennemis,  mais  ceux-ci  lui  ressemblaient, 
gros  personnages  zélés  poar  leurs  prérogatives,  à  qui 
la  révolte  de  l'humble  confrère  méridional  semblait 
d'un  détestable  exemple.  Leur  intérêt  général  dépas- 
sait leur  intérêt  immédiat.  C'est  ce  que  le  chirurgien 
Cornet  avait  expliqué  tout  haut  dans  une  réunion 
récente  et  avec  une  grande  éloquence.  Depuis  quelques 
années,  certains  symptômes  annonçaient  une  sourde 
irritation  des  petits,  des  simples  docteurs  sans  titres 
supplémentaires,  sans  chaires  ni  privilèges,  contre  les 


LE  CALVAIilE  313 

bêles  à  concours,  les  gros  seigneurs  qui  les  pressu- 
raient, les  exploitaient,  les  méprisaient,  leur  raflaient, 
à  l'aide  du  procédé  nommé  dichotomie,  ou  partage 
égal,  le  plus  clair  de  leur  bénéfice.  De  vaillants  jour- 
naux indépendants  s'étaient  fondés  qui  raillaient  la 
fausse  science  des  hauts  bonnets,  leur  arrogance, 
leur  manque  d'égards. 

L'histoire  du  vol  des  papiers  tombait  au  moment 
psychologique,  venait  après  d'autres  aventures  moins 
retentissantes,  mais  révélant  une  atmosphère  mal- 
saine, orageuse,  le  «  quelque  chose  de  pourri  » 
d'Hamht.  Tel  professeur  faisait  rédiger  ses  cours  par 
un  malheureux,  dont  il  rognait  le  salaire.  Beaucoup 
bâclaient  à  la  hâte,  à  l'aide  de  noies  et  d'observations 
douteuses,  de  gros  livres  sans  intérêt  qui  nuisaient  à 
la  science  française.  L'accès  des  laboratoires  était 
-interdit  aux  indépendants.  On  n'y  accueillait  que  des 
scribes  et  des  médiocres,  ceux  dont  la  concurrence 
n'était  j»oint  menaçante.  Seul,  fadmii'able  Institut  Pas- 
leur,  avec  son  équipe  d'hommes  de  génie,  maintenait 
le  i  ang  de  notre  pays  dans  la  recherche  désintéressée. 

Il  résultait  de  cet  ordre  de  choses  que  les  partisans 
de  Gouvès  se  recrutaient  parmi  les  modestes  travail- 
leurs, les  médecins  absorbés  par  leui'  besogne,  inca- 
pables physiquement  et  moralement  d'intiiguer,  de 
lutter  d'une  manière  efficace.  Certes  il  est,  chez  les 
professeurs    de  Faculté,    quelques    hommes    rares, 


314  SÉBASTIEN  GOL'VÈS 

quelques  cœurs  délicats  qui  sentaient  bien  où  se 
trouvaient  la  vérité  et  la  justice;  mais  ceux-là,  par  leur 
essence  même,  se  tenaient  en  dehors  des  querelles, 
des  compétitions,  de  tout  ce  qui  dérangeait  leur  vie 
austère  et  sereine. 

Donc  les  égoïstes  défenseurs  de  Mercier,  liant  leur 
cause  à  celle  du  Juif,  se  groupèrent  pour  faire  face 
au  péril  qui  menaçait  leur  corporation  et  mirent  en 
branle  les  énormes  influences  dont  ils  disposaient 
dans  la  presse  et  dans  l'opinion.  Ils  s'acharnèrent 
surtout  à  la  réputation  de  Marianne,  comme  s'ils 
eussent  eu  la  prescience  des  efforts  désespérés  de  la 
jeune  fdle. 

C'est  parmi  ces  adversaires  irréductibles  que  le  naïf 
Gouvès  cherchait,  sur  le  conseil  de  son  grand  ami,  à 
recruter  des  partisans.  Alors  il  gravit  son  calvaire. 
Le  plus  souvent  le  maître  célèbre,  dont  il  suivait  obsé- 
quieusement la  visite,  feignait  d'ignorer  sa  présence , 
affectait,  au  cours  de  sa  démonstration  au  lit  du 
malade,  de  citer  le  nom  de  Mercier,  les  remarquables 
travaux  de  Mercier,  le  zèle  de  Mercier.  Alentour  les 
élèves  ricanaient,  guettant,  sur  le  visage  robuste  de 
l'intempestif  assistant,  les  effets  du  panégyrique. 
Celui-ci  prenait,  comme  les  timides,  sa  résolution  d'un 
coup.  Il  attendait  que  le  professeur  eût  achevé  l'exa- 
men du  pauvre  diable  qui  grelottait  d'angoisse  sous 
les  couvertures,  rentré  le  corps  maigre  dans  le  lit 


LE  CALVAIRE  315 

et  se  préparût  à  passer  au  suivant.  Alors,  délibéré- 
ment, il  s'avançait  : 

—  Mon  cher  maître,  vous  venez  de  nous  donner 
une  leçon  bien  remarquable. 

L'accent,  que  doublait  l'émotion,  ajoutait  à  la 
joie  de  l'auditoire.  Mais  Sébastien,  sans  se  décon- 
certer : 

—  J'ai  moi-même  eu  à  Montpellier  un  cas  sem- 
blable. Je  vous  communiquerai  l'observation,  qui,  j'en 
suis  certain,  vous  intéressera. 

L'interpellé  devenait  très  dii^ne,  très  froid,  répon- 
dait du  bout  des  lèvres,  rompait  Tenlretien  poliment 
pour  interpeller  son  interne,  le  pharmacien  ou  la 
surveillante. 

—  11  n'a  pas  l'air  commode,  grommelait  Gouvès 
en  descendant  le  large  escalier  à  chaque  étage  duquel 
s'ouvraient  les  hautes  portes  vitrées  :  Salle  Saint- 
Julien,  —  Salle  Saint-Severs. 

—  11  est  d'abord  un  peu  rude,  mais  nous  le  con- 
vaincrons, répliquait  hardiment  Goquilet,  qui,  depuis 
les  bonnes  paroles  du  patron,  ne  connaissait  plus 
d'obstacles  ni  de  rancœurs.  Marianne  elle-même  ne 
l'encourageait-elle  point  par  de  gracieux  sourires, 
qui  transportaient  d'extase  le  pauvre  amoureux  ? 
Tout  dans  son  attitude  indiquait  qu'elle  l'autoriserait 
bientôt  à  faire  sa  cour.  Et  M""'  Gouvès,  ravie  de  ce 
changement,  le  prenait  à  part  pour  lui  glisser  dans 


316  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

l'oreille  :  ((  Ses  sentiments  sont  tout  mitres.  Elle  vient 

à  vous.  Courage!  Persévérez.  » 

S'il  persévérait  î  Le  jeune  homme  se  rappela  le 
conseil  de  son  maître.  11  devint  coquet,  ridiculement, 
se  parfuma  d'une  manière  exagérée,  s'acheta  des 
souliers  vernis  trop  larges,  une  redingote  trop 
longue,  qui  ne  le  quittait  pas,  enfin  un  chapeau  haut 
de  forme,  exactement  cylindrique,  qui  complétait 
l'aspect  d'employé  supérieur  des  pompes  funèbres. 

Un  matin,  lors  d'une  de  ces  vaines  tentatives,  car 
Gouvès  ne  se  laissait  rebuter  par  nul  maussade 
accueil,  Coquilet  aperçut  derrière  un  rideau  de  lit 
la  face  méchante  et  ironique  du  vil  Carcavet.  Celui-ci, 
pour  f.ûre  sa  cour  à  Mercier,  se  multipliait,  espionnait 
chez  Yalère,  arrachant  à  Clorinde  ce  qu'Anatole  plus 
suspect  ne  pouvait  obtenir,  se  répandait  en  affreuses 
calomnies  sur  Marianne,  qu'il  avait  désirée  basse- 
ment. Quand  il  aperçut  Jérôme,  proie  qu'il  savait 
facile,  il  se  pencha  vers  son  voisin,  lui  dit  à  l'oreille 
quelques  phrases,  où  apparut  le  nom  de  Gaudulle. 
Le  postulant  se  sentit  envahi  par  une  de  ces  colères 
blanches  qui  bouleversent  les  natures  tranquilles,  les 
pousseraient  à  l'assassinat.  Il  attendit  que  la  visite  fût 
terminée;  puis  il  quitta  Gouvès  sous  un  prétexte 
quelconque,  courut  après  le  fat  qui  déjcà  s'esquivait, 
Taborda  résolument  et,  les  dents  serrées,  les  poings 
serrés,  les  muscles  prêts,  lui  jeta  au  visage  : 


i 


LE  CALVAIRE  317 

—  Vous  êtes  un  misérable  drôle  !  La  prochaine  fois 
que  vous  vous  permettrez  une  altitude  comme  ce 
matin,  je  vous  fendrai  la  figure,  bandit! 

Carcavet  balbutia,  effaré,  deux  ou  trois  mots 
d'excuse,  et,  devant  la  mine  de  son  interlocuteur, 
disparut  prudemment  sans  prolonger  une  explica- 
tion si  bien  commencée. 


Mercier  semblait  se  désintéresser  de  son  labora- 
toire, où  il  tolérait  Arsène;  mais  celui-ci  reçut  l'ordre 
de  fermer  ceitains  placards  renfermant  des  substances 
rares,  de  porter  la  clef  avenue  Montaigne.  Gouvès 
dévora  cette  insolence  et  s'obstina  dans  sa  résolution. 
Chaque  semaine,  il  envoyait  son  rapport,  relatant  Ips 
travaux  en  cours,  les  résultats  des  expériences. 
Par  le  courrier  suivant  il  recevait,  avec  la  carte  de 
Tennemi,  le  programme  autographié  de  la  semaine 
suivante  et  le  remplissait  scrupuleusement  :  «.  Aurai-je 
la  force  d'alier  jusqu'au  bout?  »  se  demandait-il  avec 
angoisse.  Il  savait  GauduUe  en  pourparlers  avec  Yau- 
tier  et  un  autre  pour  une  place  bien  rétribuée,  soit 
comme  lecteur,  soit  comme  surveillant  dans  une  grande 
maison  de  produits  cliimiques,  ce  qui  permettrait  de 
vivre  en  attendant  quelque  chose  de  mieux.  Une  fois 
sûr  du  lendemain,  il  jetterait  son  contrat  au  nez  du 
bienfaiteur!  Il  quitterait    pour  toujours  cette  petite 


318  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

pièce  où  il  avait  été  tout  ensemble  si  heureux  et  si 

malheureux. 

Parmi  les  multiples  projets  de  veugeance  que 
roulait  le  Juif  dans  sa  tête,  Taccusation  de  vol  s'élait 
une  des  premières  présentée.  Vol  de  livres,  vol  d'in- 
struments !  C'était  dans  ce  dessein  qu'il  n'avait  pas 
essayé  de  chasser  sa  victime,  dont  les  appointements 
l'entageaient.  Puis  il  avait  reculé  devant  l'énormité 
de  la  chose,  la  révolte  possible  de  l'opinion.  Enfin  il 
n'était  pas  bien  fixé  sur  le  caractère  de  Paul  et  il 
redoutait  la  colère  du  fils,  des  coups,  un  duel,  une 
issue  brutale.  Mais  il  ne  manquait  pas  de  faire 
valoir  sa  générosité  et  l'indignité  de  ce  rapace  méri-  , 
dional,  vivant  aux  crochets  de  celui  qu'il  prétendait 
l'avoir  dépouillé.  Vers  ce  temps-là  le  mémoire  sur  la 
Pesanteur  fut  enfin  achevé  et  envoyé  à  l'imprimerie 
Vautier. 

Un  événement  imprévu  vint  faire  diversion  aux  : 
tristesses  des  habitants  de  la  rue  Lhomond.  Un 
antique  et  fidèle  ami  du  père  Ensade  mourut  subite- 
ment sans  héritiers  directs  et  lui  laissa  par  testament 
huit  mille  livres  de  rente,  plus  une  jolie  propriété 
aux  environs  d'Arles.  Le  vieux  sourd  accueillit  ce  coup 
de  fortune  comme  une  chose  toute  naturelle.  Il  ne 
manifesta  pas  le  désir  de  venir  en  aide  à  ses  enfants, 
mais  il  décida  de  quitter  ce  maussade  logis,  où  l'on 
pleurait  et  se  querellait  du  matin  au  soir.  Moumette 


LE  CALVAlflE  319 

maigrissait  de  chagrin  et  des  ennuis  que  lui  causaient 
les  mauvais  propos  du  voisinage.  M"' Gouvès,  pour 
laquelle  elle  était  plus  un  embarras  qu'une  aide,  par 
ses  perpétuelles  lamentations,  lui  persuada  que  son 
devoir  était  d'accompagner  le  vieillard  dans  sa 
retraite  : 

—  Ya,  ma  fille.  Nous  irons  vous  voir  et  M""'  Cons- 
tans,  la  brave  concierge,  suffira  aux  besoins  du 
service. 

Gouvès  fut  enchanté  de  cette  combinaison  qui  le 
débarrassait  d'un  commensal  grognon  et  maniaque. 
Son  beau-père,  depuis  qu'il  ne  travaillait  plus,  mau- 
gréait sans  cesse,  s'amusait  à  souligner  les  ennuis, 
la  détresse  commune,  et  grossissait  singulièrement 
le  budget  par  sa  voracité  insatiable.  L'affaire  fut 
promptement  réglée.  On  accompagna  le  bonhomme  et 
Moumette  à  la  gare  de  Lyon,  où  eut  lieu  le  repas 
d'adieu. 

—  Hélas,  Paul  nous  manque  aussi,  soupirait 
M"*  Gouvès. 

Ourlac  était  présent.  Marianne,  que  gênait  l'in- 
sistance de  son  regard,  embrassa  Moumette  en  pleu- 
rant, et  la  vieille  lui  glissa  dans  foreille,  comme  le 
train  s'ébranlait  :  «  Marie-toi  vile,  mignonne.  Il 
n'est  que  temps.  )) 

Le  même  soir,  comme  ils  revenaient  de  cette  mé- 
lancolique   accompagnée,    Marianne,  qui    marchait 


320  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

au  bras  de  Coquilet  sans  parler  depuis  quelques  mi- 
nutes, lui  dit  soudain  d'une  voix  claire  : 

—  Avant  que  nous  échangions  des  paroles  défi- 
nitives, j'aurais  un  lourd  récit  ta  vous  faire,  nmon  ami, 
qui  chanp:era  peut-être  vos  résolutions  et  vous  écar- 
tera de  moi  à  jamais. 

Il  tremblait  des  pieds  à  la  tête.  Il  n  eut  pas  la 
force  de  répondre.  Toutes  ses  craintes  le  ressaisis-  ^ 
saient.  Quant  à  elle,  tranquille  et  décidée,  après  d'af- 
freuses angoisses,  un  cruel  débat  inlime,  elle  était 
résolue  à  tout  avouer  à  ce  brave  homme,  dût-il  la 
haïr  et  partir,  la  livrant  À  son  noir  destin. 

Rentrée  chez  elle,  elle  écrivit  à  Gaudulle  une 
longue  lettre  où  elle  lui  faisait  part  de  sa  double  réso- 
lution :  (.(  Nous  aurons  encore  une  entrevue.  Là, 
mieux  que  sur  ce  bout  de  papier,  je  vous  dirai  ce  qui 
m'oppresse.  Et  vous  m'approuverez,  j'en  suis  certaine, 
car  notre  amour  n'avait  pas  d'issue. 

«  D'ailleurs  je  vous  sais  généreux.  L'aide  que  vous 
portez  à  mon  père,  vous  la  continuerez,  j'en  suis  sûre, 
en  reconnaissance  de  ma  franchise,  en  souvenir  de 
celle  que  vous  appeliez  :  votre  chère  petite  victime. 

((  Si,  après  ce  que  j'ai  à  lui  confier,  mon  fiancé 
renonce  à  m'épouser,  un  autre  avenir  m'attend,  que 
je  puis  accepter  ou  refuser,  sans  crainte  ni  remords, 
en  pleine  conscience.  » 

—  Elle  a  raison,  se  dit  Gaudulle  à  la  lecture  de  ce 


n 


LE  CALVAIRE  321 

billet,  qu'il  recul  au  moment  de  se  mettre  au  lit. 
Mieux  vaut  interrompre,  avant  la  lassitude  réciproque, 
ce  qui  un  jour  ou  l'autre  se  dissout  dans  les  larmes 
et  la  colère. 

Son  égoïsme  même  lui  ouvrait  les  yeux.  Il  savait 
que  les  sentiments  les  plus  vifs  ont  une  marche  défi- 
nie et  certaine,  qu'un  vieillard  ne  suffit  pas  au  cœur 
d'une  jeune  fille  ardente  et  belle.  Tôt  ou  tard  il  eût 
été  trompé.  Cette  solution,  qu'elle  avait  choisie,  était 
après  tout  la  meilleure.  Pourtant  il  avait  du  cha- 
grin. C'était  là  sa  dernière  passion,  le  bouquet  du 
feu  d'artifice,  son  adieu  à  la  vie  sentimentale  : 

—  Que  ne  l'ai-je  rencontrée  il  y  a  vingt  ans,  cette 
délicieuse  fille  aux  yeux  francs!  Elle  eût  trouvé 
près  de  moi  ce  qu'elle  aime,  le  luxe  et  la  satis- 
faction d'orgueil...  Tout  en  ce  monde  arrive  trop 
tard. 

Coquilet,  à  dîner,  avait  raconté  sa  visite  à  Edouard 
Davidson,  après  la  lettre  inattendue,  comment  il  avait 
reçu  un  charmant  accueil,  et  devait  le  lendemain 
même  entrer  au  Humbug  en  qualité  de  collaborateur 
avec  des  appointements  réguliers. 

—  C'est  un  homme  admirable  et  tendre,  s'écriait-il 
avec  feu,  un  audacieux,  ami  des  vrais  savants  et  qui 
embrasse  violemment  notre  parti. 

Marianne,  avec  un  sourire  intérieur,  entendait  le 


I 

322  SEBASTiE^  GOLVES  ' 

récit  de  ces  prodiges  dont  elle  était  la  cause  ignorée. 
Tout  à  coup  M""*  Constans,  qui  faisait  le  service,  en-j 
trait  en  coup   de  vent,   abominablement  essoufflée, 
levant  au  ciel  ses  petits  bras  courts,  brandissant  un 
journal.  ] 

—  Ah,  mon  Dieu  !  Ah,  mon  Dieu  !  Il  ne  manquait 
plus  que  cela  ! 

—  Quoi  donc?  Qu'y  a-t-il,  mère  Constans? 

Dans  l'embrasure  de  la  porte  parut  le  visage  pâle| 
et  effaré  d'Arsène,  qui,  sa  tâche  faite,  venait  dîner 
avec  sa  tante. 

—  M"^  Roumine  qu'a  tué  un  homme...  Voyez... 
La  feuille  du  soir  portait    en  effet  une  énorme 

c  manchette  »  : 

ASSASSINAT    LU    POLICIER   DEGRAIZE 

Gouvès  lut  à  haute  voix  la   note  de  la  dernière 
heure  : 


La  nouvelle  d'un  crime  affreux,  qui  continue  la 
série  rouge  des  meurtres  anarchistes^  nous  parvient  au 
moment  où  nous  mettons  sous  presse. 

Le  secrétaire  de  la  sûreté,  Degraize,  qui  récemment 
encore  échappait  miraculeusement  à   Vattentat  lon- 
guement  prémédité    d'un     dangereux    compagnon\ 
nommé  Audiffret  et  abattait  celui-ci  d'un  coup  de 


LE  CALVAIRE  325 

revolver,  ce  courageux  défenseur  de  la  société,  dont 
nous  avons  maintes  fois  vanté  la  bravoure  et  le  désin- 
téressement, vient  de  tomber  victime  de  la  haine  que 
lui  avait  vouée  Vimplacable  parti  de  la  révolte. 

La  maîtresse  d'Audiffret,  une  nommée  Jeanne 
Roumine,  fille  du  fameux  théoricien  anarchiste  — 
qu'on  nie  après  cela  Vinfluence  de  la  propagande  !  — 
a  tué  ce  soir  Vadversaire  de  son  amant  d'un  coup  de 
poignard  dans  la  gorge.  Elle  l'avait  attiré,  pour  lui 
demander  Vaumône,  au  coin  d'une  ruelle  assez  sombre 
et  déserte,  à  quelques  pas  de  la  préfecture,  de  sorte 
qu'elle  a  pus'échapper  avant  l'arrivée  des  agents  que 
les  cris  de  la  victime  avertirent  aussitôt.  Degraize, 
dans  son  agonie,  a  eu  la  force  dénommer  la  misérable, 
dont  on  a  le  signalement. 

Elle  n'a  point  reparu  à  son  domicile,  faubourg 
du  Temple,  que  son  père  Nicolas  Roumine  a  quitté  il 
l)  a  deux  jours  pour  une  destination  inconnue.  On 
s'attend  à  sa  très  prochaine  arrestation,  car  tous  les 
commissaires  de  police  ont  été  prévenus  télégraphi- 
quement,  et  les  départs  de  Paris  ainsi  que  lesregistre  s 
d'hôtel  sont  étroitement  contrôlés.  Ces  gens  viva?it  en 
solitaires,  il  est  peu  probable  que  le  père  et  la  fille 
aient  cherché  refuge  chez  un  compagnon. 

Marianne  avait  écouté  cette  émouvante  lecture 
avec  une  attention  extrême.  Quand  son  père  en  fui 


321  SÉDASTIE.X  GOLVÈS 

aux  dernières  lignes,  elle  poussa  un  soupir  de  soula- 
gement. Elle  savait,  elle,  où  était  réfugiée  son  amie 
et  elle  espérait  bien  que  jamais  personne  no  s'avise- 
rait d'aller  la  chercher  là.  N'était-ce  pas  d'ailleurs 
un  asile  inviolahle  ? 


CHAPITRE   VII 


L'AUBE   DOULOUREUSE 


—  Certes,  mou  frérol,  Lu  arrives  à  temps  et  il 
s'en  est  passé,  des  choses,  en  ton  absence  ! 

Ainsi  parlait,  au  retoiu'  de  la  gare,  dans  sa  petite 
chambre,  Marianne  à  Paul  Gouvès  depuis  la  veille  au 
soir  redevenu  civil.  Il  avait  maigri,  ce  qui  donnait  à 
son  visage  quelque  chose  de  plus  énergique  qu'aupa- 
ravant. 

—  Dis-moi  tout,  tout,  tout.  Je  déjeunerai  ensuite. 
Profitons  du  temps  que  maman  est  au  marché. 

11  s'assit  dans  l'unique  fauteuil,  sa  sœur  auprès  de 
lui,  et  de  temps  en  temps,  pendant  qu'elle  parlait,  il 
lui  embrassait  les  mains,  tant  il  était  heureux  de  la 
revoir,  après  de  si  longues  angoisses. 

—  Et  pat»a? 

—  Sorti  également...  Mère  t'a  raconté  l'héritage, 
l'installation  de  grand-père  et  de  Moumetle  au  mas 
d'Anglorc,  où  nous  irons  les  voir,  dès  qu'on  aura  un 
peu  d'argent.  Leurs  lettres  sont  bonnes... 

8 


1 

.326  SÉBASTIEN  GOLVES  ■ 

—  Et  Henriette? 

—  Patience,  je  déblaye...  Le  père  Roumine  est  en 
Hollande,  à  Amsterdam;  Jeanne  en  sûreté,  une 
cachette  de  moi  seule  connue.  Robert  et  Louisette 
sont  à  Chartres  avec  les  mômes,  heureux  ensemble, 
depuis  la  folie  de  Lupit. 

—  Je  t'en  supplie...  et  Henriette  ?... 

—  Enfin,  hier,  premier  novembre,  grâce  à  Jérôme 
Coquilet,  le  dévouement  fait  homme,  le  mémoire  sur 
la  Pesanteur,  paru  chez  Yautier,  a  été  envoyé  à  toutes 
les  sociétés  savantes,  aux  professeurs,  et  mis  en  vente 
dans  Paris,  où  j'ai  été  le  voir  aux  étalages...  Ouf... 
nous  sommes  sauvés  !...  Par  un  hasard  comique,  mais 
qui  double  la  fureur  de  Mercier,  le  mémoire  sur  la 
Fièvre,  où  GauduUe  Ta  forcé  à  citer  père,  était  publié 
la  veille.  De  sorte  que  le  nom  de  Gouvès  retenlit  de 
Belleville  au  Panthéon,  llein  cela  t'intéresse  tout  de 
même,  mon  joli  frérot.  Et  crois  bien...  (le  charmant 
visage  s'assombrit)  que  ça  n'a  pas  été  commode  pour 
obtenir  un  résultat  si  simple.  Maintenant  (elle  eut  un 
grand  geste  héroïque)  on  attend  la  gloire  et...  la  ven- 
geance. 

—  Gare  là-dessous  î... 

—  Ne  plaisante  pas.  Ce  sera  terrible.  Baste!  le  dra- 
peau flotte  !  Troué  de  balles,  il  n'en  sera  que  plus 
beau...  Et  maintenant,  jeune  homme,  quand  je  vous 
aurai  appris  qu'Où dac,  ditZebio,  est  en  parfaite  santé. 


L'AUBE  DOULOUREUSE  327 

ainsi  que  l'illustre  Avan,  que  tous  deux  vous  ont 
déniché  une  place  de  peintre  d'affiches,  fructueuse 
paraît-il,  que  le  directeur  d'un  grand  journal  franco- 
américain,  nommé  Edouard  Davidson,  devenu  notre 
ami  par  enthousiasme  pour  père  et  moi,  s'il  vous  plaît, 
a  engagé,  avec  des  appointements  fabuleux,  le  voisin 
Berthel,  comme  critique  musical  —  c'est  d'hier,  ça  — 
et  Tami  Coquilet  comme  critique  scientillque,  j'arri- 
verai, fière  de  vous  avoir  dompté,  d'avoir  mis  votre 
aimable  caractère  à  l'épreuve,  j'arrive  à  la  chose... 
à  la  personne  importante. 

—  Ouf,  ce  n'est  pas  trop  tôt,  dit  Paul,  souriant  mal- 
gré lui,  tandis  qu'elle  l'embrassait. 

—  M"''  Henriette  Valère  et  son  digne  époux  se  sont 
d'abord  assez  mal  comportés... 

—  Mais  comment  va-t-elle? 

—  Bien,  saprelotte  de  saperlipopette!  Celte  per- 
sonne, qui  a  tout  le  temps  peur  de  mourir,  a  le  tempé- 
rament le  plus  robuste...  Lors  de  ma  dernière  visite, 
qui  fut  affectueuse...  c'est  drôle,  nous  sommes  des 
amies  de  dix  mois  et  il  semble  qu'il  y  ait  dix  ans  que 
nous  nous  connaissons...  lors  de  ma  dernière  ten- 
tative, pour  papa,  toujours  le  vieux  père,  elle  m'a 
laissé  entendre  que  vos  rapports  se  rafraîchissaient. 

—  Je  crois  bien  !  Elle  ne  m'écrivait  plus. 

—  iMais,  ajouta  Marianne,  qui  jugeait  inutile  la 
vérité  entière  (il  la  saurait  assez  tôt),  j'ai  cru  remar- 


G:8  SEBASTIEN  GOLVES 

quer  que  son  regard  démentait  ses  paroles.  Petit  frère, 
crois-moi,  c'a  été  une  belle  victoire...  qu'elle  ne 
devienne  pas  à  la  Pyrrhus. 

—  Ça,  ma  chérie,  ça  me  regarde...  Est-elle  très 
fâchée? 

—  Fâchée  de  quoi?  De  ton  amour...  Tu  es  admi- 
rable!... Non. 

—  Seulement  indifférente?... 

—  Non  plus,  identique  à  elle-même,  fantasque,  et 
désireuse  de  te  tourmenter. 

Paul  soupira,  et,  un  peu  rassuré  : 

—  Ce  qu'elle  m'a  rendu  ma  fin  de  service  détes-  : 
table  et  dangereuse  !  Tu  ne  peux  te  l'imaginer.  Mon 
capitaine  m'avait  pris  en  grippe...  ce  Leboin  dont  je  : 
te  parlais  dans  mes  lettres...  j'ai  cru  que  je  le  gifle- 
rais. Il  était  temps  que  ça  finisse.  Et  ici,  un  aveu  à  te 
faire,  le  plus  tôt  sera  le  mieux. 

—  Quoi  donc? 

—  M.  GauduUe,  —  Marianne  tressaillit,  —  ton 
ami,  m'a  rendu  un  fameux  service.  Décidément,  cet 
homme  est  une  providence.  Mais  qu'est-ce  que  tu  as? 
Ça  te  contrarie... 

—  Parle,  raconte... 

—  Ah!  ah  !  c'est  à  ton  tour,  la  Merveille.  Donc  le 
résultat  des  conversations  avec  Robert,  ce  pauvre 
Audiffret  et  les  autres,  fut  de  me  rendre  indiscipliné, 
malhonnête,  furieux,  et  tous  les  soirs  je  trinquais  de 


L'AUBE  DOULOUREUSE  329 

]a  boîte,  je  trinquais.  Tant  qu'à  la  fin  il  a  été  sérieuse- 
ment question  de  me  faire  faire  un  rabiot  de  deux  mois 
supplémentaires  comme  mauvaise  tête...  Deux  mois  et 
avec  des  chefs  prévenus!  Leboin  qui  m'avait  dit  : 
«  Mon  gaillard,  c'est  Biribi  qu'il  vous  faut.  Je  retiens 
votre  compartiment...  »  Et  ill'aurait  fait,  le  misé- 
rable... 

—  Il  n'aurait  plus  manqué  que  cela... 

—  Hein  !  vous  vois-tu  tous  !  maman  apprenant  que 
je  vais  en  Afrique  comme  un  forçat...  le  déshonneur... 
J'ai  songé  aussi  à  ce  pauvre  père  à  qui  on  aurait  jeté 
son  fils  au  nez...  j'étais  désespéré,  prêt  au  suicide... 
Je  te  le  jure,  je  regardais  mon  fusil  pendant  des 
heures...  L'histoire  d'un  de  mes  camarades  qui  s'était 
fait  sauterie  caisson...  assis  sur  son  lit...  La  balle  avait 
traversé  sa  cervelle,  le  plafond  et  était  allée  crever  la 
cuisse  d'un  autre  qui  nettoyait  tranquillement  son 
truc. 

—  Alors... 

—  Alors  une  inspiration  m'est  venue.  Je  ne  voulais 
pas  m'adresser  à  Yalère...  Mercier,  l'ami  intime  de 
ministre  et  son  médecin...  c'eût  été  fou...  Quand, 
tout  à  coup,  je  me  suis  rappelé  ce  brave  papa  Gaudulle, 
dont  tu  me  vantais  la  sincérité,  Tesprit  de  justice, 
la  bonté...  Oh!  ne  rougis  pas...  Je  sais  bien  qu'il  a 
élé  amoureux  de  toi,  ma  grande...  peut-être  môme 
que  ça  dure  encore...  Non...  C'est  ton  affaire...  Bref, 


330  SEBASTIEN  COUVES 

je  lui  ai  écrit  une  longue  lettre,  où  je  lui  racontais  mes 
ennuis,  le  danger  que  je  courais,  et  je  le  suppliais 
d'intervenir  en  ma  faveur.  Ça  n'a  pas  traîné.  Le  sur- 
lendemain matin,  le  colon  — le  colonel  —  me  faisait 
appeler.  Il  avait  un  air  auquel  je  n'étais  pas  habitué  : 

—  Soldat  Gouvès,  vous  allez  être  libéré.  Le  capi- 
taine Leboin  réclamait  pour  vous  une  punition  exem- 
plaire... 

Tu  vois  la  semonce...  paternelle.  J'attendais  la  lin 
avec  une  certaine  émotion. 

—  Mais  on  vous  recommande  à  moi  en  haut  lieu 
d'une  manière  si  chaleureuse...  qu'il  ne  sera  plus 
question  de  rien. 

Puis,  comme  je  faisais  demi-tour,  sans  demander 
mon  reste  : 

—  Vous  êtes  peintre? 

—  Mais  oui,  mon  colonel. 
11  le  savait  parfaitement.  J'ai  assez  fait  là-bas  de 

portraits  et  de  décors. 

—  C'est  une  johe  carrière...  Une  fois  rentré  chez 
vous,  envoyez-moi  donc  un  petit  souvenir... 

Pendant  ce  récit,  des  sentiments  divers  agitaient 
Marianne.  Elle  ne  pouvait  en  vouloir  à  son  frère,  qu 
ignorait  sa  honte;  mais  celle-ci  s'augmentait  des  ser- 
vices rendus  par  son  amant...  Voilà  qu'il  avait  sauvé 
le  frère  après  le  père  : 


L'AUBE  DOULOLREUSE  331 

((  La  providence  de  la  famille  »,  comme  le  répétait 

Paul  en  ce  moment. 
Singulier  Jupiter,  dont  la  pauvre  Psyché  déplorait 

amèrement  la  passion...  Enfin,  c'était  la  destinée... 

—  Non,  mon  chéri,  je  ne  t'en  veux  pas.  Tu  aurais 
pu,  toutefois,  me  prévenir... 

—  J'avais  peur  de  t'inquiéter...  et  puis  ça  pres- 
sait. 

—  Et  tu  l'as  remercié,  notre  ami  ? 

—  Je  ne  sais  pas  ce  que  je  lui  ai  écrit,  j'étais  fou 
de  reconnaissance.  Je  dansais.  C'est Léboin  qui  faisait 
une  tête!  Nous  irons  le  voir  ensemble,  ton  Gaudulle. 
C'est  un  fameux... 

Son  Gaudulle  î 

On  entendit  un  pas  pesant.  La  porte  s'ouvrit.  Gouvès 
entra...  Il  était  rayonnant,  il  serra  ses  enfants  longue- 
ment contre  son  cœur,  et  Marianne,  sur  cette  chère 
poitrine,  avait  envie  de  sangloter.  Dieu,  que  cela  lui 
eût  été  doux! 

—  Mes  chers  petits...  Réunis...  Nous  sommes  réu- 
nis... Nous  pouvons  tourner  la  corne  au  vent,  virer 
la  bano  au  giscle...  comme  disent  les  gardiens  de 
Camargue...  Eh  bien,  Pauloun,  la  Merveille  Va-i-eWe 
appris  les  deux  grandes  nouvelles?... 

—  Je  sais  tout,  père,  et  suis  bien  heureux. 

—  Moi  aussi,  mes  enfants.  Coquilet  va  venir  dans 
quelques  minutes.  Il  trotte  pour  son  vieux  patron. 


332  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Marianne,  si  tu  choisissais  ce  beau  jour  et  le  décidais 
à  parler,  hein,  comme  ce  serait  gentil,  et  quelle  juste 
récompense  du  dévouement  de  cet  excellent  gar- 
çon!... 

Le  visage  de  la  jeune  fille  exprima  une  soudaine 
angoisse  dont  Paul  fut  frappé  : 

—  Mon  père,  je  vous  en  prie,  pas  encore.  Ne  me 
harcelez  pas...  je  vous  en  conjure...  quelques  jours. 

—  Soit,  ma  petite,  répliqua  Sébastien,  étonné, 
lui  aussi,  de  cette  émotion.  Mais  ne  te  trouble  pas 
ainsi...  C'est  déjà  une  fameuse  chose  qu'elle  lui  ait 
permis  l'espoir,  hein,  mongas? 

—  Certes,  et  je  serai  bien  heureux  de  ce  mariage. 
Coquilet  t'a  méritée  deux  fois,  sœurette,  par  son  grand 
amour,  que  je  connaissais  dès  la  première  heure,  et 
par  son  zèle  à  défendre  la  cause...  Eh  bien,  père,  ce 
mémoire? 

Gouvès  frappa  l'une  contre  l'autre  ses  mains  ro- 
bustes, puis  leva  les  bras  au  ciel,  et,  à  celle  mimique 
enlhousiaste,  il  ajouta  d'une  voix  claire  : 

—  Cela  fait,  paraît-il,  un  tapageénorme.  Ce  malin, 
grand  arlicle  de  Jérôme  dans  le  Humbug,  que  le 
Figaro,  le  Journal,  la  Libre  Parole  vont  reproduire. 
Après  mes  aventures,  les  collègues  naturellement  se 
sont  tous  jetés  sur  ma  brochure,  et,  quoique  je  ne 
l'aie  expédiée  qu'avant-hier,  elle  fait,  paraît-il,  l'objet 
de  toutes  les  conversations.  Les  académicards,  les 


L'AUBE  DOULOUHEUSE  333 

solennels  me  reprochent  de  n'avoir  pas  suivi  la  voie 
régulière,  de  n'avoir  pas  remis  mon  mémoire 
au  bureau...  Le  bureau!  Ah!  ouiche!  le  panier  à 
papier...  pour  nous  autres,  gens  de  province...  Non, 
non,  au  public,  au  grand  public!  mon  seul  juge,  je 
m'adresse  et  je  dis  : 

((  Voilà  mes  expériences,  ma  conduite,  mes  hypo- 
thèses... Prenez,  lisez,  jugez...  Examinez...  »  Les  petits 
sont  avec  moi...  Et  avec  mes  notes  sur  la  Fièvre  que 
ce  sacripant  de  xMerciera  du,  grâce  àGauduUe,  citer 
en  marge  de  son  vol,  avec  le  deuxième  mémoire  qui, 
par  miracle,  voit  le  jour  en  même  temps,  c'est  coup 
double. 

—  Voici  pourtant  ma  récompense,  songeait  dou- 
loureusement Marianne  devant  cette   exaltation. 

Parvenue  au  but  tant  souhaité,  elle  était  pleine  de 
craintes...  Gouvès,  d'ailleurs,  les  augmentait,  poussé 
par  ses  scrupules  de  Méridional  qui  redoutait  la 
chance  et  son  choc  en  retour. 

—  Je  me  fais  petit,  mes  enfants,  tout  petit,  tout 
modeste.  La  fortune  m'a  si  peu  gâté.  Elle  m'épou- 
vante. N'empêche  que  ce  matin,  il  y  a  deux  minutes, 
j'ai  rencontré,  devant  l'École,  Cornet  le  chirurgien, 
qui  ne  me  saluait  plus.  Et  il  m'a  tiré  son  chapeau,  fait 
un  geste  amical  de  la  main.  EtVabrant,  mon  ennemi 
déclaré,  l'âme  damnée  de  Mercier,  Vabrant  qui  me 
déclarait  foutu,  prêt  au  suicide,  Vabrant  lui-même 


3^14  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

m'a  abordé  devant  cinq  ou  six  professeurs,  après  son 

cours  : 

—  Papa  Goiwès,  fai  lu...  Cest  la  gloire,  vous 
m'entendez,  la  gloire.  Ah,  je  suis  heureux  et  fier  de 
vous  avoir  défendu  envers  et  contre  tous!  Finies  les 
tribulations... 

Les  autres  se  sont  approchés.  Gigade,  qui  ne  me 
connaît  pas,  a  demandé  à  m'être  présenté.  Quelle 
poignée  de  main,  l'animal  !  J'ai  cru  qu'il  me  cassait 
les  doigts  : 

—  Mon  cher  collègue,  avec  cette  découverte,  digne 
du  grand  Darwin,  vous  entrez  tout  droit  à  l'Académie. 

—  Comment  donc  î  mais  c'est  sûr,  ont  répété,  sur 
des  tons  différents,  les  camarades  qui,  avant-hier,  me 
tournaient  le  dos. 

...  Paul,  reste-t-ildu  chocolat?  Je  meurs  de  faim. 

Il  s'assit,  le  triomphateur,  et  la  sueur  coulait  sur 
son  large  front.  Marianne  l'essuya  pieusement.  Tout 
en  trempant  le  pain  dans  la  tasse,  il  continuait,  les 
yeux  brillants,  plus  jeune  de  dix  années  : 

—  C'est  à  toi,  ma  petite  Marianne,  que  je  devrai 
ma  délivrance...  Tu  es  une  magicienne...  Ah!  ce 
brave  Gaudulie!  (Paul  regarda  sa  sœur  impassible.) 
Et  le  Davidson  !  J'ai  su  que,  depuis  quinze  jours,  il 
s'agitait,  corrompait,  menaçait,  creusait  des  sapes  et, 
au  bout,  il  trouvait  l'ennemi.  Mercier  le  lâche,  qui  se 
sauvait  comme  un  rat  d'égout.  Celui-là, par  exemple... 


L'AUBE  DOULOUREUSE  335 

Il  faudra  ouvrir  l'œil...  Il  doit  jaunir  de  haine,  et  il  a 
plus  d'un  tour  dans  son  sac.  Mais    nous  sommes  de 
braves  gens;  que  craignons-nous? 
M°'  Gonstans  apporta  deux  télégrammes. 

—  Hein!  ça  commence.  Chère  M""' Gonstans...  notre 
fidèle  amie.  EtMoumelte  qui  n'est  pas  là  !...  Elle  nous 
croyait  déshonorés,  figure-toi...  à  cause  des  potins 
du  quartier. . . 

Une  des  deux  dépêches  était  d'Henriette  Yalère  : 
«  Pour  mon  mari  et  pour  moi,  sincères  félicitations. 
Le  génie  triomphe...  » 

—  G'est  pourtant  vrai  que  tu  es  un  homme  de 
génie...  et  de  grand  génie,  vieux  père  ! 

Et  Paul  considérait  le  vaillant  homme  avec  une 
vive  tendresse, 

La  sonnette  retentit.  Quelques  secondes  après, 
Goquilet  frottait  sa  barbe  noire  contre  les  joues  des 
assistants.  Il  baisa  en  tremblant  la  blanche  et  longue 
main  de  Marianne  et  posa  immédiatement  sur  elle  un 
regard  brûlant  d'amoureux. 

—  Est-il  chic!  Est-il  élégant!  fit  Paul,  admirant  la 
métamorphose  de  son  ami,  dont  il  devinait  l'origine. 

—  Un  rédacteur  du  Humbug  ne  se  refuse  rien, 
déclara  le  jeune  homme,  délivré  de  sa  gêne  habituelle. 
Patron,  ça  se  déclenche.  Tous  ces  lâches  se  retournent 
contre  Mercier.  On  comprend  fort  bien  l'apologue 
de  la  double  publication.  Je  viens  de  chez  M.  Gau- 


330  SÉBASTIEN  GOLVÊS 

duUe.  Il  se  demande  s'il  ne  faudrait  pas  raconter  la 

chose  tout  au  long  avec  preuves  à  l'appui. 

—  Comment,  des  preuves?... 

—  Eh  oui,  la  feuille  de  vos  papiers  volés,  conservée 
par  Guilon,  et  qu'on  a  achetée  mille  francs  au  petit 
gredin.  Ce  serait  un  procès...  merveilleux.  Davidson 
aussi  est  de  cet  avis. 

—  Non,  non,  répondit  Sébastien,  après  une  courte 
réflexion.  Ne  forçons  pas  la  chance.  Rabelais  parle 
d'un  capitaine  qui  ne  poursuivait  pas  les  ennemis  au 
delà  d'une  certaine  limite,  laquelle  suffisait  à  la  vic- 
toire. Imitons  ce  capitaine.  Je  suis,  moi  aussi,  un  ne- 
quld-niifiisle,  ajouta-t-il  avec  un  bon  sourire.  Si  Mer- 
cier se  trouve  aplati,  sans  qu'on  révèle  son  indignité. 
foncière,  c'est  suffisant.  Je  ne  demande  pas  sa  tête... 

—  Vous  êtes  trop  généreux. 

—  Ce  n'est  pas  de  la  générosité,  c'est  du  scrupule. 
Dans  une  semblable  lutte,  ce  qui  est  inutile  est  nui- 
sible. Tenez.  —  Il  tira  un  papier  de  sa  poche.  — Voici 
ma  démission,  qui,  elle,  sera  livrée  à  Davidson  et  à 
ses  presses.  Il  réclame  la  primeur  ; 

«  Monsieur  le  professeur  et  cher  collègue, 
«  Vous  m'avez,  au  mois  de  mai  dernier,  libérale- 
ment appelé  à  Paris,  moi  modeste  travailleur  de  pro- 
vince, et  mes  appointements,  que  vous  avez  spontané- 
ment élevés  de  huit  à  dix  et  même  douze  mille  francs, 
rétribuaient  largement  ma  besogne;  celle-ci  consistait 


L'AUBE  DOULOUREUSE  337 

àréaliserles  expériences  nécessaires  à  vos  découvertes 
et  à  contrôler  vos  recherches  cliniques. 

((  Aujourd'hui  que  j'ai  pu,  grâce  à  vous,  travailler, 
dans  l'intervalle,  pour  mon  compte,  et  m'atteler  à 
une  besogne  délinie,  laquelle  réclame  toutes  mes 
forces,  il  me  devient  impossible,  à  mon  vif  regret,  de 
vous  continuer  mon  aide. 

(k  Je  vous  remercie  donc,  monsieur  le  professeur  ci 
cher  collègue,  de  m'avoir  permis  de  mener  à  bien 
'"  ^'  j.G,  qui,  bcixii  vous,  eût  été  sans  nul  doute 
relardée,  et  je  vous  demande  humblement  d'accepter 
ma  démission  de  chef  de  votre  laboratoire.  Je  n'ou- 
blierai pas  nos  bons  rapports  et  votre  constant  souci 
de  vérité  et  de  justice. 

«  Recevez,  mon  cher  maître,  l'assurance  de  mon 
respectueux  dévouement.  » 

...  Hein!  qu'en  dites-vous? 

—  Un  peu  trop  d'adverbes,  objecta  Paul,  qui  était 
puriste.  Sauf  cela,  parfait. 

—  Et  toi,  Jérôme? 

—  Excellent,  mon  cher  maître.  On  rira  bien  à  lu 
Faculté.  C'est  d'une  ironie  merveilleuse. 

—  Et  Marianne? 

—  Père,  dit  la  jeune  fille  avec  gravité,  je  crains  que 
justement  cette  ironie  ne  soit  mal  comprise,  comme 
étant  peu  dans  votre  caractère.  J'eusse  préféré  quelque 
chose  de  plus  nef. 

2'J 


338  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Et,  séance  tenante,  elle  rédigea  le  projet  suivant  : 

«  Monsieur  le  professeur,  etc.,  je  remets  entre 
vos  mains  ma  démission  de,  etc.,  etc.,  où  vous 
m'aviez  appelé,  etc.,  etc. 

<(  La  divergence  de  nos  opinions  scientifiques  et  le 
désir  de  travailler  pour  moi-même,  à  Tabri  d'indis- 
crétions inévitables,  m'oblige  cà  cette  mesure  qui,  par 
ailleurs,  coûte  à  ma  reconnaissance. 

c(  Yeuillez,  etc.  » 

—  Excelleni,  déclara  encore  Coquilet,  avec  le 
même  feu,  ce  qui  fit  rire,  surtout  que  Gouvès  poussa 
aussitôt  un  parbleu  retentissant. 

Il  fut  décidé  qu'on  prendrait  le  meilleur  de  chaque 
formule  et  que  la  lettre  paraîtrait  le  lendemain 
matin. 

M""'  Gouvès  rentra  enfin  du  marché.  Elle  vou- 
lait, par  un  menu  soigné,  fêter  le  retour  de  son  chéri. 
Un  certain  malaise  naquit  de  ce  que  la  grosse  affaire 
était  pour  elle  la  présence  de  son  fils  et  de  ce  que, 
malgré  son  désir,  elle  témoignait  mal  sa  joie  du  grand 
mémoire  enfin  paru.  Puis  cette  réunion  de  la  famille,| 
pendant  un  moment  de  silence,  appelait  quelque 
chose  de  solennel  à  quoi  tous  pensaient,  et  les  regards 
allaient  de  Coquilet  à  Marianne  avec  une  insistance 
telle  que  la  jeune  fille,  très  émue,  sous  un  vague 
prétexte,  sortit. 

—  Patience, mon  camarade,  nous  y  venons,  dit  Paul 


L'AUBE  DOULOUREUSE  339 

à  Jérôme,  dans  une  étreinte.  Mais  l'attitude  de  sa 
sœur  l'inquiétait. 


—  Eh  ijien,  Clorinde.  et  Anatole? 

Paul,  dans  l'antichambre,  attendant  avec  impa- 
tience qu'Henriette  fût  prête  à  le  recevoir,  interro- 
geait ainsi  la  brave  fille. 

—  Je  le  hais,  monsieur  Paul,  et  je  le  lui  ai  dit  en 
lace.  Son  dernier  coup  atout  rompu.  Imaginez  que 
ce  coquin,  furieux  de  la  mort  de  Degraize,  son  digne 
patron,  a  cherché  à  connaître  la  retraite  de  M"'  Rou- 
mine,  pour  la  livrer  à  la  police.  Je  l'ai  flanqué  à  la 
porte,  et  raide,  pas  plus  lard  qu'hier. 

—  Il  reviendra. 

—  Que  non.  C'est  bien  mort,  d'ailleurs.  J'étais  une 
bête,  je  le  sais  maintenant.  Ces  choses-là,  monsieur 
Paul,  ne  se  raccommodent  pas. 

Sur  ces  paroles  peu  encourageantes,  le  jeune  homme 
fut  introduit. 

Henriette  le  reçut  avec  une  extrême  froideur.  Sa 
décision  d'en  finir  apparaissait  jusque  dans  son 
silence,  qu'elle  eut  soin  d'opposer  aux  ardeurs  de  son 
ancien  amant.  Et  lui,  dans  son  cœur,  éprouvait  une 
étrange  et  soudaine  transformation.  Ce  moment  si 
longtemps  souhaité,  parmi  les  rêves  et  les  angoisses, 
ce  moment  pour  lequel  il  avait  failli  subir  les  atrocités 


3i0  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

de  la  discipline,  ou  déserter  ou  se  luer,  lui  paraissait 
vide  et  glacé.  A  ce  monstre  implacable,  il  donnait 
sa  jeunesse,  son  ardeur  et  sa  foi,  quand  tant  d'autres 
eussent  été  heureuses  de  posséder  ces  dons  si  rares, 
d'aimer  et  d'être  aimées  franchement.  Elle  devina  sa 
pensée,  et,  après  quelques  félicitations  pour  le  succès 
de  son  père  qui  s'annonçait  éclatant  : 

—  Vous-même,  mon  ami,  comprenez  bien  que  je 
suis  le  contraire  d'une  fidèle,  A  quoi  bon  mentir,  pro- 
longer une  situation  impossible,  d'autant  que  Valère 
est  devenu  jaloux?  Je  suppose  que  Mercier,  selon  son 
habitude,  furieux  de  son  échec,  dont  il  nous  attribue 
la  cause,  lui  a  envoyé  quelque  nouvelle  infamie.  Quand 
on  vous  a  annoncé  tout  à  l'heure,  il  est  devenu  pâle 
et  m'a  quittée  brusquement.  C'est  pourquoi  je  ne 
m'enferme  point.  J'aurai  été  la  distraction  de  votre 
congé. 

—  Une  distraction...  cruelle. 

—  Mais  non,  fit-elle  d'une  voix  caressante.  Il  faut 
qu'un  jeune  homme  comme  vous,  bouillant  et  hardi, 
rencontre  une  Henriette,  cela  le  blinde...  Il  est  bon 
d'avoir  joué  avec  le  feu. 

—  Comment  vont  Carcavet  et  M.  Lourdemont? 

—  Oh!  —  elle  eut  un  sourire  désabusé  —  ne  croyez 
pas  que  je  vous  remplace.  J'ai  assez  de  l'amour... 
comme  du  reste. . .  Nous  avions  fondé  une  petite  réunion 
de  femmes  et  d'hommes,  je  peux  bien  vous  l'avouer,  les 


L'AUBE  DOULOUREUSE  311 

AudacieuseSs  qui  me  distrayait...  la  Davelle,  la 
Trousselin...  Cela  même  m'assomme  et  me  répugne. 
Je  n'ai  plus  que  deux  plaisirs  :  la  lecture  et  le  voyage. 

—  Alors,  un  romancier  nomade? 

—  Ne  soyez  pas  insolent.  Les  romanciers  écrivent. 
Ils  n'aiment  jamais  et,  s'ils  se  déplacent,  c'est  la 
plume  à  la  main.  Les  métiers,  à  notre  triste  époque, 
sont  plus  forts  que  les  sentiments.  Je  crois  que  Valère 
veut  m'emmener  dans  le  Midi.  Il  est  fou  de  soleil 
et  de  solitude.  La  politique  l'écœure.  Je  n'en  suis 
pas  fâchée. 

—  Nous  nous  retrouverons  peut-être. 

—  Oui,  je  sais,  le  mas  d'Anglore...  près  d'Arles. 
L'héritage...  Marianne  m'a  dit...  Ah!  nous  sommes 
loin  du  petit  étang  de  Fontainebleau,  vous  rappelez- 
vous? 

—  Si  je  me  rappelle  !...  Souvent  je  l'ai  revu,  dans 
les  longues  nuits  de  la  caserne,  qu'interrompaient  des 
ronflements  affreux.  Et  je  m'y  suis  cru  noyé,  flottant, 
chair  molle  en  proie  aux  mouches,  aux  libellules. 

—  Gomment,  à  ce  point-là! 

—  En  doutez-vous?  Ce  matin  encore,  je  croyais 
mon  amour  immense. 

—  Et  vous  vous  apercevez  qu'il  a  fondu  brusque- 
ment. Une  courte  bougie,  je  connais  cela,  je  connais 
tout...  et  désormais,  comme  le   grand    homme,  je 

baille,  je  baille  ma  vie. 

2J. 


* 


34-2  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Elle  fit  le  geste  de  s'étirer,  montra  des  dents 
étincelantes.  Il  jugea  l'entretien  terminé. 

—  Adieu,  ou  au  revoir. 

—  Au  revoir...  sûrement,  là-bas...  Dans  le 
beau  pays.,.  Nous  ferons  de  la  bicyclette,  les  routes 
sont  excellentes  et  nous  parlerons  du  passé. 

Une  heure  plus  tard,  le  jeune  homme,  encore 
surpris  de  son  calme  inattendu,  sans  dire  le  nom, 
racontait  la  chose  à  Avan  dans  le  vaste  atelier  où 
s'achevait  lentement  le  magistral  tombeau  de  Vidée  di- 
vine. 

—  C'est  assez    curieux,   déclara  le  sculpteur.  Je 

devine  la  personne. 

Il  se  leva,  alla  prendre  dans  ses  bras  robustes  le 
plâtre  d'Henriette,  et,  le  rapportant  : 

—  Hein!  dans  le  mille? 

—  Hélas  !  fit  le  jeune  homme. 

—  Eh  bien,  mon  petit,  ces  issues-là,  qui  sont  les 
plus  fréquentes,   sont  inexprimables    en   sculpture. 
C'est  le  défaut  de  notre  art.  Il  lui  faut  du  drame,  des  - 
contractions,  je  parle  du  moderne,  car  l'antique.  Un, 
était  calme,  d'où  sa  grandeur  et  son  charme  éternels. 

Il  continua  par  l'éloge  de  Robert  qui  avait  fait  son 
devoir,  de  Louiselte,  une  brave  petite  femme,  mais  pas  , 
assez  de  hanches,  de  Jeanne  Roumiue  enfin,  unehé- 
roine  celle-là,  une  vengeresse. 

—  J'ai  ébauché  quelquesmaquettes.  Un  gros  homme  . 


L'AUBE  DOULOUREUSE  343 

à  terre,  égorgé,  et  une  femme  debout,  le  couteau  à  la 
main,  car  elle  l'a  tué  classiquement,  la  bougresse.  Ça 
viendra.  C'est  un  beau  sujet  ! 

Enfin,  il  se  félicita  de  ce  que  la  gloire  tombait  d'un 
coup  sur  Gouvès,  comme  une  tuile  d'or. 

—  Il  ne  l'a  pas  volée,  le  cher  papa.  J'ai  appris  à  le 
connaître,  à  nos  petites  soirées  du  samedi  soir.  Un 
rude  homme.  Il  faudra  que  je  le  fasse  pour  le  prochain 
Salon,  en  pleine  passion,  avec  son  beau  front  ridé  et 
ses  méplats  d'ouvrier  génial.  Une  gueule  d'artisan... 
Ça  ne  trompe  jamais. 

—  Ces  artistes,  se  dit  Paul  en  sortant,  rapportent 
tout  à  leur  délire.  Ils  détruisent,  exterminent  ou 
déforment  et  ils  n'éprouvent  plus  qu'une  seule  joie  : 
la  création.  C'est  sans  doute  ce  qui  fait  que  Dieu  ne 
s'occupe  là-haut  ni  de  nos  joies  ni  de  nos  peines.  Cela 
lui  suffit  :  faire  des  êtres.  Deviendrai-je  un  sem- 
blable monstre  ! 


Sitôt  le  repas  achevé,  et  profitant  de  l'émoi  causé 
par  l'arrivée  d'Ourlac,  enchanté,  lui  aussi,  du  mémoire, 
Marianne  s'était  esquivée. 

Elle  prit  d'abord  une  voiture  qui  la  mena  aux  bou- 
levards. Là  elle  la  quitta,  fit  plusieurs  détours,  et, 
sûre  enlln  de  n'être  pas  suivie,  arriva  aux  quais  à  la 
tombée   de  la  nuit  :   le  Hiimbug  se  balançait   dou- 


344  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

cernent,  amarré  au  débarcadère  du  Palais-Bourbon. 
La  petite  passerelle  franchie,  elle  dit,  dans  sa 
langue,  un  mot  convenu  à  un  marin  anglais  qui  rac- 
commodait un  cordage  et  fut  sur  le  pont.  Elle  se 
dirigea  vers  l'escalier  des  cabines  ;  une  fois  dans  Tétroit 
corridor  aux  parois  de  sapin  verni,  elle  frappa  trois 
fois  à  une  petite  porte. 

—  C'est  moi,  Jeanne. 

—  Entre,  chérie. 

Contre  le  gros  hublot  pâle,  l'eau  clapotait.  Une  lampe 
suspendue  éclairait  la  pièce  exiguë,  la  couchette,  la 
îable,  un  pliant. 

Jeanne  Roumine  était  en  train  d'écrire,  semblable 
à  une  brave  petite  bourgeoise  qui  fait  sa  correspon- 
dance. Elle  embrassa  son  amie,  se  fit  raconter  les  évé- 
nements, l'arrivée  de  Paul,  l'apparition  de  la  bro- 
chure. 

Depuis  six  jours,  depuis  l'assassinat  de  Degraize, 
elle  était  là,  abritée  par  le  navire  et  les  lois  interna- 
tionales, car  le  Hamhitg  était  terre  anglaise. 

L'ingénieuse  Marianne,  sûre  de  Davidson,  avait 
imaginé  cette  retraite  pour  son  amie. 

Sitôt  l'acte  accompli,  Jeanne,  profitant  de  l'obscu- 
rité, du  tumulte,  avait  couru  l'espace  de  quelques  pas 
jusqu'à  une  voiture  fermée,  sur  le  siège  de  laquelle 
était  un  compagnon.  Le  rapide  cheval  partait  à  fond 
de  train.   Maints  badauds  se  vantèrent  par  la  suite 


L'AUBE  DOULOUREUSE  315 

d'avoir  vu  passer  le  coupé-fantôme.  Ce  fut  une  course 
folle  à  travers  Paris,  puis,  au  bout  d'une  heure  de 
circuits  tellement  embrouillés  que  le  cocher  ne  put  se 
les  rappeler,  le  fiacre  amenait  la  fugitive  au  débar- 
cadère du  bateau.  Personne  sur  les  quais  à  cette  heure 
tardive.  Les  matelots  étrangers  avaient  été  prévenus 
de  l'arrivée  nocturne  d'une  dame.  Elle  fut  introduite 
aussitôt  dans  sa  cabine  par  Davidson  lui-même,  que 
son  rôle  et  le  charme  de  la  justicière  exaltaient  : 

—  Vous  êtes  ici  chez  vous,  mademoiselle.  On  vous 
portera  vos  repas,  dont  vous  commanderez  le  menu, 
car  nous  autres  Saxons  forçons  un  peu  la  viande 
rouge.  Mon  stewart,  garçon  discret,  est  à  vos  ordres! 
A  la  première  alerte,  nous  sommes  prêts  et  nous 
partons  pour  Amsterdam  rejoindre  votre  père. 

—  J'étais  en  train  de  lui  écrire,  à  mon  Nicolas  Piou- 
mine,  dit  Jeanne  tendrement..  D'ailleurs  il  a  reçu  un 
télégramme  conventionnel.  Assieds-toi  sur  la  cou- 
chette, mon  mignon...  Je  suis  si  heureuse  de  te  voir, 
je  suis  si  seule!  Mon  sauveur  est  un  homme  admi- 
rable et  timide,  plein  de  tact.  Pour  la  première  fois 
aujourd'hui  il  m'a  demandé  la  permission  de  me  faire 
visite.  Nous  avons  causé  deux  heures  de  choses 
sérieuses.  Son  esprit  vaut  son  cœur.  Il  est  le  type 
saxon  dans  ce  qu'il  a  de  meilleur. 

—  Parions  qu'il  va  devenir  amoureux  de  toi. 

—  Ne  raconte  donc  pas  de  bêtises.  Il  ne  pense 


346  SÉI^ASTIEN  GOUVÈS 

qu'à  Marianne  et  ne  s'en  cache  point.  — Elle  devint 
mélancolique.  —  Non,  non,  si  Audiffret  mentait  en 
s'aftirniant  l'homme  d'une  seule  lemme,  je  suis,  moi, 
la  femme  d'un  seul  souvenir...  Quand  Davidson  aura 
terminé  ses  affaires,  que  la  victoire  de  Gouvès  sera 
certaine,  que  le  bruit  sera  apaisé,  dans  quelques 
jours  nous  chaufferons  pour  la  Hollande  ;  j'irai  re- 
trouver mon  chéri  et  nous  vivrons  libres,  tranquilles, 
5'il  plaît  aux  dieux.  Oh!  Marianne,  ma  belle,  l'étrange 
soirée  que  celle  où,  après  quelques  scrupules,  je  lui  fis 
part  de  ma  décision  î  II  m'a  regardée  longtemps,  avec 
sa  fixité  ardente  et  claire,  longtemps,  afin  de  déchif- 
frer mon  âme  peu  lisible.  Puis  un  profond  soupir  lui 
souleva  la  poitrine.  C'est  horrible  de  ne  pas  pou- 
voir s'empêcher  d'observer...  Puis,  sans  un  seul  mot, 
il  m'a  prise  dans  ses  bras  et  il  m'a  serrée  très  fort, 
comme  pour  me  défendre  de  la  honte,  car,  après 
tout,  je  suis  une  criminelle,  mais  c'est  l'intention 
qui  nous  sauve. 

—  Le  crois-tu?  fit  Marianne  avec  un  geste  d'acca- 
blement. 

—  Certes!  qu'est-ce  donc  que  l'héroïsme  le  plus 
souvent,  sinon  un  péché  sublime? 

Elle  saisit  la  main  de  sa  chère  visiteuse  : 

—  Et  chez  toi?  que  se  passe-t-il?  Ton  père,  ton 
frère...  Es-tu  décidée? 

Marianne  secoua  tristement  la  tête  : 


L'AUBE  DOULOUREUSE  '317 

—  Moi,  je  voudrais...  Mais  est-ce  mainlenant  pos- 
sible? 

—  Tout  est  possible,  répondit  Jeanne,  avec  de  la 
sincérité.  Je  ne  te  demande  pas  tes  secrets.  Si  l'aveu 
te  semble  dur,  songe  que  le  silence  est  plus  dur  encore. 
Moi,  meurtrière  par  vengeance,  j'éprouve  un  senti- 
ment bizarre.  J'ai  honte  de  me  cacher.  Tout  acte 
porte  en  lui  le  désir  de  sa  révélation... 

-  Eiea  vr;r,   hélas! 

—  La  force  sociale  repose  sur  ce  besoin  de  confes- 
sion... la  religion  aussi.  C'est  un  ressort  de  l'àme 
humaine... 

—  Oui,  métaphysicienne  chérie. 

—  Plus  que  jamais  ;  on  ne  guérit  pas  du  sensible 
par  l'intelligence. 


Le  soir  après  le  repas,  étant  présents  Berthet  et  Co- 
quilet,  vinrent  à  la  file  déposer  leur  carte  chez  le 
modeste  confrère,  dont  le  génie  éclatait  brusquement, 
plusieurs  étrangers  de  passage,  des  docteurs  pari- 
siens, dont  quelques-uns  privés  de  titres,  mais  fort 
habiles,  enfin  quatre  professeurs  à  la  Faculté,  dont  un 
membre  de  l'Académie,  le  fameux  Couste. 

—  Un  compatriote,  disait  Gouvès  en  riant.  Il  se  le 
rappelle  un  peu  tard  (il  prononçait  :  un  pétard). 

—  Oh  !  qu'il  a  une  riche  voiture  avec  des  lanternes 


348  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

brillantes,  ajouta  la  mère  Gonstans  émerveillée.  Et  il 

s'en  est  fallu  de  peu  qu'il  n'entrât.  Il  n'a  pas  osé. 

—  Tant  mieux,  déclara  Julie,  nous  n'étions  pas  en 
tenue. 

Elle  portait  cependant  une  robe  de  chambre  verte 
à  falbalas,  d'une  forme  héroïque,  qui  désolait  Ma- 
rianne, et  ses  pieds,  qu'elle  avait  petits,  s'agitaient 
dans  des  babouches  de  cuir  soufré,  présent  d'un  na- 
bab arménien. 

—  Eh  quoi!  ma  Pérette,  déjà!  Je  suis  sûre  qu'avec 
ta  cervelle  bouillonnante  d'Ensade,  tu  nous  vois 
dans  un  palais,  entourés  de  serviteurs  chamarrés  et 
de  princes. 

—  Quand  nous  serons  riches,  déclara  Paul,  nous 
achèterons  un  beau  Rembrandt,  que  lu  dénicheras, 
n'est-ce  pas,  Zebio,  quelque  chose  comme  la  Leçon 
d'anatomie? 

—  C'est  un  morceau  trop  froid,  ce  n'est  pas  cela 
que  je  choisirais,  répondit  le  peintre. 

L'air  visiblement  angoissé  de  Marianne  le  préoccu- 
pait. Elle  semblait  attendre  et  redouter  quelque  chose, 
tressaillait  à  chaque  coup  de  sonnette. 

—  L'article  du  Temps  est  fameux,  ût  Paul  après 
un  silence. 

Le  grand  journal  du  soir  publiait  en  effet  de  longs 
extraits  du  mémoire  sur  la  Pesanteur  et  le  Langage. 
L'auteur,  évidemment  renseigné,  de  l'article  exal- 


L'AUBE  DOLLOUREUSE  3i9 

tail,  en  termes  enthousiastes,  la  découverte  de  Sébas- 
tien Gouvès  :  îtn  de  ces  hommes  mtodestes  et  siiblunes 
comme  en  recèlent  encore  heureusement  les  pro- 
fondeurs de  la  science  française.  Gela  se  terminait, 
après  deux  colonnes  de  discussion,  par  des  allusions 
transparentes  à  la  lutte  du  pot  de  terre  et  du  pot  de 
fer.  Cette  fois,  par  extraordinaire,  le  pot  de  terre 
est  vainqueur.  Cest  aussi  qu'il  est  lourd  d'un  trésor. 

—  Hein,  un  trésor,  qu'en  penses-tu,  fillette?  Le 
vieux  père  passé  à  l'état  de  trésor.  Ah  !  le  pot  de  Mercier, 
jo  sais  ce  qu'il  renferme!... 

On  rit  ;  mais  Zebio,  sérieux  : 

—  Je  suis  étonné  que  la  presse  ait  ainsi  marché 
pour  toi,  comme  ils  disent  dans  leur  argot.  Il  faut  que 
ce  Davidson  ait  joliment  travaillé. 

—  L'étranger  me  protège.  Je  suis  veillé  par  Pitt  et 
Cobourg. 

—  Et  par  un  autre  encore...  €ar  le  Juif  doit  en  ce 
moment  préparer  sa  bombe.  Espérons  qu'elle  éclatera 
sans  blesser  personne. 

—  Poui'vu  qu'il  n'envoûte  pas!  dit  Coquilet  par 
plaisanterie. 

—  Taisez-vous,  taisez-vous,  s'écria  Marianne  avec 
une  expression  d'effroi.  Je  crois  à  l'envoûtement  :  j'en 
ai  eu  des  exemples.  Ces  Juifs  sont  tous  un  peu  sor- 
ciers. Et  voulez-vous  que  je  vous  raconte  mon  rêve? 


—  Nous  l'écoutons,  mignonne. 


£0 


350  SÉBASTIEN  GOIVÈS 

—  C'était  le  soir,  mais  il  faisait  jour  encore,  par  iinQ 
de  ces  anomalies...  Enfin,  maman  lisait  en  pleurant 
une  lettre  qui  nous  apprenait  Tarrestation  de  Paul  et 
son  départ  probable  pour  Biribi  —  résultat  de  ta 
conversation,  frérot.  —  Il  avait  .aiflé  son  capitaine, 
ce  Leboin  qu'on  ne  reconnaissait  pas,  mais  qui 
avait  dans  Voir  la  figure  d'Avan.  Et,  pour  sauver 
Paul,  nous  savions,  de  cette  science  profonde  que  l'on 
a  dans  les  songes,  qu'il  fallait  implorer  Mercier,  seul 
capable  d'agir  auprès  du  ministre.  «Vas-y  .),  déclarait 
papa.  Je  me  révoltais.  Je  résistais.  Maman  criait  et 
suppliait.  Enfin,  je  me  décidais  à  cette  abominable 
démarche. 

Un  coup  de  sonnette,  qui  la  fit  tressaillir,  interrom- 
pit la  narratrice.  M"'  Gonstans  apporta  un  petit 
paquet  soigneusement  ficelé,  à  l'adresse  de  Sébastien 
Gouvès. 

—  Recommandé,  dit-elle.  Pourvu  que  ça  ne  vienne 
pas  des  anarchistes  ! 

—  Les  loups  ne  se  mangent  pas...  Comment,  Zebio,' 
une  surprise?... 

—  Moi  !  répondit  le  peintre  stupéfait...  Je  ne  l'ai 
rien  envoyé... 

—  Cependant  ton  nom  est  sur  le  paquet.  Piegarde  : 
Eusèbe  Oicrlac,  rue  de  Ponthleu.  Alors,  continua 
Gouvès  d'une  voix  altérée...  c'est  quelque  canaillerie 
de  notre  homme...  Je  vais  voir  ça  seul. 


L'ALBE  DOULOLUELSE  351 

Tous  étaient  troublés. 

Il  passa  dans  la  pièce  à  côlé.  Quelques  instants 
après,  il  appela  Marianne  et,  quand  elle  fut  entrée, 
ferma  la  porte  : 

—  Regarde. 

Dans  un  petit  carton,  sur  lequel  était  une  date  en 
caractères  gras  d'imprimerie,  se  trouvait  enfilée  une 
jarretière  de  soie  blanche,  qne  la  jeune  fille  reconnut 
aussitôt  comme  lui  appartenant  et  oubliée  par  elle 
chez  Gaudulle,  le  soir  de  honte.  Comment,  par  quel 
diabolique  artifice,  Anatole  —  car  ce  ne  pouvait  être 
que  lui  —  s'était-il  procuré  ce  témoin?... 

Comme  l'autre  fois,  pour  la  lettre  révélatrice,  elle 
demeura  impassible.  Gouvès  vibrait  sur  place  de  tous 
S3s  membres,  et  les  muscles,  dans  la  profondeur  de  sa 
figure,  s'agitaient  par  petites  saccades  brèves,  sous  ses 
yeux  noirs,  pleins  de  colère. 

—  Eh  bien,  mon  père,  qu'avez- vous?...  C'était 
prévu... 

—  Mais,  ton  nom,  ton  nom!...  Ah!  le  misérable! 
Marianne.  Les  lettres  noires  se  détachaient  net- 
tement sur  la  soie  blanche. 

—  C'est  fort  simple.  Moumette  aura  laissé  traîner 
mes  affaires  de  toilette.  Clorinde,  qui  venait  ici  quel- 
quefois, l'aura  prise  comme  souvenir  ou,  par  coquet- 
terie, comme  modèle...  Je  lui  donne  souvent  mes 
mises  bas...  Anatole  est  son  amant...  Il  a  machiné  cela 


352  SÉBASTIEN  GOUVES 

avec  Mercier  ou,  plus  simplement,  Anatole,  lors  d'une 

visite,  aura  dérobé...  cela... 

—  Évidemment,  c'est  une  explication.  Mais  tout  de 
même... 

—  Je  vous  jure,  mon  père  chéri,  que  vos  soupçons 
me  désespèrent.  (Elle  pleurait  sincèrement,  ce  qui 
la  servit.)  Yous  reconnaissez  la  main  de  ces  ban- 
dits... Ils  sont  même  très  maladroits  dans  leurs  ma- 
nœuvres scélérates...  Et  pourtant  vous  hésitez,  vous 
m'accusez  presque. 

—  Oh!  je  t'accuse  !... 

—  Enfin,  vous  avez  de  moi  une  bien  triste  opinion 
pour... 

Il  rinterrompit  avec  une  tendre  violence  : 

—  Pardon,  pardon...  Je  suis  fou...  Je  suis  une 
bête...  Jette  ça... 

—  Je  le  garde...  C'est  un  témoin  précieux.  Il  en 
viendra  d'autres...  Et  vous  croirez  encore... 

—  Je  ne  croirai  plus  rien,  si  ce  n'est  que  tu  es  une 
brave  et  admirable  enfant...  Et  le  jour  où  tu  te  seras 
décidée  à  dire  oui,  ce  jour-là... 

—  Vous  vous  déchargerez  sur  mon  mari  de  voj 
inquiétudes,  de  votre  surveillance. 

—  Méchante  !  Ce  jour-là,  je  ne  craindrai  plus  les 
attaques,  le  ressentiment  de  ce  misérable...  et  je 
mourrai  tranquille... 

—  Ou'allons-nous  raconter  auxxiutres?... 


L'ALBE  DOULOUREUSE  353 

—  Qu'il  y  avait  dans  la  boîte  une  lettre  d'injures. 

—  C'est  un  peu  naïf...  restons  dans  leur  for- 
mule... Un  mouchoir  à  mes  initiales,  qu'ils  s'étaient 
procuré  comme  je  vous  l'explique,  destiné  à  me 
perdre...  Souvenir  d'Othello... 

—  Parfait  !  Rentrons  vite.  Encore  pardon,  ma 
grande. 

Et,  sur  un  dernier  baiser,  il  la  poussa  vers  la  porte. 

Marianne  ne  dormit  pas  de  la  nuit.  Le  lendemain 
matin,  elle  guetta Goquilet,  qui  venait  pour  sa  besogne 
journalière. 

—  Monsieur  Jérôme,  après  le  déjeuner,  à  deux 
heures  précises,  rendez-vous  derrière  le  Panthéon.  Je 
compte  sur  votre  discrétion  absolue. 

Car  elle  savait  qu'il  s'ouvrait  de  tout  à  son  maître. 

—  Je  vous  obéirai,  mademoiselle. 

Elle  le  trouva  exact  au  rendez-vous,  vêtu  de  noir, 
très  simplement,  d'une  certaine  beauté  digne  et  grave. 
Il  faisait  un  peu  de  brouillard.  Ils  étaient  seuls  sur  la 
grande  place. 

—  Marchons,  voulez-vous? 

Le  moment  est  venu,  monsieur  Goquilet,  de  vous 
avouer  ce  qui  m'oppresse...  Vous  m'aimez,  et  depuis 
que  vous  m'avez  vue,  depuis  notre  arrivée,  je  le  sais  ; 
quoique  je  vous  ai  peu  encouragé,  votre  amour  n'a  fait 
que  grandir  —  vous  m'interromprez  si  je  fais  une 
erreur  —  et  comme  les  miens  sont  très  désireux  d.j 


354  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

ce  mariage  que  vous  souhaitez  si  ardemment,  comme 
ils  vous  conseillaient  de  ne  pas  désespérer,  vous 
avez  obéi. 

Il  y  eut  une  pause.  Elle  parlait  bas,  mais  distincte- 
ment. Il  l'écoutait,  pâle  et  rigide,  les  regards  sur  elle, 
tandis  qu'elle  fixait  un  point  de  l'espace  embrumé. 

—  Une  première  fois,  le  >samedi  soir  que  vous 
vous  êtes  déclaré,  je  vous  ai  repoussé  de  façon 
formelle.  Puis  les  événements  sont  venus  et  j'ai 
changé  de  conduite,  de  sentiment.  Je  ne  vous  aimais 
pas  encore,  mais...  j'avais  pour  vous  une  tendresse 
profonde,  qui  venait  de  votre  dévouement  à  notre 
cause,  car  —  la  voix  devint  douce  et  caressante  — 
l'amour  pour  mon  père,  mon  ami,  a  pris  toutes  mes 
forces  sensibles. 

Encore  un  petit  silence. 

—  Aujourd'hui  enfin  je  vous  aime,  et  cela  m'est 
très  doux,  et  je  serais  prête  à  vous  épouser,  mais... 
l'affreuse  nécessité,  ma  folie  filiale  et  quelque  démon 
d'orgueil  déçu  m'ont  livrée  à... 

—  Gaudulle!  Parbleu!... 

Il  dit  cela  comme  en  rêve,  avec  une  espèce  de 
terreur  et  un  geste  douloureux,  mêlé  d'angoisse  et  de 
délivrance. 

—  Lui-même...  Sans  passion,  c'est  plus  horrible; 
brisée  de  remords  avant,  après,  je  me  suis  livrée, 
Jérôme  —  oh!   son  nom,  en  cet  instant,  dans  sa 


L'AUBE  DOULOUREUSE  355 

bouche  —   et  celle   que  vous   voulez   pour  femme 
est  une  créature  souillée. 

Contre  son  attente,  il  ne  bondit  pas,  ne  s'emporta 
pas  et  supporta  le  choc  héroïquement  ;  mais  sa  tête 
se  pencha  en  avant,  comme  si  ses  vertèbres  se  fussent 
brisées  soudain,  et  ses  yeux  élargis  devinrent  vides, 
hagards,  obscurs.  Puis,  comme  elle  se  taisait,  il  écarta 
les  bras  qui  retombèrent. 

—  C'est  affreux...  affreux...  Et  je  m'en  doutais... 
Mais  je  ne  pouvais  croire. 

—  Oui,  j'ai  deviné  vos  angoisses,  pareilles  aux 
miennes...  Donc,  n'est-ce  pas,  c'est  impossible? 

Après  quelques  secondes,  qui  lui  parurent  à  elle 
immenses  et  désertes  comme  la  place  même  où  ils 
étaient,  le  jeune  homme  se  redressa  : 

—  Mademoiselle  Marianne...  je  sais  la  raison  de 
votre  faute...  vous  vous  êtes  trompée  sur  votredevoir, 
mais  le  devoir  affole  les  consciences  héroïques...  Ma- 
demoiselle Marianne,  au  risque  de  sembler  ridicule... 
je  vous  réponds  ceci... 

Comme  ils  marchaient  côte  à  cùtc,  il  se  plaça  devant 
elle,  et,  lui  prenant  les  mains  sans  une  hésitation  : 

—  Si  vous  m'aimez,  si  vous  déplorez  votre...  cette 
action  accidentelle  et  cruelle,  je  vous  demande  hum- 
blement de  consentir  à  être  ma  femme...  et  j'oublie... 

Elle  retint,  à  cause  de  l'endroit,  un  grand  élan 
de  reconnaissance.  L'émotion  lui  brûlait  les  yeux  et 


356  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

le  cœur.  Elle  était  prête  à  défaillir.  Alors  elle  eut  une 
tendre  inspiration,  et,  lui  saisissant  le  bras,  qu'elle 
serra  contre  sa  poitrine: 

—  Merci,  mon  cher  Jérôme.  J'accepte  ce  sacrifice, 
car  je  suis  maintenant  toute  à  vous,  et,  vous  m'en- 
tendez bien,  pour  toujours...  Ce  que  vous  laites  là  est 
si  beau  :  sauver  une  âme  !  Je  vous  admire,  mon  ami. 

Puis  très  bas,  de  très  près,  car  elle  était  grande 
presque  autant  que  lui  et  pouvait  lui  parler  à  l'oreille  : 

—  Nous  souffrirons  ensemble,  nous  souiYrirons 
pour  lui,  le  père,  ton  père  bien-aimé,  qui  ne  sait  rien, 
dont  ce  serait  la  mort.  Et  nous  nous  purifierons  par 
la  douleur. 

Ils  rentrèrent  ensemble  rue  Lhomond,  dans  ce 
petit  appartement,  témoin  de  tant  d'angoisses,  que 
doraient  maintenant  les  rayons  mêlés  de  la  gloire 
commençante  et  de  famour. 

Paul,  sa  mère  et  Gouvès  étaient  reunis  au  salon.  A 
leur  vue,  ils  se  levèrent,  les  yeux  brillants  de  joie. 

— Père,  maman,  frérot,  je  vous  présente  mon  fiancé, 
le  docteur  Jérôme  Goquilet. 

—  Ah  !  ma  grande,  s'écria  Sébastien  en  les  joignant 
tous  deux  sur  sa  large  poitrine,  tu  fais  notre  bonheur  î 
Et  loi,  mon  fils  nouveau,  je  te  nomme  enfin  du  nom 
que,  dès  longtemps,  tu  avais  dans  mon  cœur. 

La  scrupuleuse  Marianne  cependant  faisait  intérieu- 
rement une  courte  prière  :  «  Mon  Dieu,  qui  voyez 


L'AL'BE  DOULOUUEUSE  357 

nos  erreurs  et  nos  doutes,  prenez  pitié  de  voire  ser- 
vante. Ghàtiez-la  de  façon  qu'elle  soit  seule  à  souffrir; 
puisque  vous  êtes  notre  divin  père,  comprenez, 
absolvez  le  péché  lilial.  Et  que  lui,  mon  chéri,  lui, 
rionore  touiours:  » 


EPILOGUE 

ou  L'ON  VOIT  QUE  LES  PLUS  SENSIBLES 
SONT  LES  PLUS  FORTS 


—  Et  je  crois,  moi,  mon  cher  ami,  qu'il  y  a,  dans 
le  Sensible,  un  vaste  domaine  peu  exploré,  aussi 
bien  par  la  science  que  par  la  littérature.  Je  crois 
que  nous  vivons  encore  sur  le  platonisme,  sous  le 
gouvernement  des  idées,  des  notions,  des  formules. 

Gouvès  parlait  ainsi  au  philosophe  kantien  Jous- 
semet  de  l'Orme,  esprit  cultivé  et  disert,  dans  une 
enveloppe  académique,  yeux  noirs  demeurés  vifs, 
barbiche  blanche  et  méplats  roses  ;  métaphysicien 
réviviscent  du  dix-huitième  siècle,  de  salon  et  de  cour, 
érudit  subtil,  auteur  de  plusieurs  ouvrages  remarqua- 
bles, tels  que  r Histoire  comme  révélation  subjective 
et  la  Mort  des  préjugés  sociaux,  dont  la  vigueur 
nourrie  avait  atteint  le  grand  public. 

L'audace  intellectuelle    de  Gouvès   l'avait  séduit, 


360  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

ainsi  que  sa  lulle  contre  le  malhonnête  Mercier, 
et  celui-ci  d'ailleurs  n'avait-il  pas  fait  une  cour  sui- 
vie, d'aucuns  disaient  heureuse,  à  la  jeune  maîtresse 
du  galant  philosophe,  Madeleine  Civien,  dont  s'enor- 
gueillit l'art  lyrique? 

On  était  au  commencement  du  printemps.  Six  mois 
s'étaient  écoulés  depuis  les  aveux  de  Marianne  à  son 
mélancolique  fiancé.  Le  mariage,  reculé  par  la  jeune 
fille  à  cause  de  son  scrupule  moral,  devait  avoir  lieu 
en  août.  Gouvès  avait  quitté  son  laboratoire  et  le 
logis  de  la  rue  Lhomond,  témoin  de  ses  misères.  Il 
habitait,  en  haut  de  la  rue  des  Ecoles,  avec  sa  fille,  un 
appartement  clair  et  vaste  au  rez-de-chaussée,  dont 
une  partie  était  transformée  en  salles  d'étude  avec  les 
appareils  indispensables.  Là,  Coquilet  venait  régu- 
lièrement faire  sa  cour,  travailler  sous  les  ordres  du 
glorieux  patron.  Un  gros  événement  avait  été  le 
départ  de  M"''  Julie  Gouvès  pour  le  Midi.  Fatiguée  de 
tant  d'épisodes  terribles  et  mystérieux  pour  son 
imagination  simple  et  croyante,  elle  s'était  résignée 
à  vivre,  en  compagnie  de  son  fils,  au  mas  d'Anglore, 
près  du  père  Ensade  et  de  Moumette.  Sébastien 
devait  y  séjourner  deux  mois  francs  chaque  année, 
sans  compter  les  visites  bimensuelles  qui  le  retrem- 
paient dans^l'air  natal. 

—  Je  ne  puis  passer  un  trimestre  sans  un  coup  de 
mistral  et  une  sieste  au  chaud  dans  un  cagnard. 


EPILOGUE  361 

Paul,  devenu  presque  laborieux  et  désireux  de 
célébrité,  utilisait  un  des  nombreux  bangars  du 
mas  comme  atelier  pour  ses  a  Ticbes.  Grâce  à  Ourlac, 
les  commandes  se  suocéilai<mt.  Le  jeune  lioinnic 
apportait  à  cet  art  spécial  une  extrême  ingéniosité, 
un  sens  aigu  du  coloris  et  du  motif  pittoresque.  Il 
ne  venait  à  Paris  que  pour  ses  affaires.  L'attrait 
d'Henriette  Valère  le  ressaisissait  de  temps  à  autre, 
laquelle  habitait  avec  son  mari  une  délicieuse  pro- 
priété aux  environs  de  Saint-Remy,  dans  cette  contrée 
merveilleuse  qu'a  réveillée  le  génie  de  Frédéiîc  Mis- 
tral. Elle  chassait,  péchait,  faisait  de  longues  prome- 
nades en  automobile,  avec  Glorinde  assagie,  embour- 
geoisée, et  souvent  Valère  l'accompagnait,  dégoûté 
des  hommes  et  des  choses,  mais  enthousiaste  de  na- 
ture, de  poésie  provençale  et  d'exercicél  physiques. 
Il  souhaitait  de  devenir  un  gentilhomme  campagnard, 
réglant  les  comptes  de  ses  fermiers,  récoltant  ses 
olives,  vendangeant,  élevant  les  vers  à  soie,  se  con- 
formant à  la  sagesse  antique.  Et  le  voisinage  de  Paul 
ne  l'inquiétait  guère,  car  il  savait  l'indifïéience  de  sa 
femme  et  son  mépris  définitif  pour  les  choses  de 
l'amour. 

Le  rêve  d'Ourlac  était  de  rejoindre  son  élève,  quand 
il  aurait  amassé  les  économies  qui  lui  permettraient 
de  s'acheter  un  bout  de  terre  et  la  petite  maison  à 
quatre  pièces  où  il  était  né  cinquante-huit  ans  aupa- 

31 


36-2  SÉBASTIEN  GOUVÉS 

ravant.  En  atlendant,  grâce  à  des  permis  de  chemin 
de  fer,  il  apparaissait  au  mas  d'Anglore,  en  heureuse 
surprise,  et  travaillait  paisiblement  à  sa  besogne  de 
coloriage  :  «  Le  fils  de  la  Merveille,  de  ma  chère 
Marianne,  s'appellera  Zebio,  je  l'espère,  et  héritera 
de  toute  la  collection  des  images  dorées  du  parrain. 
J'en  suis  à  mon  trois  millième  motif.  »  Entre  temps,  il 
conseillait  Paul,  dont  il  admirait  les  progrès  rapides, 
car  la  nature  originale  du  jeune  homme  apparaissait 
peu  à  peu,  sortait  de  la  mollesse  foncière  et  de  la 
fainéantise  militaire. 

—  Comme  c'est  beau  !  murmurait,  devant  les  es- 
quisses de  son  préféré.  M""'  Gouvès  en  extase. 

—  Cent  mille  francs  par  an  qu'il  gagnera!  confiait 
aux  voisins  la  triomp?iante  iMoumette,  rendue  aux 
clairs  commérages  de  sa  race,  loin  des  cruels  et  som- 
bres potins  de  Paris. 

D'ailleurs  les  huit  mille  francs  de  rente  du  père 
Ensade,  en  dépit  de  sa  parfaite  santé,  assuraient 
Tavenir.  «  Il  ne  mourra  que  d'indigestion  »,  disait 
en  riant  Gouvès,  qui  aimait,  par  habitude,  ce  vieux 
homme  «  corné  et  dur  comme  un  pied  de  bœuf  ». 

La  situation  parisienne  de  Sébastien  était,  comme 
celle  de  Jérôme,  consolidée  par  la  rente  du  Humbug. 
Un  traité,  signé  pour  cinq  ans,  garantissait  au  savant 
douze  milley  pour  la  haute  surveillance  de  la  partie 
scientifique;  au  jeune,  dix  mille,  pour  ses  articles 


J 


ÉPILOGUE  36:^ 

mensuels  concernant  la  médecine,  ses  progrès,  les 
comptes  rendus  de  sociétés  savantes. 

La  générosité  du  directeur  exigeait,  en  outre,  que 
tous  les  al  ats  de  livres  et  d'instruments  fussent 
portés  au  compte  du  journal. 

Quant  à  Davidson  lui-même,  on  le  disait  amoureux 
de  Jeanne  Roumine.ll  ne  quittait  plus  la  jeune  fille, 
qui  avait  rejoint  son  père  à  Amsterdam.  Tous  trois 
vivaient  là  paisiblemeni,  TAnglaiss'étant  déchargé  sur 
ses  secrétaires  de  la  mise  en  œuvre  de  son  jowrnal, 
dont  le  succès  ne  faisait  que  croître.  Et  Ton  remar- 
quait fort,  dans  le  Hurnbugy  des  études  de  fond  con- 
sacrées à  l'astronomie  et  aux  mathématiques,  où  se 
reconnaissait  la  main  du  vieux  révolutionnaire. 


—  Vous  savez,  mon  cher  Gouvès,  poursuivit  Jous- 
semet  de  l'Orme,  que  l'idée  de  votre  banquet  fait  du 
chemin.  C'est  la  mode  aujourd'hui,  et  maître  Gaudulle 
de  Lauminois  a  pris  l'initiative  de  ce  juste  hommage 
rendu  à  votre  génie. 

Ce  respect  subit  et  neuf,  cette  intluence  prise  par 
lui  en  quelques  semaines  étonnaient  encore  Sébastien. 
Il  se  récria  : 

—  Un  banquet. . .  Que  de  jaloux  ! . . . 

Vingt  autres,  plus  que  lui,  méritaient  cet  honneur... 

—  Comment,  comment? 


36-i  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Le  philosophe  assis  se  dressa,  et,  avec  autorité  :. 

—  De  l'aveu  unanime,  vous  avez  rendu,  mon  cher, 
à  la  science  et  ta  la  philosophie  un  incalculable  service. 
Cette  action  de  la  pesanteur  sur  les  centres  nerveux, 
cette  explication  du  langage  articulé  par  le  redresse- 
ment de  la  colonne  vertébrale,  la  libération  des 
membres  antérieurs,  sont  des  titres  à  la  reconnais- 
sance de  quiconque  médite  et  travaille.  Vous  êtes 
l'émule  du  sublime  Darwin. 

Gouvès  était  rouge  de  joie  et  de  confusion.  Un  tel 
compliment,  dans  une  telle  bouche,  le  récompensait 
de  tous  ses  déboires. 

Les  traits  fms  de  son  interlocuteur  s'éclairèrent 
d'une  joie  malicieuse. 

—  Ce  soir-là,  de  votre  banquet,  les  ennemis  de 
Mercier,  et  ils  sont  nombreux  et  fidèles,  illumineront. 

Puis,  baissant  le  ton,  selon  une  vieille  habitude, 
comme  quand  on  parle  des  gens  qu'on  déteste  : 

—  La  canaille  s'est  faite  humble.  On  affirme  même 
qu'il  désirerait  se  réconcilier  avec  vous. .. 

Gouvès  eut  un  haut-le-corps  et  une  grimace  de 
dégoût. 

—  Oh  !  je  vous  comprends!...  Cet  article  si  docu- 
menté du  Humbug,  avec  la  preuve,  la  feuille  volée, 
manuscrite,  en  fac-similé,  lui  a  porté  le  coup  du  lapin. 
Et  l'interview  de  cet  espion  qu'il  avait  placé  près  de 
vous...  comment  donc  déjà...  de... 


I 


i 


ÉPILOGUE  365 

—  Guilon. 

—  Une  sorte  de  Ga\  roche,  paraîl-il.  Voilà  du  Mercier 
tout  pur.  On  reconnaît  la  griffe...  Quand  il  es.saya  de 
me  souffler  Madeleine...  Ah  !  ses  admiratrices  ont  eu 
du  mal  à  avaler  le  remède...  C'est  même  le  premier, 
venant  de  lui...  Hé!  hé! 

Ce  rire  de  philosophe  grinçait  comme  une  porte 
mal  jointe.  Le  visage  de  Gouvès  devint  grave. 
— ■  Nous  avons  payé  la  victoire. 

—  Sans  doute,  sans  doute! 

La  curiosité  de  Joussemet  était  extrême.  Il  se  rattra- 
pait des  idées  générales  par  des.  bavardages  de 
concierge. 

—  L'ami  le  plus  sûr  d'Emmanuel  Kant  n'élait-il 
pas  son  fidèle  Lampe!  répondait-il  à  quiconque  lui 
reprochait  son  Cordon  deSo7inéUsme,  selon  le  mot  du 
beau  Lourdemont. 

—  Sans  doute,  répélait-il...  cherchant  le  biais... 
mais  M'"  Marianne  est  au-dessus... 

—  Ma  fille,  ah!  Dieu  du  ciel!  la  chérie  est  sortie 
intacte  de  la  bagarre.  Et  puis  l'annonce  du  mariage... 
avec  mon  élève...  a  fait  taire  toutes  les  calomnies. 

—  Parbleu!  affirma  l'autre,  qui  savait  que  les 
calomnies  en  question  n'avaient  nullement  cessé, 
mais  se  transformaient,  comme  ces  nuages  noirs  que 
la  tempèle  secoue  à  l'horizon. 

—  Ya-t-il  longtemps  que  vous  n'avez  vu  Gaudulle? 

èï. 


366  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

C'est  singulier,  poursuivit  Gouvès,  sans  aUendre  la 
réponse.  Il  n'a  plus  donné  signe  de  vie  depuis 
plusieurs  semaines...  sacs  doute  afin  de  ne  point 
laisser  de  prise...  Ah  !  le  Mercier  savait  ce  qu'il  faisait 
en  s'en  prenant  à  ma  chérie.  Et  comme  elle  a  été  cou- 
rageuse, cette  vaillante  enfant  î  Elle  a  tenu  tête  à  tous 
et  à  toutes.  Il  nous  est  venu  bien  des  félicitations,  des 
encouragements;  si  quelques  lâches  nous  ont  écla- 
boussés d'injures  anonymes,  nous  avons  eu  des  amis 
inconnus,  des  dévouements  extraordinaires. 

—  J'ai  étudié  ce  cas,  fit  doctoralement  Jousse- 
met,  votre  cas,  comme  un  phénomène  psychologique 
et  social  des  plus  curieux.  Au  fond,  la  réputation  de 
Mercier  était  illégitime,  donc  branlante;  un  de  ces 
fantômes  donnant  l'illusion  de  la  vie,  si  fréquents 
à  notre  époque.  Nous  nous  agitons  dans  un  perpétuel 
décor,  au  milieu  de  personnages  de  carton.  Vous 
avez  été  le  petit  déclic  qui  remet  toutes  choses  au 
point  après  le  bouleversement  du  mensonge.  Est-il 
vrai  que  même  sa  communication  sur  h  Fièvre  était 
de  vous? 

—  C'est  vrai. 

—  Mais  comment  supportiez-vous  un  tel  abus? 

—  J'étais  le  plus  faible,  sans  amis  influents,  sans 
appui  d'aucune  sorte,  mal  noté  à  cause  de  mon  indé- 
pendance... 

—  Ah!  oui,  les  anarchistes!  A  ce  propos,  on  parle 


ÉPILOGUE  367 

d'une  amnistie,  dont  bénéficierait  la  petite  Roumine. 

—  Je  le  souhaite...  Les  Roumine  sont  de  braves 
gens.  Je  vous  fer.ai  dîner  avec  eux...  Donc,  je  n'avais 
qu'à  subir,  en  silence...  puisque  je  voulais  que  les 
miens  eussent  du  pain  tous  les  jours. 

—  Ainsi,  sans  Gaudulle... 

—  Sans  ce  brave  magistrat,  qui  montra,  dans  la 
circonstance,  un  courage  héroïque,  j'étais  foutu... 
littéralement  foutu. 

—  Je  ne  le  croyais  pas  capable  d'un  acte  aussi 
désintéressé...  C'est  fort  beau. 

11  y  eut  un  silence,  de  l'ironie  dans  l'air.  Gouvès  le 
sentit,  en  même  temps  qu'une  courte  angoisse,  une 
de  ces  vieilles  douleurs  réveillées  que  connaissent  les 
rhumatisants. 


—  Tu  es  triste  ce  soir,  petite  !...  Pourtant  les  nou- 
velles du  mas  sont  bonnes.  Est-ce  que  le  fiancé  tarde 
trop?... 

Ils  venaient  de  dîner  seuls,  tous  deux.  On  attendait 
Jérôme,  libre  seulement  après  huit  heures  du  soir. 
Ils  se  tenaient  dans  le  petit  salon,  meublé  très  simple- 
ment, mais  avec  goût.  Marianne,  assise  sous  la  lueur 
de  la  lampe,  paraissait  soucieuse.  Elle  tenait  sur  ses 
genoux,  d'une  main  nonchalante,  un  livre  entr'oiivert. 
Ses  beaux  yeux  regardaient  le  vide.  Le  savant  vif  deux 


368  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

larmes  qui  tremblaient  au  bord  des  paupières.  Il 
s'approcha  d'elle,  el,  lui  tenant  les  doigts  dans  ses 
grosses  «  pattes  )\  comme  il  les  appelait: 

—  Qu'as-tu?  Cela  m'inquiète.  Yeux-tu  faire  la  Robin- 
sonnade  comme  jadis...  du  temps  de  «  Prenez  garde 
aux  petites  pierres,  papa!  » 

Il  savait  ces  tendres  souvenirs  capables  de  la 
dérider,  dans  ses  crises  de  mélancolie,  depuis  quelque 
temps  plus  fréquentes. 

—  Non,  rnon  vieux  père...  Cela  passera...  C'est 
déjà  passé... 

Elle  l'entoura  de  ses  bras  moelleux.  Puis,  malgré 
elle,  ses  idées  noires  se  fondirent  en  un  sanglot  et  il 
sentait  son  cœur  palpiter  contre  le  sien,  tandis  que 
ses  joues  étaient  humides. 

—  En  voilà  une  petite  masque!...  Rien  de  grave 
au  moins?...  Réponds,  fillette...  Réponds  donc... 

Il  s'impatientait  déjà,  car  sa  tendresse  devenait 
brusque  très  vite;  puis  la  colère  s'en  mêlait;  puis, 
après  la  colère,  c'était  un  besoin  de  se  rache- 
ter, de  caresser,  extraordinaire.  Mais  cette  fois  il 
comprit  que  la  jeune  fille  avait  besoin  d'être  con- 
solée. 

—  Tu  es  à  la  fois  intelligente  et  sensible.  Je  l'ai  dit 
souvent  à  ta  mère...  J'avais  trop  de  travail,  de  soucis. 
Je  n'ai  pu  te^surveiller,  te  guider... 

—  Hélas! 


ÉPILOGUE  369 

Elle  ferma  les  yeux  et  ses  narines  délicates  se  con- 
tractèrent ainsi  que  le  pli  de  sa  lèvre. 

—  Est-ce  ton  mariage?...  11  faut  que  tu  sois  heu- 
reuse.,. Ah!  mais,  si  tu  craignais  le  contraire...  tant 
pis  pour  Jérôme... 

—  Non,  non,  mon  chéri,  pas  cela. 

Il  y  avait  bien  des  choses  dans  son  douloureux  sou- 
rire, que  le  vieux  ne  pouvait  deviner.  Dans  le  premier 
moment  d'enthousiasme,  elle  avait  accepté  le  dévoue- 
ment de  Coquilet,  sans  songer  au  supplice  que  serait, 
pour  ce  fiancé  timide  et  jaloux,  le  souvenir  du  terrible 
aveu.  Certes  il  se  montrait  généreux.  Depuis  le  soir 
des  accordailles,  pas  un  mot,  pas  une  allusion  ne  lui 
était  échappée.  Mais  elle  lisait  dans  ses  yeux  naïfs  sa 
préoccupation  constante.  Alors  qu'elle-même,  grâce 
à  l'extraordinaire  facilité  d'oubli  qu'ont  les  femmes  et 
surtout  les  amoureuses  et  qu'elle  possédait  plus 
qu'aucune  autre,  comme  un  attribut  moral  de  sa  chair 
glissante  et  douce,  alors  qu'elle-même  arrivait  à 
éteindre  en  son  cœur  des  voix  ardentes,  en  son  ima- 
gination des  tableaux  cruels,  lui  les  entendait,  ces 
voix,  lui  se  déchirait  avec  ces  tableaux  que  lui  révé- 
lait, lui  ravivait  la  mystérieuse  divination  des  pas- 
sionnés. Les  syllabes  du  nom  de  Gaudulle,  incrustées 
dans  son  âme,  se  mêlaient  à  ses  songes,  à  ses  actes,  à 
tous  les  bruits  de  la  nature;  il  eût  voulu  l'interroger, 
elle    la  coupable,    se   rassasier    de    l'atroce    récit, 


370  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

avec  chaque  détail.  Mais  il  n'osait  le  faire;  il  se  con- 
tentait de  lourds  silences  où  ses  regards  fïamboyonls 
démenlaient  ses  tendres  propos,  tandis  qu'il  serrait, 
avec  une  volupté  mêlée  de  haine,  la  jolie  rnain  souillée 
et  moite. 

En  ce  garçon  fort  intelligent,  mais  un  peu  lourd  et 
défiant  de  lui-même,  Gouvès  avec  surprise  remarquait 
une  métamorphose.  La  souffrance  vive  et  continue 
ouvrait  cette  faculté  inventive,  l'exaltait.  Il  devenait 
poète,  étonnait  son  futur  beau-père  par  des  intuitions 
presque  géniales,  une  hnrdiesse  et  une  fécondité  dont 
s'ébahissaient  aussi  ses  camarades. 

Parmi  ceux-ci,  l'histoire  de  Marianne,  la  légende 
Gouvès,  circulait  avec  des  variantes.  Coquilet  était 
aimé  pour  sa  bonté,  sa  générosité,  son  courage.  On  le 
plaignait  d'épouser  cette  intrigante,  cette  jolie  fille 
peu  faite  pour  la  vie  de  foyer,  aux  côtés  d'un  travail- 
leur modeste.  Jérôme  sentait  cette  pitié  autour  de 
lui  et  en  souffrait.  A  tout  propos,  hors  de  propos,  il 
faisait  l'éloge  de  sa  future  compagne,  la  représentait 
méconnue,  amie  des  pauvres,  consolatrice,  soutien 
de  son  père  et  de  sa  famille,  dévouée  jusqu'au  fana- 
tisme à  l'ambition  du  savant.  «  Je  suis  trop  heu- 
reux... j'ai  trop  de  chance»,  répétait  le  brave  garçon, 
et  Ton  se  retenait  pour  ne  point  sourire.  D'ailleurs  on 
le  savait  violent,  robuste,  adroit  à  l'épée.  Nul  ne  se 
fût  avisé  d'affronter  sa  colère. 


ÉPILOGUE  371 

L'aventure  de  Gouvès,  avec  ses  phases  diverses, 
avait  bouleversé  la  Faculté.  Certes  Mercier  était 
vaincu,  après  bien  des  tiraillements  et  des  retours 
d'opinion,  mais  la  fortune  nouvelle  du  «  Lunelois  » 
portait  ombrage  à  ses  hauts  confrères.  11  avait  atteint 
le  public,  la  grande  renommée,  alors  que  les  privilé- 
giés mettaient  plusieurs  années  à  se  faire  connaître. 
Sa  découverte  retentissait  par  toute  l'Europe,  susci- 
tait des  émules  et  des  admirateurs.  Il  relevait  la 
science  française,  depuis  trop  longtemps  languissante, 
et  n'était-il  pas  l'image  vivante  et  combattive  du  danger 
des  concours,  compétitions,  faveurs,  Académies?  Par- 
venu à  la  gloire  à  travers  les  plus  périlleux  obstacles, 
parvenu  de  la  gloire,  puisqu'il  n'était  d'aucune  cote- 
rie, il  symbolisait  la  science  future,  celle  qui  se 
débarrassera  du  dogme  resté  au  fond  des  cornues,  des 
grimoires,  ne  réclamera  plus  la  foi  de  ses  adeptes  et 
supportera  les  contradicteurs. 

Enfin,  cette  aventure,  avec  ses  péripéties  drama- 
tiques, le  vol,  les  menées  ténébreuses,  le  dévouement 
lilial,  tout  ce  qui  pimente  Tinlérèt,  cet  épisode  typique 
de  mœurs  contemporaines,  appelait  cà  nouveau  l'at- 
tention sur  la  justice.  La  Justice,  loi  suprême  du 
monde  moral,  par  qui  les  astres  de  la  conscience  gra- 
vitent sans  choc  ni  fracas  dans  les  espaces  lumineux 
et  libres.  Et  tout  ce  qui  s'agite  dans  l'injuste,  dans  les 
grottes  sombres  de  l'impitoyable,  du  mensonge,   de 


372  SÉBASTIEN  GOL'VÉS 

la  calomnie,  se  sentait  atteint  par  le   triomphe  du 

vieillard. 

Aussi  les  mauvaises  langues  et  les  cœurs  durs  se  rat- 
trapaient sur  la  partie  sentimentale,  le  rôle  de  Gaudulle 
et  de  Marianne,  et,  tandis  que  les  uns  exaltaient  le  prési- 
dent et  la  jeune  fille,  les  autres,  hélas  !  plus  nombreux, 
la  traitaient,  elle,  d'intrigante,  le  traitaient,  lui,  de 
vieux  débauché,  blaguaient  diïîv eus emeni  ce  dévoue- 
ment ((  cubiculaire  »,  cet  ((  héroïsme  sous  les  draps  :•> 
et  la  ((  magistrature  couchée  ». 


Coquilet  et  Marianne,  l'un  près  de  l'autre,  se  tai- 
saient. Gouvès  les  avait  laissés  comme  chaque  soir. 
Le  jeune  homme  portait  au  front  le  pli  soucieux  qu'elle 
redoutait  déjà,  car  il  n'était  pas  un  coin  de  son  carac- 
tère qu'elle  n'eût  exploré  :  €  Il  faut  d'abord,  disait-elle, 
connaître  bien  les  gens  avec  lesquels  on  est  appelé  à 
vivre.  » 

—  Mon  ami,  fit-elle  soudain,  en  réponse  à  un  de 
ses  soupirs  muets,  vous  vous  êtes  cru  plus  fort  que 
vous  n'êtes.  Mais  je  vous  surveille.  Gela  ne  me  blesse 
pas,  tranquillisez-vous,  Jérôm.e  ;  toutefois  cela  m'in- 
quiète pour  l'avenir. 

—  Ne  m'aimez-vous  déjà  plus? 
11  eut  un  sourire  amer. 


EPILOGUE  373 

— ^  C'est  parce  que  je  vous  aime  et  que  je  vous  désire 
heureux  que  j'ai  pris  une  décision.  Nous  ne  pouvons 
nous  marier  dans  ces  conditions  d'angoisse.  Il  vous 
faut  me  laisser,  voyager,  vous  ressaisir.  Regardez  en 
face  votre  sacrifice,  pesez  votre  énergi;^  Alors,  sûr  de 
vous,  revenez  vers  moi  et  commentons  notre  exis- 
tence conjugale  en  toute  franchise,  ainsi  qu'il  convient. 

11  eut  honte  de  lui,  s'efforça  d'être  aimable,  joyeux. 
Mais  elle  persista  dans  sa  résolution.  Elle  la  lui  rappela 
au  moment  de  le  quitter  et  en  fit  part  à  son  père. 
Celui-ci  ne  cacha  pas  sa  surprise  et  son  mécontente- 
ment. 

—  Mais  qu'a-t-il,  cet  imbécile  !  Comment,  il  mai- 
grit d'amour,  il  languit,  pâlit,  tremble  de  tous  ses 
membres  quand  tu  apparais,  et  puis,  sûr  de  son 
affaire,  t'ayant  obtenue  de  toi-même,  par  miracle, 
il  devient  sombre,  taciturne,  boude  son  bonheur,  et 
fait  tant  que  lu  lui  conseilles  de  remuer,  de  se  rafraî- 
chir la  tête  et  le  cœur.  Ah  !  par  exemple,  les  jeunes 
d'aujourd'hui  ! 

Il  flairait  un  mystère  ;  mais,  à  peine  sorti  de  tour- 
ments si  graves,  il  n'avait  pas  le  courage  de  s'enfoncer 
à  nouveau  dans  le  soupçon  et  dans  le  désespoir. 


--Oh!  le  splendide  pays!  s'écria  Henriette. 

32 


374  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

Elle  arrêta  sa  bicyclette,  sauta  légèrement  sur  le 
sol...  Paul  l'imita. 

—  Yalère  nous  aura  perclus.  Non,  je  l'aperçois. 
Quelle  bonne  idée,  ce  voyage  dans  l'Hérault  !  C'est  ce 
que  j'ai  vu  de  plus  beau  en  France. 

Ils  avaient  entrepris  tous  trois  une  promenade  à 
petites  journées  à  travers  le  Midi  des  pierres^  où  était 
l'origine  de  la  famille  Gouvès,  et  que  Paul  déclarait 
plus  curieux  que  la  Provence  même. 

Son  costume  gris  de  cycliste  seyait  à  Henriette, 
longue  et  fme.  Elle  était  éblouissante  de  jeunesse, 
savourant  la  nature  et  la  rapidité.  Il  n'était  plus  ques- 
tion de  mort  subite  ni  de  palpitations.  Son  jeune 
amant  devenait  parfois,  pour  sa  fantaisie  de  coquette, 
un  camarade  intelligent  avec  qui  Ton  cause  et  l'on  rit 
sans  penser  à  mal.  Naturellement,  ces  phases  de 
sécheresse  coïncidaient  avec  des  poussées  de  désir 
chez  Paul,  et,  dès  que  sa  jolie  maîtresse,  revenue  à  la 
volupté,  se  faisait  moins  moqueuse  et  rebelle,  un 
subtil  démon  le  rendait  alors,  lui,  indifférent  et  maus- 
sade. Dans  l'instant,  il  a  vibrait  »,  selon  son  argot 
d'atelier. 

—  Et  quel  endroit  pour  s'aimer  sans  entraves  î 
L'entrave,   c'était  Yalère,   dont  on    apercevait  la 

silhouette  rapide  et  poussiéreuse  au  détour  d*une 
route  blanche  et  rose.  A  droite  et  à  gauche  s'étendaient 
de    véritables   plaines    rocheuses,  formées  d'assises 


i 


ÉPILOGUE  875 

plates  et  de  niveaux  divers,  telles  que  des  ruines  de 
temples,  des  faîtes  de  palais  enfouis. 

—  Henriette,  veux-tu...  ce  soir,  dans  l'auberge?... 
Ce  serait  adorable! 

ïl  frémissait  d'impatience.  11  fallait  qu'elle  se 
décidai  vite,  car  la  forme  du  coureur  grossissait. 
Elle  le  fixa  de  ses  yeux  étranges. 

—  Bien  dangereux..  .Nous  serons  fatigués. , .  Enfin. . . 
l'on  verra. 

—  Vous  allez  d'un  tel  train!...  fil  Yalère  essoufflé, 
ralentissant  la  marche...  qu'on  à  peine  à  vous  suivre. 

Henriette  riait  de  plusieurs  malices  qui  se  succé- 
daient dans  son  esprit  vivace. 

—  Mon  cher  inari,  ne  voulez-vous  pas  vous  reposer 
un  peu? 

—  Au  prochain  village.  En  route  !  En  route! 

Et  il  passa,  pareil,  dans  son  costume  de  cheviotte 
tabac,  à  un  vieux  gamin.  Paul  aida  son  amie  à 
remonter  en  selle. 

C'est  chose  délicieuse  que  de  glisser  dans  l'espace 
côte  à  côte,  à  travers  un  noble  paysage,  lorsqu'on 
s'aime  et  qu'on  le  dissimule.  Alors  la  vitesse  exaspère 
le  désir  et  l'on  réalise  cette  image  de  se  poursuivre 
sans  jamais  s'atteindre,  de  s'envoler  vers  l'inacces- 
sible, de  se  frôler  à  défaut  d'étreinte.  De  temps  à 
autre,  fort  adroit,  il  détachait  sa  main  du  guidon, 
touchait   ses   doi^its    à    elle   qu'elle   laissait  pendre 


376  SÉBASTIEN  (iOLVÈS 

au  long  de  son  corps  souple,  et  ce  contact  rapide  était 
d'autant  plus  doux.  Lorsqu'elle  marchait  devant,  il 
admirait  sa  grâce  fugitive,  son  corps  solide  et  fin,  et  il 
devinait,  sous  les  plis  deTétoffe,  ses  jambes  agiles  dont 
il  connaissait  les  détentes,  puis  l'enveloppement  lan- 
goureux. Lorsqu'elle  était  derrière,  il  sentait  son 
souffle  dans  son  dos.  Elle  le  grisait  de  joie  et  de  hâte 
invisible.  La  splendide  nature  leur  versait  l'enthou- 
siasme et  criait  à  leurs  cœurs  :  «  N'hésitez  point;  les 
jours  se  sauvent,  eux  aussi,  le  long  de  vos  âmes  qui 
les  regretteront  !  d 

Le  paysage  changea.  Les  roches  cédèrent  brusque- 
ment, par  une  lisière  abrupte  et  pâle,  à  une  vallée 
d'oliviers  d'argent,  telle  qu'une  brume  brillante  sous 
le  ciel  gris.  Au  loin,  vers  les  contreforts  des  Cévenncs, 
un  vieux  château  dressait  ses  tours  carrées,  d'un 
jaune  de  lumière  et  de  gloire;  les  vitres  des  fenêtres 
étincelaient  par  un  rayon  étroit,  uniquement  lancé 
pour  leur  magnificence. 

Elle  désira  de  petites  fleurs  bleues  qui  croissaient 
au  pied  des  arbustes.  11  descendit,  cueillit  un  bouquet 
qu'il  baisa  avant  de  le  lui  remettre,  et  qu'elle  fixa, 
parcelle  embaumée  de  ce  cher  pays,  à  son  cor- 
sage. 

Au  soir  tombant,  printanier,  que  rafraîchissait  une 
brise  légère,  ils  traversèrent  un  petit  bourg  formé 
de  maisons  basses,  à  un  seul  étage  ;  et  devant  les 


I 


ÉPILOGUE  377 

portes,  sur  des  labiés  vieillottes,  luisaient  des  poteries 
vernissées. 

—  C'est  Soulargue,  fameux  pour  sa  céramique. 
Je  n'ai  pas  vu  la  Grèce;  pourtant  ceci  la  rappelle  à 
mon  intuition. 

Elle  disait  vrai.  Ce  hameau  peu  fréquenté,  si  ce  n'est 
par  des  enfants  criards  et  des  octogénaires  fripées 
aux  yeux  bruns  qu'elles  levaient  ironiquement  vers 
les  étrangers^  cette  réunion  de  quelques  feux  sem- 
blait une  bourgade  perdue  de  l'xVttique,  une  réminis- 
cence des  temps  pi'odigieux  où  l'art  se  mêlait  à  la 
plèbe,  sortait  riant  de  m^ains  calleuses  et  de  cerveaux 
dont  le  besoin  ne  déformait  pas  l'harmonie. 

Le  dîner  fut  gai,  au  bout  d'une  longue  table  de 
ferme,  auprès  d'un  grand  feu  clair  de  sarments  où 
cuisaient  de  traditionnelles  goumandises.  Par  l'exalta- 
tion de  la  course,  pour  une  fois  l'ardeur  de  Paul  et 
celle  d'Henriette  coïncidaient.  Ils  échangèrent  des 
plaisanteries;  Yalère  les  épiait  de  son  œil  froid,  sans 
qu'on  pût  deviner  s'il  avait  ou  non  des  soupçons. 

La  soirée  était  douce  et  calme.  Une  admirable  lune 
transmuait  la  vallée  d'oliviers  en  poussière  de  dia- 
manls.  Paul,  la  fenêtre  ouverte,  goûtait  la  béatitude 
de  vivre,  se  sentait  fort,  capable  de  belles  œuvres. 
A  l'horizon  de  ses  rêves,  Coquilet  et  Marianne  unis, 
son  père,  sa' mère,  Ourlac  —  et  Tinconnue... 

On  frappa  si  doucement  à  la  porte  qu'il  crut  d'abord 


378  SÉBASTIEN  GOUVÊS 

à  une  illusion.  Mais  une  forme  blanche  apparut. 
C'était  elle,  nue  sous  le  léger  lainage  que  supportait 
son  sac  de  cycliste  et  qui  gardait  les  plis  de  compres- 
sion. Deux  petites  mules  de  bourre  de  soie  blanche 
gantaient  son  pied  de  naïade. 

—  Chuuuutî  Yalère  dort  au-dessous,  ne  l'oublie 
pas...  Nous  faisons  une  très  grande  folie... 

D'abord,  ils  savourèrent  le  silence,  la  nuit,  la  lune. 
Puis  ils  se  chuchotèrent  des  monosyllabes  chargés  de 
souvenirs  :  Fontainebleau...  la  mare...  le  labora- 
toire... les  points  ardents  dejeur  amour;  et  la  grande 
clarté  éparse  dans  la  nature  illuminait,  rajeunissait 
leurs  cœurs  dissemblables,  un  moment  unis. 

Le  lit  était  étroit.  Avec  un  rire  muet,  ils  se  blot- 
tirent l'un  contre  l'autre.  Tout  à  coup,  du  bruit... 
ô  terreur!  Ils  suspendent  leurs  haleines.  La  porte 
du  bas  s'entr'ouvre...  un  chuchotement  de  voix... 
Yalère  a  voulu,  lui  aussi,  goûter  cette  nuit  sublime, 
apaiser  ses  nerfs  toujours  surexcités  en  dépit  de  ses 
froides  apparences. 

Et  les  amants  rassurés  voient,  avec  une  ironie 
mélancolique,  ce  nocturne  mari  trompé,  ce  ((  cocu 
de  la  lune  ;•,  cheminer  à  travers  les  arbustes, 
ombre  rigide,  que  l'astre  grandit,  prolonge  ta  l'ho- 
rizon, comme  le  remords  qu'ils  devraient  avoir,  si 
leurs  chairs  ne  s'accolaient  pas,  si  leurs  bouches  ne  se 
fondaient  point  dans  un  baiser  si  frais  qu'une  aube... 


ÉPILOGUE  379 

Ils  se  réveillèrent  au  chant  aigre  du  coq.  La  fenêtre 
était  restée  ouverte,  grave  imprudence,  Henriette 
toussant  un  peu.  Dans  ses  yeux  délivrés  du  mystère, 
comme  il  arrive  aux  voluptueuses  calmées,  flottait 
une  jolie  reconnaissance  pour  son  jeune  et  vaillant 
ami. 

Le  jour  paraît,  là-bas  sur  les  Cévennes,  une  bande 
rose,  puis  rouge,  puis  dorée,  et  l'archer  lance  ses  trois 
flèches  brillantes,  qui  rappellent  à  la  vie  le  monde 
terrestre. 

—  Adieu,  ma  chérie  !...  à  tout  à  l'heure. 

«  Adieu!  à  tout  à  l'heure!  »  expression  adorable, 
d'un  contraste  si  vrai,  car  on  va  reprendre  les  appa- 
rences. Il  l'enlace  une  dernière  fois,  son  Henriette 
qui  se  tord  pour  qu'il  ait  le  contact  de  tout  son  être, 
la  caresse  fauve  des  lourds  cheveux  illuminés  par 
l'aurore  naissante. 


—  Père  va  mieux,  dit  Louisette  Lupit  à  Marianne. 
Il  a  reconnu  les  enfants. 

—  Et  tu  es  heureuse? 

—  Très,  très  heureuse,  Robert  est  si  bon  ! 

Elles  causaient  toutes  deux  dans  la  salle  à  manger, 
Marianne  en  grande  toilette,  cà  cause  du  banquet,  où, 
seule  femme,  elle  était  invitée  et  qui  aurait  lieu  tout 


380  SÉBASTIEN  GOUVÈS 

à  l'heure  dans  les  salons  de  l'hôtel  Continental.  Elle 
était  émue  à  la  pensée  de  revoir  Gaudulle,  l'un  des 
principaux  organisateurs.  Coquilet,  retenu  par  la  cé- 
rémonie, partait  le  lendemain  pour  deux  mois,  son 
«  voyage  d'épreuve  ».  Elle-même,  pendant  ce  temps, 
achèverait  de  consulter  son  cœur. 

Paul  avait  tenu  à  assister  à  cette  cérémonie  venge- 
resse, annoncée  par  tous  les  journaux  et  qui  devait 
être  le  triomphe  mérité  de  son  génial  père.  Il  arri- 
verait du  mas  d'Anglore  juste  pour  Theure  fixée  et 
mettrait  son  habit  dans  une  chambre  de  l'hôtel  Conti- 
nental, où  il  se  rendrait  en  descendant  du  train. 

Comme  Louisette  quittait  son  amie,  entra  le  héros 
de  la  soirée  lui-même,  Sébastien  Gouvès,  joyeux,  mais 
épouvanté  par  un  tel  honneur.  Son  corps  trapu  flottait 
dans  un  habit  trop  large.  11  regarda,  les  yeux  humides 
de  tendresse,  la  robe  de  satin  noir  décolletée  de 
Marianne,  d'où  ses  bras  nus,  ses  magnifiques  épaules 
à  courbe  d'amphore  sortaient  sans  un  ornement.  Elle 
était  merveilleusement  coiffée  de  bandeaux  boufTants 
qui  laissaient  visible  le  milieu  du  front  pur  et  se  re- 
courbaient derrière  les  tempes,  au-dessus  des  fines 
oreilles  roses,  baptisées  par  Ourlac  oreilles  de  fau- 
nesse. 

—  Quel  dommage  que  maman  ne  te  voie  pas  ainsi  ! 
Ah  !  je  suis  fier  d'être  ton  créateur!  Et  le  fiancé,  le 
«  nomade  »  ? 


ÉPILOGIH  381 

—  Nous  le  retrouverons  là-bas. 

—  C'est  bizarre  1  De  mon  temps,  j'aurais  eu  regret 
de  perdre  une  minute  de  ma  bien-aimée...  et  une 
minute  —  il  montra  le  haut  du  corsage  —  si 
instructive. 

Marianne  rougit.  Ces  compliments  lui  allaient  au 
cœur.  Cette  soirée  glorieuse  était  l'apothéose  de  son 
vouloir  honteux  et  héroïque.  Elle  s'était  promis  d'être 
heureuse,  de  savourer  au  moins  le  prix  de  son  effort. 

Dans  la  voiture  de  grande  remise,  commandée  pour 
la  circonstance,  qui  les  menait  à.  Fhôtel  Continental, 
elle  se  rappelait  une  promenade  analogue  qu  elle 
avait  faite  avec  Gouvès,  quelques  mois  auparavant, 
alors  qu'ils  se  rendaient  chez  Mercier.  Que  de  choses 
depuis  cette  époque  !  La  destinée  pire  ou  meilleure? 
Elle  se  le  demandait  sincèrement,  la  main  dans  la 
main  paternelle,  regardant  par  la  vitre  ce  grand  Paris, 
cuve  immense  où  l'horrible  mijote  avec  le  sublime. 

—  Et  le  voisin  Berthet,  père,  as-tu  de  ses  nouvelles? 

—  Il  est  venu  me  voir,  il  y  a  huit  jours.  Il  est  con- 
tent ;  il  a  des  leçons  et  espère  que  son  opéra  sera  joué 
à  Bruxelles.  Ici,  c'est  trop  difficile. . .  En  voilà  un  qui  te 
trouvait  gentille  !  Il  n'est  pas  le  seul... 

Elle  soupira  : 

—  La  beauté,  père,  cette  force  et  ce  danger,  si  on 
la    commandait    à   la    naissance,  je   ne   saurais   la 


38-2  SÉBASTJEN  GOL'VÈS 

souhaiter  à  une  petite  fille  bonne,  tendre,  éveillée,  une 
Marianne  de  l'avenir  qui  m'interrogerait  là-dessus. 

—  On  dirait,  ma  parole,  que  tu  as  souiïert  d'èiro 
belle! 

—  C'est  peut-être  vrai...  que  j'ai  souffert. 

Une  tente  avait  été  dressée  à  la  porte  de  l'hôtel, 
devant  l'entrée  delà  rue  Gastii^lione.  Un  tapis  rouge 
menait  les  invités  à  la  salle  du  banquet.  Celle-ci,  vaste, 
solennelle,  surchargée  de  moulures  dorées,  renfer- 
mait tix)is  tables  à  cheval,  la  centrale,  celle  du  Maître 
et  des  privilégiés,  membres  de  l'Académie,  profes- 
seurs, personnalités  marquantes,  le?^  deux  autres 
latérales,  pour  la  presse  et  les  élèves. 

A  l'appel  de  Gaudulle,  de  Joussemet  de  l'Orme  et  de 
Coquilet  avaient  répondu  cinq  cent  cinquante  ac- 
ceptations. 

La  cérémonie  s'achevait,  tout  s'était  parfaitement 
et  cordialement  passé.  A  la  droite  de  Gouvès  était 
Marianne,  à  sa  gauche  Gaudulle,  en  face  de  lui  Jous- 
semet de  l'Orme.  Celui-ci  leva  son  verre  à  Champagne, 
car  le  moment  des  toasts  était  venu. 

—  Je  bois  au  successeur  des  Pasteur  et  des  Claude 
Bernard,  à  l'homme  de  génie  modeste  qui  glorifie  son 
pays  et  la  science,  à  Sébastien  Gouvès  de  Lunell 

Minute  solennelle,  à  laquelle  aboutit  une  vie 
de  travail  et  de  privations!  Minute  d'or  et  de  flamme 


1 


ÉPILOGUE  383 

qui  ne  vient  pas  trop  tard,  car  celui  qu'on  célèbre 
ainsi  justement  renferme  dans  son  esprit,  que  surexcite 
la  gloire,  assez  de  puissance  inventive  pour  étonner  à 
nouveau  le  monde. 

—  Sois  ferme,  mon  vieux  cœar,  songe  Gouvès,  re- 
tenant ses  larmes,  tandis  que  les  applaudissements, 
comme  une  bourrasque,  font  trembler  la  salle.  Ré- 
pète-toi que  tout  ceci  n'est  qu'illusion.  La  vérité, 
lointaine  et  éparse,  est  au  chevet  des  malheureux 
dont  tu  feras  la  soutïrance  moins  rude,  la  détresse 
moins  implacable.  N'est-ce  pas,  avant  tout,  de  prolon- 
(jer  r espoir,  que  les  hommes  remercient  les  hommes? 

Gaudulle,  dont  on  attendait  le  discours  avec  impa- 
tience, se  leva  au  milieu  d'un  silence  absolu.  Il  ra- 
conta la  vie  du  savant,  depuis  les  débuts  jusqu'à  Mont- 
pellier, ensuite  à  Paris  ;  arrivant  à  la  grosse  atïaire,  à 
la  scélératesse  de  Mercier,  il  ne  cita  aucun  nom,  fut 
bref  de  détails,  mais  positif  et  dur.  Sa  voix  grasse, 
robuste,  scandée  de  gestes  rares,  portait  jusqu'aux 
bouts  de  la  salle  et  tous  les  yeux  étaient  tournés  vers 
lui,  tandis  qu'au  nom  de  la  science  et  de  la  justice, 
dans  un  large  mouvement  oratoire,  il  remerciait  Ma- 
rianne tremblante  d'avoir  soutenu  son  père  à  travers 
tous  les  obstacles,  de  l'avoir,  nouvelle  Antigone,  guidé 
vers  le  Panthéon  des  vivants. 

—  Où  suis-je?  songeait  la  jeune  lille.  Au  centre  de 
la  honte  ou  de  la  récompense?  Était-il  permis,  Sei- 


384  SEUASIIEN  GOUVÈS 

gneur,  de  livrer  mon  corps  pour  sauver  une  Ame 
dont  mon  âme  n'était  qu'une  parcelle,  de  m'immoler 
à  un  devoir  si  précieux? 

Elle  plaignait  sincèrement  Jérôme,  qui  avait  écoulé, 
livide,  le  discours  d'un  homme  qu'il  haïssait,  qui 
lui  avait  volé  son  bonheur.  Voyant  son  frère  à 
quelques  places  de  là,  aimable  et  souriant,  elle  le 
méprisait  de  n'avoir  pas  rempli  son  rôle  d'homme 
et  de  défenseur  du  foyer. 

Gouvès  debout  tenait  d'une  main  frémissante  le 
papier  qui  contenait  ses  remerciements  et  dont  les 
feuillets  brûlaient  ses  doigts  noueux.  Après  un  long 
regard,  d'une  acuité  noire,  sur  cette  assemblée 
d'hommes,  image  de  la  foule  pensante  qui  transmet 
la  science  à  travers  les  âges,  il  lut  son  discours  sans 
un  arrêt,  d'une  voix  inoubliable,  relevée  par  une 
pointe  d'accent  lorsque  l'émotion  l'oppressait  : 

«  Messieurs, 

G  L'immense  honneur  que  vous  me  faites,  et  dont 
je  suis  confus,  s'adresse  surtout  à  la  science  fran- 
çaise. C'est  elle  qui  m'a  nourri,  formé,  par  la 
lecture,  la  tradition  ;  la  Tradition,  grand  mot  dont  la 
beauté  se  révèle  lentement,  à  mesure  que  marchent 
les  siècles,  et  que  l'immortel  esprit  humain  monnaye 
ses  richesses  en  efforts  mortels. 

('  La  vie  d'un  homme  idéal  suffirait  à  remplir  son 


ÉPILOGUE  385 

destin  qui  est  d'abord  d'acquérir,  puis  d'augmenter 
les  connaissances  par  son  appoint  personnel  et  créa- 
teur, enfin  et  surtout  d'ajouter  au  sens  de  ces  admi- 
rables symboles  :  bonté,  fraternité,  justice. 

«  Ce  triple  but  de  l'existence  noble,  le  savant 
comme  l'artiste  devrait  s'efforcer  de  l'atteindre  par 
étapes,  avec  l'aide  des  ancêtres  et  des  contemporains. 
Les  méchants,  qui  entravent  sa  route,  il  les  dédaigne 
et  les  écarte.  Chacun  des  obstacles  qu'il  franchit 
sert  à  son  expérience,  développe  son  énergie  sen- 
sible. 

a.  L'illustre  philosophe  qui  est  en  tace  de  moi,  notre 
cher  et  glorieux  Joussemet  de  l'Orme,  se  plaignait  en- 
core l'autre  jour,  dans  une  causerie  familière,  que  la 
sensibilité  fût  dédaignée  par  la  métaphysique  au 
profit  de  rintelligence. 

<i  Les  quelques  réflexions  que  j'ai  pu  faire  par  moi- 
même  à  ce  sujet  m'ont  mené  à  une  conclusion  ana- 
logue. La  sensibilité  moderne  renferme  des  trésors 
cachés.  A  vous,  mes  amis,  de  les  mettre  au  jour  et  de 
permettre  à  tous  d'en  jouir. 

(L  Laissez-moi,  dans  cette  minute  solennelle,  vous 
faire  une  brève  confession.  11  est  des  heures  où  la 
science  pure,  celle  qui  m'a  fait  faire  mes  travaux  sur 
la  Fièvre  et  la  Pesanteur,  celle  que  vous  célébrez  ici 
en  ma  personne,  il  est  des  heures  où  cette  déesse  ne 
me  satisfait  plus  entièrement.  Je   rêve  alors  d'une 


386  SÉBASTIEN  GOLVÈS 

connaissance  plus  haute,  dépassant  l'individu,  et 
devenant  sociale  par  ses  applications  imnnédiates, 
pratiques,  morales. 

«  Je  voudrais  employer  mes  derniers  jours  et  les 
forces  qui  me  restent  encore  à  un  essai  de  fraternité. 
Tel  serait  mon  projet  :  s'installer  au  centre  d'un  de 
ces  faubourgs  qu'ignore  la  province  et  qui  m'ont  tant 
surpris,  là  où  la  misère  a  son  gîte.  Y  faire  du  bien 
réel,  immédiat,  en  soulageant  les  maux  des  pauvres, 
en  les  soignant  directement,  sans  intermédiaire. 
Y  faire  du  bien  moral,  préparant  la  récolle  future 
par  l'éducation  et  Texemple. 

«  J'appelle  à  moi  la  jeune  énergie,  tous  ceux  qu'en- 
flamme l'amour  de  l'homme.  Ma  plus  belle  décou- 
verte, en  ces  jours  où  je  souffrais  de  l'injustice  et 
de  l'indifférence,  fut  de  comprendre  le  rôle  du  savant 
de  l'avenir,  sensible,  agissant,  descendu,  pour  le 
bien  de  la  foule,  des  hauteurs  intellectuelles  et  spécu- 
latives. 

((  Yoilà,  Messieurs,  ce  que  je  voulais  vous  dire,  en 
place  d'un  remerciement  banal.  Je  suis  frappé  de  la 
sécheresse,  de  l'anémie  de  notre  enseignement  offi- 
ciel. Ces  hautes  murailles,  qui  nous  séparant  de  la  vie, 
sous  séparent  aussi  de  l'humanité.  Elles  sont  cause 
de  favoritisme,  cause  de  désespoir  et  de  haine.  Elles 
abritent  les  mauvaises  formes  de  l'enseignement,  les 
formes  surannées,  les  concours  et  les  examens  réglés 


ÉPILOGUE  387 

d'avance.  Brisons  ces  murailles!  Allons  au  peuple  et 
parlons-lui.  Nous  lui  donnerons  notre  savoir.  Il  nous 
donnera  son  sens  profond  de  fraternité  et  de  justice. 

«  Et  mon  vœu  serait  que  partout,  dans  tous  les 
corps  enseignants,  on  imitât  cet  exemple.  Ainsi  se  dis- 
siperaient les  tenaces  préjugés  de  caste.  Les  riches 
trouveraient  là  l'emploi  de  leur  fortune  et  repren- 
draient le  goût  à  l'existence,  que  leur  font  perdre  les 
millions  amers.  Les  faibles  seraient  réconfortés. 

«  Enfin,  c'est  là  le  grand  problème,  si  quelque  génie 
ignoré  (et  ce  conditionnel  n'est,  sachez-le,  qu'une 
facilité  oratoire),  si  quelque  admirable  cerveau  se 
trouve  en  puissance  dans  ces  masses  obscures  qui 
vivent  aujourd'hui  d'une  vie  lointaine,  séparée  de  la 
nôtre,  de  nos  écoles,  de  nos  méthodes,  s'il  végète 
sous  l'étreinte  du  besoin,  s'il  risque  de  tourner  au 
mal  même  héroïque  son  énergie  accumulée  en  vain, 
n'est-ce  pas  le  plus  beau  résultat  que  de  l'amener  à  la 
lumière,  de  lui  donner  ses  moyens,  ses  outils,  son 
issue,  de  restituer  à  la  gloire  ce  qui  peut-être  fût  allé 
au  crime? 

«  L'instruction  obligatoire  ne  fut  qu'un  pas.  Mes- 
sieurs. Elle  comporte,  pour  aboutir,  la  bonté  obliga- 
toire et  la  justice  obligatoire.  Beaucoup  de  doctrines 
flottent  dans  l'air,  que  j'ai  pu  examiner  de  près,  où 
la  vérité  se  mêle  à  l'erreur,  celle-ci  tenant  aux  condi- 
tions sociales.  Ces  doctrines  disparates  font  des  héros 


388  SÉBASTIEN  GOUVÊS 

mi-partis,  chez  qui  l'erreur  devient  scélératesse.  Appre- 
nons-leur à  tous  la  verlu!  La  liardiesse  des  idées 
devenue  hardiesse  sensible,  hardiesse  d'actes,  c'est 
nous  qui  l'enseignerons  désormais.  Dirigeons,  vers  le 
noble  et  le  beau,  les  ardeurs  de  notre  vieux  monde!  » 

Ce  discours,  très  applaudi,  fut  diversement  appré- 
cié, les  uns  le  jugeant  révolutionnaire,  les  autres 
bourré  d'utopies. 

Quant  à  Marianne,  elle  venait,  à  la  dérobée, 
d'échanger  avec  Gaudulle  un  dernier  regard  déliant 
sa  destinée.  «  N'est-ce  pas  ma  définition  :  héroïne  mi- 
partie,  à  qui  manqua  seulement  l'école  de  la  vertu?  » 
Le  magistrat  comprit  sa  chère  maîtresse.  Séparé 
d'elle  tout  à  jamais,  il  l'approuva  silencieusement 
d'un  signe  de  tête. 


FIN 


BIBLIOTHECA 


TABLE   DES    CHAPITRES 


Pages 

Chapitre    1.  —  Le  pain  et  la  peine 1 

.11.  —  La  gloire  est  un  couteau 33 

—  ni.  —  Les  reflets  de  la  découverte 81 

_      IV.  —  Les  poches  des  humbles 135 

_       V.  —  Rébellion.  —  Sacrifice '203 

—  VI.  —  Le  calvaire -5' 

—  VII.  —  L'aube  douloureuse 3i25 

Épiloi-Lie  où  l'on  voit  que  les  plus  sensibles  sont 

les  plus  forts ....  359 


rmb.  —  L.-luii'iiiiicrics  rcunics,  rue  Saint-lJonoil,  7,  l'aiis. 


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Date  due 


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I 


CE  PQ  '  2607 

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COO   DAUCET,  LEON  SEBASTIEN  GC 

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